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Peau de mouton transformée en or, pour qui ?

par Abdelkrim Zerzouri

S'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir abattu, celle du mouton n'est pas non plus à donner avant de l'avoir acheté. Alors que le citoyen fait face au casse-tête de l'achat du mouton de l'Aïd, d'autres pensent à la récupération de sa peau. C'est une affaire d'intérêt économique et de protection de l'environnement, plaident les (re)preneurs de peaux du mouton du sacrifice. Il y a du vrai et il y a ce qui agace dans cette histoire. Vrai, la peau du mouton de l'Aïd jetée dans la nature est une forme d'agression contre l'environnement. Vrai, également, la récupération d'une partie des peaux de quelque 4 millions de moutons sacrifiés chaque année est une aubaine pour le secteur du cuir, qui peut améliorer son rendement avec presque « zéro » investissement. La matière première étant gratuitement offerte. C'est un maillon de l'économie nationale qui trouvera un bon compte. On ne peut pas dire le contraire. Ainsi, le ministère de l'Industrie et des Mines, principale partie engagée dans cette entreprise de collecte des peaux de mouton du sacrifice, use de SMS pour lancer des appels de sensibilisation aux citoyens, où il est demandé de déposer les peaux des sacrifices dans les endroits désignés pour la collecte et de procéder au salage de ces peaux, avant de s'en débarrasser, bien sûr. Cette dernière action qui relève du salage des peaux n'est pas garantie, car les ménagères qui jettent ces peaux n'iraient pas jusque-là. Seules les carcasses de mouton rentrent à la maison, les peaux de mouton restent dehors, et ceux qui désirent les prendre doivent les charger en l'état. Ne peuvent-ils pas exécuter cette opération de salage, eux-mêmes, au moins ils auront fait quelque chose en sus de leur ramassage ? Cette histoire de récupération de peaux des moutons sacrifiés commence à faire ‘tilt' dans les têtes. Trop de bruit autour, on en a fait presque une affaire de salut économique. Pas moins de six secteurs ministériels participent, cette année, à la campagne de récupération des peaux lancée par le ministère de l'Industrie, en l'occurrence le ministère de l'Intérieur, par le biais des municipalités, le ministère de l'Environnement, et celui de la Poste, des Télécommunications, des Technologies et du Numérique, à travers des SMS, le ministère du Commerce et le ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, au niveau des mosquées et le ministère de la Communication à travers des spots publicitaires à la télévision et à la radio. Presque tout un gouvernement mobilisé pour cette histoire de récupération des peaux de mouton, naguère transformées sans mot dire en tapis confortables par nos mères ! Et, ce que ne savent pas tous ces départements, c'est que d'autres petites gens ont fait de la récupération de ces peaux de mouton leur métier, depuis des lustres. Ces derniers travaillent dans la proximité, sans avoir besoin de grosse campagne médiatique. Ceux qui collectent en silence ces peaux, pour récupérer également la laine (tient, la collecte officielle ne parle pas de cette récupération de la laine !?), passent leurs commandes au moment du sacrifice, parfois avant, en sillonnant les quartiers où ils résident. Les peaux de mouton, on ne les trouve pas en quantité énorme dans les poubelles. Pour récupérer un aussi grand nombre, selon les prévisions 800 000 peaux, plus dans les prochaines années, puisque cette année seules les grandes wilayas sont ciblées, il faut mettre le prix, en fixant un prix à la peau, pour encourager les chômeurs à se faire un peu d'argent à l'ombre de cette grosse entreprise industrielle qui table dans les années à venir de récupérer dans les 48 wilayas environ 4 millions de peaux de sacrifice, d'une valeur de plus de 50 millions de dollars. Gros pactole. Mais, le citoyen payera, toujours, au minimum plus d'un million de centimes, voire deux à trois millions, pour mettre sur son dos la veste en cuir fabriquée à partir de cette peau qu'il a salée et cédée gratuitement. Ainsi que toute la gamme de maroquinerie qu'on aura fabriquée avec et qui ne va pas voir ses prix baisser !