Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

La Méditerranée et les pourtours régionaux : 2- La Turquie, sa stratégie énergétique et ses choix face aux enjeux de la transition énergétique

par Ismail Hakki Musa*

La transition énergétique concerne actuellement tous les pays, quels que soient leurs niveaux de développement, d'industrialisation et de richesse. Il y a d'autres enjeux qui doivent être conjugués avec la même sensibilité que les besoins d'approvisionnement énergétique. Si on comprend par transition énergétique des systèmes conçus pour soutenir le développement durable qui exige, lui, l'approvisionnement énergétique nécessaire pour, d'une part, assurer le développement économique et, d'autre part, améliorer les conditions de vie, cela demande des efforts considérables, à la fois internes dans chaque pays, externes à l'échelle régionale et globale. Ce sont en même temps les dimensions économiques, sociales et environnementales du développement durable qui nous concernent. Il est alors nécessaire de minimiser les problèmes que nos actions politiques peuvent induire dans le domaine en Europe.

Dans cette perspective, je voudrais partager avec vous l'approche de mon pays euro-méditerranéen en résumant sa stratégie, puis j'évoquerai certaines décisions prises compte tenu des nécessités techniques, sociales et environnementales que nécessite la transition énergétique. Cette stratégie vise à répondre tout d'abord à la demande croissante d'énergie en diversifiant les sources d'approvisionnement de notre pays et aussi à contribuer à la sécurité énergétique de l'Europe par le biais des divers projets. Nous sommes à la croisée des chemins, des continents et des pays ; nous avons de ce fait un rôle à assumer et nous essayons de mettre tout en œuvre pour être à la hauteur de cette lourde tâche, en particulier dans des circonstances qui ne sont pas toujours favorables. Bien sûr, je pense particulièrement à la question syrienne et irakienne.

Nous avons aussi, dans cette perspective, la priorité de donner au gazoduc transanatolien, l'épine dorsale du corridor gazier du sud, connu sous le nom TANAP, Dans cette perspective du gazoduc transanatolien, la livraison du gaz azerbaïdjanais à la Turquie commencera en 2018 et vers l'Europe en 2020. Dans un premier temps, c'est destiné à la satisfaction de la consommation interne de notre pays : mais, dans un deuxième temps, à subvenir aux besoins énergétiques de l'Europe. Il y a aussi un projet qui est complémentaire de TANAP, c'est le gazoduc transadriatique (TAP) qui est également crucial pour nous comme pour l'Europe.

Nous évaluons également toutes les sources énergétiques et tous les itinéraires alternatifs dans cette perspective. Cette stratégie multidimensionnelle repose également sur la promotion de l'utilisation des énergies renouvelables, chère à nous tous dans les circonstances actuelles. Le but, bien sûr, en est de réduire la dépendance énergétique, de maximiser l'utilisation des ressources nationales et de lutter contre les effets nocifs, néfastes du changement climatique.

Assurer la sécurité de l'approvisionnement énergétique est l'une des conditions les plus importantes pour le développement durable et c'est pour cette raison même que cette sécurité est devenue progressivement l'un des intérêts vitaux des principaux acteurs globaux. Pour déterminer notre politique en la matière, nous prenons en compte à la fois les caractéristiques spécifiques à notre pays et nos engagements globaux. En dépit du fait que nous sommes un pays en voie de développement, notre pays s'est comporté comme un pays développé, en particulier en ce qui concerne les émissions de gaz à effets de serre. De ce fait, notre pays a déclaré sa contribution nationale et travailler à la mettre en œuvre avec ses moyens spécifiques. Aujourd'hui notre pays importe 95 % de ses besoins en pétrole et en gaz naturel ; les dépenses correspondantes représentent 40 à 50 G$. C'est une situation assez critique et sérieuse, pour ne pas dire alarmante. Alors, que fait-on ? C'est précisément le sujet de ce panel. Nous essayons de diversifier et de faire appel à des sources d'énergies renouvelables.

Par ailleurs, nous envisageons de développer l'énergie nucléaire et notre pays vise également à augmenter sa capacité de stockage de gaz. S'agissant du nucléaire, vous savez que nous travaillons à l'installation de deux centrales : l'une à Akkuyu, dans le sud du pays, à l'est d'Antalya, réalisée en coopération avec la Fédération de Russie ; l'autre à Sinop dans le nord-ouest du pays, en coopération avec la France et le Japon. Pour ce qui concerne les énergies renouvelables, nous disposons d'un potentiel considérable en hydraulique (le plus connu), éolien, solaire et géothermique. Nous visons à augmenter leur part dans notre mix énergétique et notamment d'atteindre 30 % dans la production d'électricité. Notre effort porte aussi sur la sécurité d'approvisionnement électrique ; un système de secours a été mis en place grâce au câblage sous-marin. Nous connaissions d'importantes difficultés techniques ; nous n'avions pas la possibilité d'éviter les coupures d'électricité dans une métropole comme Istanbul (avec ses 16 millions d'habitants) et, grâce à ce projet de câblage nous pourrons enfin éviter les coupures d'électricité. Le charbon, lui aussi, est un élément important s'agissant de réponse dans le domaine de la transition énergétique. Alors que la moyenne mondiale de production d'électricité à partir de charbon local est de 40 %, dans notre pays, c'est de l'ordre de 17 % en 2016. Notre objectif est d'accroître le rendement avec du charbon à haute valeur calorifique qui contribuera de façon positive au déficit des opérations courantes et à la technologie propre. L'énergie nucléaire (à des fins pacifiques, bien sûr) figure également parmi nos priorités. Un élément supplémentaire, c'est le stockage de gaz. Nous avons eu quelques difficultés parce que notre stockage de gaz est actuellement de 5 % des besoins annuels de consommation. Nous avons décidé de porter ce niveau à 20 % et j'espère que nous y arriverons dans quelques années.

Nous allons évoquer particulièrement la Méditerranée, où la coopération régionale revêt une importance particulière. Notre pays se situe géographiquement à proximité de gisements qui représenteraient 75 % des réserves mondiales de gaz et de pétrole. Si cela est vrai, alors nous devrons assumer nos responsabilités et nous y sommes prêts, en coopérant avec nos amis. Notre point de vue en ce qui concerne la coopération est basé sur le fait que l'énergie peut être considérée comme un outil pour améliorer la coopération entre nos pays. Nous croyons que l'énergie pourrait contribuer à renforcer les relations de manière efficace. Pourtant, une constatation s'impose : je n'ai pas connu de conflit ni dans l'histoire, ni aujourd'hui, ni (j'en suis persuadé) dans l'avenir, qui ne soit pas relié, d'une certaine manière, à l'énergie. C'est le cas dans les crises syrienne et irakienne. La présence d'énergie constitue une menace considérable, même si ce n'est pas la seule. Nous devons donc être à la hauteur des enjeux.

Je conclurai que notre pays est un pays consommateur important dont la demande en énergie est en hausse constante. A ce titre, la Turquie répond à la majorité de ses besoins en énergie par les importations. Pourtant notre pays a pour objectif, dans le cadre de sa stratégie d'énergie, d'assurer la diversité des sources et des voies d'acheminement concernant l'approvisionnement du pétrole et du gaz naturel. La Méditerranée, comme le Moyen-Orient, l'Asie centrale, le Caucase et la Fédération de Russie, qui est à proximité géographiquement, est d'une importance capitale pour notre pays en matière de coopération dans le domaine énergétique. Je vous invite à reconsidérer vos réflexions en la matière quant aux événements récents relatifs à l'avenir de nos relations avec la Russie. Des journalistes, des élus, des diplomates? m'ont posé la question: est-ce que la Turquie change d'alliance ? Non ! La nécessité émane d'elle-même; c'est simple ! Dans cette région, nous avons des voisins bien connus, les besoins énergétiques sont bien connus et il faut les exploiter et les partager, dans des conditions pacifiques. Ce n'est pas en recourant à la tension que nous pourrons nous en sortir mieux. Si la paix régionale et globale n'est pas à notre ordre du jour, nous ne pouvons pas continuer? Non seulement nous serons loin de parvenir à la résolution des conflits, mais encore la satisfaction de nos besoins énergétiques sera compromise. Nous sommes à un point crucial de l'équation énergétique de la Méditerranée et de l'Europe de l'Est (et, je dirais, de l'Europe dans son ensemble). Le premier volet concerne notre approvisionnement à nous, la Turquie, et le deuxième volet concerne l'Europe dans son intégralité ; nous sommes prêts à œuvrer davantage pour sa réussite.

*Ambassadeur de la Turquie à Paris



Télécharger le journal