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Réflexion sur le dilemme de la prise en charge du cadavre décédé de coronavirus probable ou confirmé

par Bouaziz Farid*

L'éclosion de la nouvelle maladie respiratoire causée par un nouveau coronavirus est maintenant appelée COVID-19. Elle se propage d'une façon exponentielle à travers toutes les régions du monde. Elle se caractérise par sa transmission interhumaine, sa virulence et par sa mortalité élevée. Le plus souvent, la propagation d'une personne vivante se produit par contact étroit via des gouttelettes respiratoires produites lorsqu'une personne infectée tousse ou éternue.

Les mesures de prévention préconisées par les scientifiques et par les autorités publiques en direction de la population générale, sont actuellement bien comprises et adoptées, à l'instar des mesures barrières, le confinement et les mesures spécifiques pour les personnels de santé.

Mon propos s'inscrit dans la diversité des attitudes à adopter dans la gestion des cadavres décédés de la maladie Covid19 confirmée ou suspectée. Le ministère dela Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière par l'intermédiaire de sa direction de la prévention a adressé une conduite à tenir, à certaines directions de santé de wilaya (N°365 DGPPS/MSPRH/2020), intitulée » conduite à tenir devant un décèsd'une infection liée au Covid19»(1).

L'académie algérienne de développement des sciences médicolégales (AADSML), en date du 18/03/2020, a elle aussi adopté dans une démarche médicolégale consensuelle, certaines recommandations, notamment celles relatives à la gestion des cadavres infectés de Covid19 ou suspectés(2).Elles insistent sur les mesures de biosécurité intéressant les professionnels de la santé, les infrastructures et les personnes en contact avec ces dépouilles, en conformité avec les guidelines du CDC(centers for disease control and prevention).

Mais l'actualité a montré certaines limites à l'exécution des directives ministérielles relatives à l'ablution mortuaire, je cite

Les rituelles ablutions islamiques sont possibles sous couvert des conditions d'hygiène et de sécurité.

D'abord, l'ablution doit se faire, sous la direction de l'administration hospitalière aux conditions de mise de mise à disposition des moyens assurant la sécurité aux exécutants ( de l'hôpital ou des membres de la famille). Cette obligation est reprise par l'instruction N° 4 émanant du ministère des affaires religieuses et du waqfa, et préconise que « l'ablution est la règle, sinon verser de l'eau sans frotter, sinon encore on passe au tayamoum, et enfin dans les cas extrêmes quand l'ablution est dangereuse pour ses exécutants (selon l'avis des scientifiques) l'enterrement se fait sans ablution »(3).

Selon l'avis des scientifiques américains du CDC, « la voie de transmission habituelle du virus n'est pas un problème lors de la manipulation de restes humains ou de l'exécution de procédures post mortem, et que les activités post-mortem devraient être menées en mettant l'accent sur l'évitement des procédures de génération d'aérosols et en prenant les précautions standards »(4)

D'un autre coté, le haut conseil de la santé publique français (HCSP )a émis, mardi 24 mars 2020, un nouvel avis relatif à la prise en charge du corps d'un patient « cas probable ou confirmé Covid-19 », qui assouplit ses précédentes recommandations émises le 18 février, jugées maximalistes en raison de l'évolution de l'épidémie et du taux de mortalité plus faible par rapport à des infections dues à d'autres coronavirus (SRAS, MERS-CoV), ainsi qu'au risque infectieux réduit en particulier par voie respiratoire. (5)

Toutefois, note le HCSP « les précautions standard doivent être appliquées lors de la manipulation de tout corps d'une personne décédée (lunettes, masque chirurgical, tablier antiprojection, gants à usage unique) », et par conséquent les interdictions sur la toilette rituelle sont levées.

En fermant la discussion sur la possibilité des ablutions funéraires, s'ouvre le sujet de l'exécutant. Il est habituel, que les ablutions se fassent par les membres de la famille, ou les volontaires des associations des mosquées, et en dernier recours par des agents « hospitaliers volontaires », mais en cette période tout le monde a déserté le terrain, par peur d'être contaminé. Cette peur est surtout justifiée par le manque d'information crédible. Il serait judicieux de réunir les moyens de protection individuels (sécurité) etd'appeler les différents intervenants à une formation ciblée, notamment les responsables des associations bénévoles car ils ont un capital expérience dans la manipulation des corps et disposent de véhicules de transport de cadavres dédiés à cet effet.

Signes des temps, à l'heure ou tout un chacun se pose la question si je meurs, ils ne vont pas me laver ? Ils ne vont pas prier sur moi ?,des familles abandonnent leurs parents décédés, suspectés ou infectés de Covid19. Ils jettent toute la responsabilité sur l'hôpital, et ne veulent ni s'approcher, ni apporter de linceul, ni assurer le transport.

Oui l'hôpital a l'obligation de la prise en charge des cadavres, dans un souci de préserver la santé de la population, en respectant les consignes d'hygiène et de sécurité. L'hôpital doit mettre à disposition des housses étanches et imperméables, sans nécessité de recourir à la mise en bière immédiate car d'abord non nécessaire (HCSP), puis non disponible sur le marché. Mais, les membres de la famille (la population) doivent aussi assumer, certaines taches très habituelles en temps normal, dans notre société. Pour concilier ces impératifs, il sera judicieux de fédérer les moyens et les efforts, en réservant un local, un agent, un véhicule. Un local mortuaire ou seront assurés les ablutions et la préparation du cadavre, et qui disposera d'une réfrigération, et des moyens de protection individuels. Un agent informé et bien formé (de l'hôpital ou des associations) dont la dextérité et l'expérience seront un grand atout.

Enfin, un véhicule dédié au transport des dépouilles, ceux des associations sont mieux adaptés, et auxquels il faut seulement appliquer les nouvelles règles de désinfection, et dont les chauffeurs ont l'habitude et connaissent les circuits qui mènent aux cimetières.

Un consensus chez nous doit s'établir à travers un débat collectif responsable et scientifique, et aboutir à une démarche cohérente et adaptée au contexte socio-culturel et aux conditions matérielles, en perspective d'un éventuel afflux massif de cadavres dans des structures totalement démunies. Cette démarche consensuelle sera certainement évaluée ultérieurement et corrigée pour servir de modèle de bonne conduite.

*Médecin légiste, enseignant hospitalo-universitaire, faculté de Médecine de Batna.

Notes :

1. Ministère De La Santé De La Population Et De La RéformeHospitalière,.conduite a tenir devant un décés d'une infection liée au Covid19. Instruction N° 365/DGPPS/MSPRH/2020.

2. Médicolégales, Académie Algérienne De Développement Des Sciences.Démarche medico-legale cosensuelle vis à vis du coronavirus(Covid19). 18/03/2020.

3. Ministère Des Affaires Religieuses Et Du waqf. commission ministérielle des fetwas.Avis N°4, au sujet de la préparation et l'enterrement des morts atteints du Covid19. 24/03/2020.

4. CDC( centers for disease control andprevention).Lignes directrices provisoires pour la collecte et la soumission post mortem de personnes décédées faisant l'objet d'une enquete (PUI) pour COVID19. février 2020.

5. Haut Conseil de la SantéPublique.Avis relatif à la prise en charge du corps d'un patient cas probable ou confirmé COVID-19.



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