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Migrants : mobilité, impératifs sécuritaires et droits humains : Comment les concilier en Algérie

par Ali Hannat *

Avec la gestion maladroite et brutale du problème des migrants subsahariens et ses préjudices indéniables sur l'image du pays, les gouvernants algériens semblent avoir ignoré certains éléments basaux : La migration s'est mondialisée et la mobilité internationale défie les frontières et les distances. De plus, les migrations subsahariennes ne sont pas une donnée temporaire et temporelle qui se dissiperait grâce à un contrôle musclé des frontières et une chasse méthodique des clandestins dans l'espace national.

Enfin, l'Algérie a certes des droits de souveraineté sur son territoire, mais aussi des obligations internationales en matière des droits de la personne.

En effet, la corrélation entre la mondialisation et la migration internationale est de plus en plus évidente, n'épargnant que peu de pays et entrainant un éclatement des destinations qui ne se limitent plus aux pays d'accueil traditionnels. La carte de l'immigration a été bouleversée. La fluidité de la mobilité a conduit des africains à s'installer dans des pays longuement fermés comme la Chine connue pour être une source d'émigrants et non pas une contrée d'accueil, ou dans des régions lointaines comme l'Amérique du Sud. En outre, les migrations régionales sont de plus en plus importantes avec l'émergence de puissantes économies. L'Afrique du Sud, le Brésil sont des destinations prisées par leurs voisins respectifs moins nantis. De même pour le Mexique qui est désormais une destination finale pour certains migrants latinos et il n'est plus simplement une zone de transit vers ses deux partenaires de l'ALENA.La Malaisie grâce à ses atouts économiques et sociaux est devenue également un pôle d'attraction pour les migrants asiatiques. Les distances, les dangers, le dépaysement culturel et ethnique ne sont plus des freins pour arrêter cette mobilité mondiale.

Migration internationale et défis des pays d'accueil

Cette migration internationale soumet les pays d'accueil notamment occidentaux à un dilemme de concilier, d'une part, leurs besoins en main-d'œuvre à cause d'une population vieillissante et une natalité très modeste et, d'autre part, les pressions politiques, populaires et surtout populistes pour contrôler plus étroitement les frontières devant les flux migratoires.

La «migration-transgression», comme la qualifie le politiste Bertrand Badie, prônée par certains États notamment les gouvernements populistes européens (Hongrie, Tchèque, Pologne, Autriche, États-Unis de Trump), et autres partis et groupuscules identitaires néo-fascistes (comme le FN français, la Ligue du Nord italienne et le FPÖ autrichien), cette conception fait appel à la peur, à la xénophobie, au populisme ethnique. Selon eux, l'homogénéité raciale, ethnique, culturelle et linguistique de leurs pays ne devrait pas être altérée par des corps étrangers qui vont souiller la pureté de la nation ou bouleverser son mode de vie.

Cette conception s'alimente de la mondialisation des migrations pour aiguiser ses discours mais aussi, elle est mise à rude épreuve par une approche rationnelle imposée également par la mondialisation. La pensée politique considère que les migrations sont un fait social, né de la mondialisation, que les politiques, aussi bien ,des pays d'accueil que ceux d'origine, devraient inclure comme enjeu important dans leur stratégie de gouvernance.

Algérie : enjeux géostratégiques et obligations humanitaires

Cette conception «stato-nationale» est étrangère à l'ADN national algérien, aux valeurs ancestrales de la société et aux ambitions et croyances démocratiques et humanistes de la majorité du peuple algérien. Même si certains acteurs gouvernementaux, politiques et médiatiques ont versé, en empruntant des raccourcis ridicules et honteux, dans une xénophobie primitive.

Le paradigme a changé. L'Algérie est perçue de plus en plus comme une destination d'implantation pour les migrants du Sud et non plus seulement comme une zone de transit vers le vieux continent. Le pays est devenu attractif pour nos voisins subsahariens confrontés à des conditions socio-économiques et sécuritaires pénibles.

C'est pourquoi, l'Algérie gagnerait à ouvrir ses yeux sur cette réalité géostratégique régionale en tant d'acteur de poids qui a l'ambition d'être un leader dans la région grâce à son potentiel économique et militaire non négligeables

Frilosités sécuritaires

En ce sens, les gouvernants algériens ne peuvent rester figés dans leurs frilosités sécuritaires et leurs politiques répressives. La vision de «tout sécuritaire», centrée sur les expulsions musclées, les rafles et les délits de faciès, que privilégient actuellement les autorités, n'est en fait qu'une solution contre-productive et illusoire. Les murs, les barrières, les mers, les camps de détention voire la mort elle-même, n'ont pu juguler ce besoin humain de mobilité. Par conséquent, l'État devrait prendre à bras le corps ce défi avec sérieux en préconisant des mesures courageuses qui reflètent la réalité économique du pays, ses intérêts géostratégiques régionaux et ses impératifs de sécurité dans une région incertaine et mouvante.

En effet, l'absence d'une stratégie pour traiter les enjeux des réfugiés et des immigrants économiques, aussi bien que la mise en œuvre d'une politique exclusivement répressive, les deux encourageraient davantage la clandestinité qu'elles la décourageraient.

De plus, l'Algérie ne peut se permettre de faire abstraction d'une double réalité incontestable partagée par plusieurs acteurs nationaux:

- Certains secteurs du marché de travail algérien offrent du potentiel et des opportunités d'emploi pour une main d'œuvre peu spécialisée. Des secteurs comme les métiers de la construction, les travaux, publics et l‘agriculture sont désertés voire snobés par les nationaux.

- Les migrants sub-sahariens constituent un capital humain bénéfique pour l'économie nationale.

Partant de ces deux postulats, une réflexion pourrait être entamée pour la mise en place d'une stratégie intégrée de migration dont un volet s'articulerait autour d'un programme de travail temporaire destiné pour les voisins subsahariens.

Travailleurs temporaires : Une politique gagnante

L'Algérie pourrait signer des ententes avec chacun des pays voisins autorisant annuellement l'accueil d'un nombre déterminé de travailleurs temporaires. Les modalités d'application de ce programme (durée de séjour, conditions de sélection, etc.) seraient négociées avec les pays d'origine en tenant compte des besoins de l'économie algérienne. Ce programme serait quadruplement gagnants pour les parties avec des impacts positifs et bénéfiques :

État d'accueil

- Se dote d'une politique d'immigration claire et un cadre légal et règlementaire qui régente les travailleurs étrangers temporaires et les conditions de leur séjour et leurs obligations envers les lois du pays d'accueil.

- Redoreson blason à l'international et il est mieux armé juridiquement et politiquement pour faire face aux critiques légitimes ou infondées des instances internationales et de groupes de défense des Droits de la personne.

- Est souverain pour accueillir qui, quand et combien il veut et cela en fixant les seuils des migrants, les profils professionnels des candidats et les secteurs d'activité en besoin d'apports externes.

- Garantit la protection des travailleurs temporaires, leurs droits sociaux et contractuels ainsi que leur dignité.

- Réalise des gains d'effort et d'efficacité pour la sécurité du pays en concentrant les capacités de lutte contre les flux illégaux et clandestins et leurs réseaux de trafic des êtres humains.

État d'origine

- Devient une partie prenante dans le processus de gestion des flux migratoires et de contrôle de ses frontières.

- Est responsabilisé dans le processus préliminaire du choix et de la sélection des candidats à l'émigration temporaire.

- Peut assurer une meilleure couverture consulaire et un suivi administratif de ses citoyens.

Employeur algérien

- S'engage moralement et contractuellement de fournir aux migrants-travailleurs temporaires les conditions adéquates et nobles de travail, de rémunération et de séjour, conformément aux droits de la personne et en respect des lois et codes du pays.

- Profite des retombés de productivité et des performances de son entreprise.

Travailleur temporaire

- Bénéficie d'une sécurité et d'une dignité préservées et garanties par les accords bilatéraux signés entre l'Algérie et son pays d'origine.

- Obtient un travail garanti par la durée du contrat.

- Est libéré de la précarité et des réseaux clandestins de passeurs et de la traite des êtres humains.

En résumé, ce programme de tra-vailleurs temporaires permettrait, d'une part d'isoler les migrants clandestins et d'autre part, d'avoir une maitrise sur les flux des légaux. De plus, le principe de choisir périodiquement les secteurs en manque de main d'œuvre aurait l'avantage d'éviter de concurrencer les jeunes algériens en quête d'emploi. Enfin, cette méthode de sélection des migrants (exception notable faite pour les refugiées qui seraient évaluées selon les critères établis par les instruments légaux internationaux) ne serait pas inédite mais elle est une pratique respectueuse qui est devenue une norme internationale.

*Énarque - Politologue - Ottawa Canada