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L'oralité, cette outrance à la modernité

par Farouk Zahi

- «Je ne veux plus que vous m'écriviez !». Tel a été le propos tenu à son subalterne hiérarchique par un ancien responsable de très haut rang alors en exercice. Interloqué, le vis-à-vis marqua son étonnement par un regard interrogateur sans prononcer un mot.

- «Vous savez, ce rapport peut tomber entre les mains des personnes que vous mettez en cause et qui peuvent vous nuire en vous attaquant en diffamation !».

 Nous y voilà, une menace à peine voilée.

- «C'est sûr, monsieur, sauf que ce rapport vous est adressé sous le sceau de la confidentialité».

- «Sait-on jamais !», dira l'illustre personnage pour clore l'entrevue.

- «Et comment faire à l'avenir pour vous rendre compte ?», osera le fonctionnaire.

- «M'en parler tout simplement !», dira le che.

Voici un exemple parmi tant d'autres pour illustrer cette propension à effacer toute trace qui pourrait être préjudiciable à la «bonne marche du service». Au vu de ce travers quasi général, qu'en est-il du traitement administratif d'une quelconque doléance introduite, souvent, par hue et par dia. Rasséréné, quelque peu, après avoir déposé son dossier, le demandeur pensera ingénument qu'il est au bout de ses peines. Oh que non ! Celles-ci viennent à peine de commencer.

Après un certain temps, selon le bon mot d'un défunt humoriste français qui a amusé plusieurs générations, le postulant va aux nouvelles. Et là, c'est lui qui doit s'expliquer de son silence.

- «Mais où êtes-vous passé ? On vous cherche depuis longtemps déjà !».

- «Enfin, moi je n'ai rien reçu de votre part !», se défendra le septuagénaire.

- «Ca se voit que vous êtes naïf, pourquoi voulez-vous qu'on vous envoie quelque chose ? C'est à vous de vous inquiéter, car, nous, nous n'avons pas que votre affaire à traiter !».

«Bon, puisque vous êtes là, il manque telle pièce à votre dossier. Si vous ne la ramenez pas rapidement, votre dossier sera clos, il risque même le rejet définitif».

- «Ah non ! Je me rappelle que la pièce en question était en bonne place dans les documents fournis», répliquera le postulant.

- «Moi, je vous dis que non !... D'ailleurs, nous allons vérifier tout de suite».

«Omar… Omar !», lancera l'agent à la cantonade; point de réponse.

«Ah, j'avais oublié que mon collègue est absent pour cause de décès de son voisin de palier…. Ne vous inquiétez pas ya cheikh», revenez demain, il sera là In chaa' Allah ! Je vous recommande, tout de même, de ramener le double du papier, on ne sait jamais !».

Cet exemple est, sans nul doute, le modèle le plus accompli de l'archaïsme réactionnaire qui ne s'est pas départi de sa mainmise sur les affaires publiques. Il entretient sciemment cette abjecte sujétion à la chose bureaucratique. Tant que tu dépends de moi, je peux disposer de ton destin et tu n'auras que peu de recours. Se peut-il que l'on continue à l'ère des technologies de l'information et de la communication, à user et abuser de cette relation matérielle que constitue l'entrevue ?

N'est-il pas plus simple de demander une adresse électronique où l'on pourrait joindre en temps réel et en tout lieu les partenaires avec lesquels s'établit une relation de service public ? Même les titres de la presse ne fournissent que rarement leur e-box. La télécopie, appelée communément fax, est encore utilisée en dépit de son obsolescence et de son coût de revient.

Cette distorsion n'est cependant pas l'apanage du fonctionnaire moyen, mais de panels scientifiques. Il nous souvient d'un staff de haute technicité scientifique, regroupé en comité de pilotage qui n'a jamais fait consigner ses recommandations sur un procès-verbal de séance. Et à chacune des réunions, ce sont les réminiscences du précédent débat qui sont convoquées. Ceci a duré près de trente mois calendaires. Pendant ce temps, seul le comptable était tenu de rendre des comptes. Et c'est, probablement, en cette occasion où votre serviteur a eu à mesurer toute la hideuse problématique de l'oralité pratiquée sans vergogne. Certains de l'immatérialité des propos tenus dans l'oralité, ces pratiquants ne s'en privent pas pour s'octroyer indûment des privilèges ou dénigrer à l'envi. Nageant entre deux eaux, certaines parties sont hyper frileuses en matière d'écrit, sachant pertinemment que le mensonge et le faux-fuyant sont mis à nu par la scribalité (par opposition à l'oralité).