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A propos de la ratification historique par l'Algérie de la Convention de l'Unesco sur la diversité culturelle

par Ammar Kessab

Après dix années entières de retard, l'Algérie vient, enfin, le 26 février dernier, de franchir un pas historique en ratifiant la Convention de l'Unesco, sur la protection et la promotion des expressions de la diversité culturelle.

Pendant longtemps, notre pays comptait parmi les derniers au monde à avoir refusé de ratifier cette convention centrale. Il était resté, par conséquent, en dehors du débat et des enjeux internationaux relatifs à la gouvernance de la diversité culturelle, alors qu'il en avai,t grandement, besoin, notamment pour se prémunir contre des conflits culturels complexes comme celui de Ghardaïa.

Officiellement, les objectifs de l'Etat, en matière de culture en Algérie, ont été conçus pour protéger et promouvoir la grande variété des particularismes culturels et régionaux du peuple. Or, les Algériens sont invités, institutionnellement, à se reconnaître dans une identité unique, figée dans le premier texte fondateur de l'Etat algérien, à savoir : l'Appel du 1er Novembre 1954, lequel appel a façonné, profondément, l'idéologie dominante.

Cette idéologie, qui définit l'algérianité par deux seules composantes identitaires, à savoir: l'Arabité et l'Islamité, s'accommode mal de la diversité des expressions culturelles, pourtant si chère aux discours officiels. Ce paradoxe ne peut être entretenu qu'en occultant certains aspects de la mémoire algérienne et en vidant les identités régionales de leur substance.

Cette situation explique, en partie, la ratification, très tardive, de la Convention de 2005 par l'Algérie. En effet, le contenu de la Convention de 2005 met à mal une situation de statu quo culturel entretenue par le régime depuis l'Indépendance, dans la mesure où le texte de la Convention appelle, explicitement, les Parties à créer, sur leur territoire, un environnement encourageant les individus et les groupes sociaux pour qu'ils puissent créer, diffuser et distribuer leurs propres expressions culturelles et à y avoir accès.

Unique en son genre, la Convention sur la protection et la promotion des expressions de la diversité culturelle a marqué, depuis 2005, l'ancrage, au niveau international, de la nouvelle approche de gouvernance de la diversité culturelle, après l'effondrement du bloc soviétique. En effet, alors que jusque-là l'approche était, dans plusieurs pays, d'uniformiser les cultures, la Convention de 2005 a consacré la diversité culturelle comme un ciment des nations et une richesse pour le monde. Sa protection et sa promotion doivent, par conséquent, être considérées comme un principe légitime, à intégrer dans les politiques de développement.

Et l'histoire a donné raison au concepteur de cette convention. Alors que le «printemps arabe» était censé offrir des jours meilleurs aux peuples opprimés, il s'est transformé en cauchemar en Syrie, en Libye ou encore au Yémen, des pays qui se sont attachés, jusqu'à l'explosion, à l'approche archaïque de gouvernance de la diversité culturelle, en refusant toute reconnaissance de leur diversité culturelle.

Sur le plan pratique, cette convention avait marqué un bond historique dans le traitement juridique des biens et des services artistiques et culturels qui, menacés dans la diversité culturelle qu'ils portent, par à une mondialisation accrue, sont, désormais, reconnus comme étant des produits spécifiques. Avec cette reconnaissance historique, la convention de 2005 s'était mise en opposition avec les accords de libre-échange, notamment ceux relatifs au droit de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) qui prohibe les restrictions quantitatives d'importation des biens culturels et artistiques et tout système de quota, et qui limite, voire interdit, les aides de l'Etat dans le commerce des biens culturels car considérés comme des subventions non conformes aux conditions posées par l'accord de l'OMC sur les subventions et mesures compensatoires. Utilisée comme un « joker », la Convention de 2005 a été, par exemple, brandie en 2014 par le ministre des Relations internationales du Québec, et citée, pour la première fois, dans un accord de commerce entre le Canada et l'Union européenne pour une exemption culturelle complète.

Maintenant que l'Algérie l'a ratifiée, le retard considérable accumulé, ces dix dernières années, doit être rattrapé, en matière de reconnaissance des cultures locales, non pas en organisant des festivals folkloriques, mais en introduisant des réformes publiques de fond, en mettant en place, notamment, une politique culturelle claire, approuvée par le gouvernement, et qui reconnaît, explicitement, la diversité des expressions culturelles, en Algérie. Il s'agit, aussi, de créer un secteur culturel indépendant, géré de manière autonome, dans lequel les citoyens peuvent s'exprimer, librement, dans le cadre d'un appareil administratif et réglementaire qui encourage ces expressions, plutôt que de les contraindre.

Pour leurs parts, les créateurs et les acteurs culturels, en Algérie, peuvent, désormais, utiliser cette convention pour réclamer des droits que la Constitution algérienne ne leur garantit pas, encore.

Pour lire le texte de la convention : http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002253/225383F.pdf



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