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Nazisme et sionisme: La mémoire victimaire comme doctrine de guerre permanente

par Khider Mesloub

Les sociétés modernes ne se construisent pas seulement autour d'institutions ou de frontières. Elles se structurent aussi autour de leurs mémoires collectives, et en particulier de la mémoire de leurs catastrophes. Défaites, massacres, persécutions ou génocides deviennent ainsi des repères majeurs dans la formation des identités nationales et dans la perception des menaces extérieures.

Dans la plupart des situations historiques, les traumatismes collectifs sont mobilisés de manière circonstancielle. En période de crise ou de guerre, les dirigeants invoquent les injustices du passé et les souffrances collectives afin de renforcer la cohésion nationale et de légitimer le recours à la violence armée. Cette rhétorique de la victimisation constitue un instrument classique de mobilisation politique.

Mais l'histoire révèle une configuration plus radicale. Dans certains cas, la mémoire du traumatisme cesse d'être une simple ressource rhétorique conjoncturelle pour devenir le principe structurant durable d'une idéologie et d'un État. Le passé ne se contente plus d'être commémoré : il devient la matrice idéologique d'un État belliciste et conquérant.

Il convient toutefois de distinguer deux formes très différentes de ce phénomène.La première relève de ce que l'on pourrait appeler la victimisation conjoncturelle. Dans ce cas, les dirigeants invoquent les blessures du passé pour justifier une guerre particulière ou renforcer l'unité nationale face à un adversaire.

La seconde forme est d'une nature tout autre. Dans certaines configurations historiques, la victimisation cesse d'être un simple outil rhétorique et devient le fondement durable d'une idéologie politique belliciste. Le traumatisme historique ne sert plus seulement à justifier une guerre ponctuelle : il structure la vision du monde, la perception de l'ennemi et la doctrine sécuritaire de l'État.

La logique de la violence préventive : tuer avant d'être tué

Lorsque la mémoire d'un traumatisme historique devient le fondement d'une idéologie politique, elle transforme profondément la perception de la guerre et de l'ennemi. Cette représentation de l'ennemi engendre une logique particulière de légitimation de la violence : celle de la violence préventive.La guerre est présentée non comme une agression, mais comme une réponse défensive à un danger existentiel. L'attaque devient une forme d'autodéfense anticipée. La logique belliciste qui en découle se résume alors en une formule brutale : tuer avant d'être tué.

Dans un tel système de représentation, la distinction entre guerre offensive et guerre défensive tend à s'effacer. Toute action militaire peut être justifiée dès lors qu'elle est interprétée comme une réponse anticipée à un danger existentiel.

Comme l'a souligné l'historien des génocides Omer Bartov, la puissance politique de cette logique repose sur un ressort psychologique fondamental : le sentiment d'être une victime historique. Rien ne confère davantage de légitimité à la violence que la conviction d'agir dans son bon droit au nom de cette victimisation historique.

Dans ces conditions, la violence ne se présente plus comme une transgression morale, mais comme un devoir historique. La violence apparaît comme l'unique moyen censé préserver l'identité nationale.

Ainsi se met en place un mécanisme redoutable : la mémoire d'une catastrophe, destinée à prévenir la répétition de la violence, peut devenir le principe même de la violence préventive. L'histoire du XXI” siècle fournit une illustration particulièrement éclairante de ce phénomène avec l'idéologie du régime nazi.

Le nazisme : du traumatisme de 1918 à la doctrine de guerre totale

L'un des exemples les plus significatifs de la transformation d'un traumatisme collectif en fondement d'une politique vindicative se trouve en effet dans l'idéologie du nazisme. Après la Première Guerre mondiale, une partie importante de la société allemande interpréta la défaite de 1918 non comme un effondrement militaire, mais comme une humiliation imposée par l'extérieur et aggravée par des trahisons intérieures. Les conditions sévères imposées par le Traité de Versailles – pertes territoriales, réparations économiques et restrictions militaires – furent largement perçues comme une injustice historique infligée à la nation allemande. Dans ce contexte de crise économique et de déstabilisation politique, la mémoire de la défaite fut progressivement transformée en traumatisme collectif structurant par les classes dirigeantes allemandes animées d'un esprit de revanche.

Cette interprétation fut systématisée dans le mythe du « coup de poignard dans le dos », selon lequel l'armée allemande n'aurait pas été vaincue sur le champ de bataille mais sabotée par des ennemis internes. Ce récit transforma la défaite en traumatisme politique fondateur et alimenta un puissant sentiment de victimisation nationale. La catastrophe de 1918 fut ainsi interprétée non comme la conséquence d'une guerre perdue, mais comme le résultat d'une agression injuste et d'une trahison interne. Dans la propagande nazie, ce mythe servit à délégitimer la République de Weimar et à présenter l'histoire récente de l'Allemagne comme celle d'une nation victime d'une conspiration intérieure et internationale.

Le mouvement nazi fit de ce sentiment de victimisation l'un des piliers de son idéologie revancharde et belliciste. La République de Weimar fut présentée comme l'expression politique de cette humiliation, tandis que les adversaires du régime et certaines minorités furent désignés comme responsables de la catastrophe nationale. Dans ce cadre idéologique nazi, la politique ne consistait plus seulement à gouverner l'État : elle devait réparer une injustice historique et empêcher sa répétition. La mémoire du traumatisme de 1918 fut ainsi mobilisée pour justifier un projet de restauration nationale présenté comme une entreprise de survie.

Sous le régime nazi, cette mémoire vindicative fut progressivement intégrée dans une vision du monde fondée sur l'idée d'un danger permanent pesant sur la nation allemande. La propagande nazie affirmait que l'Allemagne était entourée d'ennemis déterminés à empêcher sa renaissance et à provoquer sa destruction. Dans ce récit, la nation allemande apparaissait comme une victime historique condamnée à lutter pour sa survie dans un environnement hostile.

La guerre pouvait dès lors être présentée non comme une entreprise d'expansion, mais comme une nécessité défensive. L'objectif proclamé du régime était de briser l'encerclement supposé de l'Allemagne, de restaurer sa puissance et d'empêcher la répétition de l'humiliation de 1918. La mémoire de la catastrophe passée devenait ainsi le fondement d'une politique de mobilisation permanente en vue d'une guerre de conquête. La défaite de 1918 ne fut plus seulement un souvenir historique : elle devint une véritable doctrine de guerre totale.

Dans ce système de représentation nazi, l'attaque militaire se trouvait légitimée comme une forme d'autodéfense anticipée. Les campagnes expansionnistes du régime hitlérien étaient présentées comme nécessaires pour garantir la sécurité future du peuple allemand et assurer sa régénérescence.

Dans Mein Kampf, Hitler affirme que l'avenir de l'Allemagne dépend de la conquête de nouveaux territoires destinés à assurer la subsistance et la puissance du peuple allemand. Le concept de Lebensraum – l'« espace vital » – devient ainsi le fondement idéologique de l'expansion territoriale du nazisme, érigée en nécessité de survie nationale.

La victimisation nationale se transformait ainsi en doctrine stratégique de guerre : la guerre offensive apparaissait comme le seul moyen d'éviter la répétition du traumatisme fondateur. Les campagnes militaires engagées par le régime nazi furent systématiquement présentées comme des actions préventives destinées à neutraliser des menaces supposées pesant sur l'existence de la nation allemande.

La logique nazie reposait sur un enchaînement simple mais puissant : la catastrophe passée prouvait l'existence d'un danger existentiel, et ce danger justifiait l'usage préventif de la violence contre tous les ennemis désignés de l'Allemagne « aryenne ». Le traumatisme historique devenait ainsi le fondement idéologique d'une guerre totale présentée comme permanente, inévitable et nécessaire.

Le nazisme offre une illustration particulièrement claire de la manière dont la mémoire d'une défaite ou d'une catastrophe peut être transformée en principe politique structurant, orientant durablement la perception des menaces et la légitimation de la violence. Lorsqu'un traumatisme historique est érigé en mythe fondateur, il peut devenir la matrice d'une doctrine de guerre fondée sur la violence préventive. Cette logique ne relève pas seulement de l'histoire européenne du XXI” siècle : on la retrouve aujourd'hui dans l'idéologie sioniste.

De la même manière que le nazisme transforma le traumatisme de la défaite de 1918 en doctrine politique fondée sur la guerre préventive et l'expansion territoriale, le sionisme contemporain mobilise la mémoire du traumatisme de la Shoah pour légitimer une doctrine sécuritaire reposant sur l'usage permanent de la force armée et la guerre de conquête.

Le sionisme dans le sillage des nationalismes suprémacistes et expansionnistes européens

Fait troublant : plusieurs théoriciens majeurs du sionisme émergent dans la même Europe impérialiste et suprémaciste qui voit apparaître Adolf Hitler. Cette Europe du début du XXI” siècle est marquée par l'exacerbation des nationalismes racialistes. Dans ce climat intellectuel saturé de rivalités impériales, de doctrines raciales et de projets d'expansion territoriale, l'idée d'un État fondé sur la colonisation d'un territoire et la domination d'une population indigène n'apparaît alors nullement comme une anomalie civilisationnelle.

Dès ses origines, le projet sioniste s'inscrit dans une logique coloniale suprémaciste explicitement assumée par certains de ses principaux théoriciens. Dans son article célèbre « Le Mur de fer (Nous et les Arabes) », publié en 1923, Vladimir Jabotinsky soutenait que la colonisation juive de la Palestine ne pourrait se poursuivre qu'à condition d'imposer aux populations arabes un « mur de fer » de puissance militaire. Selon lui, aucune population indigène n'accepte volontairement la colonisation de son territoire. Il écrivait ainsi :« Toute population indigène, civilisée ou non, considère son pays comme sa patrie nationale et refuse toujours d'accepter des colonisateurs. »Jabotinsky concluait que le mouvement sioniste ne pourrait progresser qu'à l'abri d'un « mur de fer de baïonnettes », c'est-à-dire d'une supériorité militaire écrasante capable de briser toute résistance arabe, autrement dit d'écraser dans le sang les révoltes de la population palestinienne autochtone.

Cette conception d'une sécurité reposant sur la domination armée et le nettoyage ethnique constitue l'un des fondements doctrinaux durables de la stratégie israélienne.

Cette dimension coloniale et militarisée fut également reconnue par plusieurs dirigeants israéliens eux-mêmes. En 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée israélienne, déclarait :« Nous sommes une génération de colons, et sans le casque d'acier et le canon du fusil nous ne pourrons ni planter un arbre ni construire une maison. »Cette déclaration révèle la conscience explicite du caractère colonial du projet sioniste et la militarisation structurelle de la société israélienne qui en découle.

En Israël, on a troqué la kippa contre le képi, la Torah contre la polémologie.

L'instrumentalisation politique de la Shoah au service de la guerre coloniale

Tout comme les nazis instrumentalisèrent la mémoire du traumatisme de 1918 pour justifier leur projet de restauration nationale et de régénération du peuple allemand présenté comme une entreprise de survie, les sionistes instrumentalisent la Shoah pour justifier leur politique de colonisation de la Palestine et leur guerre d'expansion permanente, présentées comme une nécessité existentielle.

Plusieurs historiens des violences de masse ont attiré l'attention sur les dangers politiques liés à la transformation d'un traumatisme historique en justification permanente de la violence préventive. L'un des avertissements les plus explicites en ce sens est venu de l'historien des génocides Omer Bartov. Dans un article publié en 2024 dans le quotidien britannique The Guardian, consacré à la guerre menée par Israël contre les Palestiniens – guerre que l'historien qualifie lui-même de génocide – Omer Bartov mettait en garde contre la logique politique qui consiste à transformer la mémoire d'une catastrophe historique en légitimation d'une violence illimitée. Selon lui : « C'est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est une logique de victime – nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont fait auparavant – et rien ne donne plus de pouvoir à la violence que le juste sentiment d'être une victime. Regardez ce qui nous est arrivé en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, rappelant le mythe propagandiste du «coup de poignard dans le dos». Regardez ce qui nous est arrivé pendant l'Holocauste, lorsque nous avons cru que d'autres viendraient à notre secours, diront les troupes des FDI en 2024, s'autorisant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis. »

Cette analyse met en lumière l'un des mécanismes politiques institués par le sionisme en Israël : la mémoire du traumatisme collectif devient le fondement d'une vision du monde où la violence apparaît comme moralement légitime dès lors qu'elle est présentée comme préventive. La force de ce raisonnement tient précisément à l'instrumentalisation politique de la mémoire. La catastrophe historique est invoquée comme preuve permanente d'un danger existentiel : dès lors, la guerre n'est pas présentée comme une agression mais comme une nécessité de survie.

Ce mécanisme n'est pas propre au sionisme. On le retrouve déjà dans l'idéologie nazie, où la mémoire du traumatisme collectif servit à légitimer l'usage permanent de la force armée, c'est-à-dire des guerres d'expansion et d'extermination.

Congruence idéologique entre nazisme et sionisme

À l'exemple de la doctrine nazie du Lebensraum, qui présentait l'expansion territoriale comme indispensable à la survie du peuple allemand, la doctrine du Grand Israël constitue désormais le fondement du sionisme belliciste et génocidaire. En Israël, cette transformation de la mémoire en doctrine politique produit une conception particulière de la guerre. La violence militaire n'apparaît plus comme un instrument exceptionnel de la politique étrangère, mais comme une composante structurelle de la société israélienne radicalement militarisée.

Dans un tel système de représentation foncièrement belliciste, toute concession apparaît comme une capitulation et toute négociation comme un aveu de faiblesse. La paix elle-même n'apparaît plus que comme une parenthèse dans un environnement entretenu dans l'hostilité par des agressions militaires répétées. La politique israélienne devient alors la gestion permanente de la guerre.

Ainsi s'est mise en place une dynamique paradoxale : la mémoire traumatique, destinée à empêcher la répétition de la violence, est devenue, en Israël comme autrefois en Allemagne nazie, le fondement d'une doctrine dans laquelle la violence préventive et la guerre offensive sont présentées comme des nécessités historiques, voire biologiques dans la rhétorique racialiste qui imprègne ces idéologies nationalistes. Dès lors que la mémoire d'une catastrophe devient doctrine politique vindicative, l'histoire cesse d'être un avertissement : elle devient la justification d'une violence armée permanente. Telle est aujourd'hui la doctrine de l'État colonial d'Israël : celle d'une guerre permanente de conquête pouvant aller jusqu'à des opérations militaires génocidaires, comme celles que subissent aujourd'hui les Palestiniens de Gaza.

Dans le monde entier, une question revient souvent : comment un État né dans l'ombre d'une mémoire traumatique peut-il en venir à exercer sur un autre peuple des formes de violence suprémaciste et de domination coloniale rappelant celles du nazisme ? La réponse se trouve déjà dans la question : le sionisme ne serait rien d'autre qu'un nazisme transplanté en Orient, avec armes et bagages idéologiques.

Ainsi se révèle la troublante congruence entre le nazisme et le sionisme : la transformation de la mémoire victimaire en moteur de guerre permanente et en principe de légitimation de l'expansion coloniale et du nettoyage ethnique. Cette congruence s'illustre également dans la brutalisation militaire et le recours à la guerre totale, dans la perpétration d'atrocités contre les populations civiles désarmées, au premier rang desquelles la population palestinienne.