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Un théâtre pour l'enfance et la jeunesse

par Belkeroui Abdelkader

Devant l'avancée technologique et l'abolissement des frontières, le monde est devenu un lieu où tout le monde peut s'informer et communiquer, l'humanité vit une nouvelle ère, de nouvelles ambitions, d'autres conquêtes et le théâtre de par son rôle majeur est resté théâtre.

Pourquoi prend-on la peine de sortir voir un spectacle, braver le froid, la pluie, dépenser temps et argent, alors que nous l'avons au bout de la souris. Parce qu'il est le «théâtre» unique, présent tout entier dans un moment donné, il est l'instant qu'on ne peut pas retenir, l'éphémère, l'eau qui coule entre les doigts de tous les arts, il est celui qui ressemble le plus à la vie (SARRAZACK). Je vous prie de bien vouloir m'excuser de m'être attardé, cela me tenait tellement à cœur de souligner toute l'importance de l'art dans la vie.

Je suis une personne née au milieu du siècle dernier, heureux témoin d'une enfance qui m'a marqué par les larmes, qui coulaient sur le visage des hommes et femmes et par la liesse et la joie de tout un peuple qui a chanté et dansé sa joie de retrouver sa liberté, l'expression festive m'a été inculquée dès mon jeune âge. La culture de la fête nous orientait vers divers espaces : scouts musulmans algériens, foyers d'animation de la jeunesse, l'école, le stade, le cinéma... des destinations de joie. Nous avons eu l'immense chance d'être encadrés par des femmes et hommes volontaires et compétents, convaincus d'encadrer une jeunesse fougueuse. L'acte éducatif était incontournable et l'impact culturel s'imposait. Cette étape a donné ses fruits en matière de formation de l'être social. De cette dynamique s'inscrit le projet d'initier le théâtre pour l'enfance et la jeunesse dans l'Algérie indépendante. Là, je vais seulement raconter l'aventure; la belle aventure du théâtre régional d'Oran (Abdelkader ALLOULA). Ceci dit, il y a d'autres expériences à travers le pays (C.C.I. Alger, théâtre de Bejaïa, théâtre national algérien, CCI Alger, Groupe 70 Oran, Groupe CT73 (Oran), Noudjoum El Ghad (Alger).

Le T.R.O., un théâtre qui n'est plus à présenter, l'une des institutions culturelles des plus actives du pays, son riche répertoire, sa composante et ses idées novatrices font de lui un théâtre distinct et emblématique. En 1974, fut dépêché un animateur vers l'Allemagne de l'Est pour s'enquérir du monde de la gestion, de fonctionnement et de la nature du travail... Des artistes, des pédagogues et sociologues s'organisaient autour de ce projet novateur. Enquêtes, sorties sur le terrain, analyse des textes…etc., préparant ainsi le terrain à l'installation de la première section théâtrale pour enfants en Algérie, réunissant de jeunes comédiens fraîchement sortis de l'INADC et quelques autres pensionnaires du collectif artistique du T.R.O., entamant le même programme initié par les pionniers dans le cadre d'un atelier qui a vu se dessiner les premiers jalons de la première production intitulée «EN-NAHLA» en 1975.

Adolescent à cette date-là et amateur du théâtre au sein de la troupe les «compagnons du théâtre» d'Oran, je fus invité à prendre place dans la majestueuse salle pour vivre un moment d'évasion magique, voyageant dans le monde de la féerie, et d'un coup je suis marqué à vie. Dommage que l'aventure s'arrêtera trop tôt suite à un climat de malaise au sein de l'entreprise.

Et, comme il est dit que le théâtre, cet art ancestral nommé père des Arts à travers les siècles a accompagné l'histoire de l'humanité, car il est le domaine où l'histoire est maître de son œuvre, il écrit son histoire, crée ses personnages et projette son discours, pour enfin aboutir à la représentation. L'histoire a retenu ce moment et œuvrait à le réconcilier.

Quatre années après le 1er mars 1979, une bande de jeunes comédiens issus tous du théâtre amateur, est recrutée pour revivre cette expérience. C'est le début d'une merveilleuse aventure et du coup, je me retrouve au centre d'une belle histoire d'Amour entre moi et le théâtre pour enfants, du jeune adolescent épaté en 1975 au comédien de l'autre côté de la salle, sur scène pour tenter d'épater.

Encadré par M. AZRI, premier responsable et animateur principal de l'expérience de 1975, et de M. MOUFOK, metteur en scène, scénographe chargé du volet artistique, nous prenons acte du contenu du consensus et des grandes lignes de l'activité. Notre devise était de donner le meilleur de nous-mêmes tant par les qualités artistiques que par l'exemplarité du comportement.

Une somme de principes guidait notre vision :

- D'abord considérer l'enfant comme un être social à part entière.

- Produire un théâtre qui intéresse l'adulte et plaît à l'enfant.

- Convaincre les meilleurs auteurs à écrire pour les enfants, les meilleurs metteurs en scène, les meilleurs interprètes à intervenir dans ce vaste domaine difficile et complexe. C'est sur ces bases qu'a débuté le long voyage et qui a continué à exister contre vents et marées. Un bloc de jeunes artistes, généreux et dévoués a défié tous les aléas en présentant des spectacles de haute facture dont le succès est grand. Il a suscité l'intérêt au citoyen de l'école, des autorités publiques et la participation d'éminents artistes qui ont tenu à greffer leurs noms. Je citerai entre autres le grand «BLAOUI Lahouari» qui a composé de belles chansons et musiques qui ont enchanté le public algérien et étranger.

Etranger oui dans l'un des plus grands festivals d'Europe, celui de la marionnette de BIELSKO-BIALA en Pologne en mai 1980.

S'ensuit une invitation officielle de Madame la Ministre de la Culture polonaise de passage dans le cadre d'une visite officielle à Oran, et qui a marqué son intérêt devant l'exposition des photos et affiches de la pièce. Elle a manifesté le vœu de voir la pièce à la 9ème édition du Festival International. Ce voyage a été un véritable tremplin pour la suite, les plus belles expériences venues des quatre continents nous ont permis de voyager dans un univers de féerie et de curiosité et échanger notre toute fraîche expérience qui a reçu respect et reconnaissance. Ceci nous a ouvert les yeux et nous a permis de nous mettre à jour avec les expériences du monde. Le résultat est tout de suite retombé favorablement dans notre seconde expérience «EL BHIRA». Un spectacle de haute facture qui a drainé les grandes foules et qui a fait couler beaucoup d'encre. M. Abdelmadjid MEZIANE, notre défunt ministre de la Culture, accompagné du ministre de la Culture cubain n'en revenait pas lorsque son hôte lui reconnaîtra qu'une nation qui donne de l'importance à ses enfants ne pourrait que prospérer. Il décida l'enregistrement de la pièce et demanda sa programmation à une heure de grande écoute afin que les adultes s'assurent de ce qui est confectionné comme spectacles à leurs enfants.

La suite n'a été guère de repos et l'histoire nous interpellera à prendre en main nos destinées. En 1982, nous sommes au centre de l'intérêt, nous décidions de nous mettre en valeur pour dire notre mot et prouver notre existence. Nous lancions le premier atelier d'écriture théâtrale sous la houlette de M. Adelkader ALLOULA avec l'intervention d'autres personnalités telles que HAMMOUMI Ahmed, professeur et Kaki O/ABDERRAHMANE dramaturge algérien.

Cet espace va, sans que nous le sachions, déterminer les valeurs de chacun du groupe dans différents spécialités du monde du spectacle théâtral et a vu naître une pièce intitulée « ERROUJOU'E», en 1982, un texte pour jeune public écrit avec beaucoup de générosité et des limites objectives.

La dite section connaîtra à cette époque-là beaucoup de disfonctionnements et ne comptera désormais que sur l'engagement du groupe pour continuer à exister car le théâtre jeune public ne s'arrête nullement à la représentation, celle-ci n'étant que l'aboutissement d'un processus de création basé sur la formation continue, les essais, la recherche et les travaux de laboratoire.

Aujourd'hui pèse sur ma conscience de parler de cette qualitative formation qui a rempli et honoré son palmarès et son contrat moral. Je continue à perpétuer le rêve de tous ceux qui sont partis vers d'autres cieux et ceux qui ne sont plus de ce monde, l'existence d'un «théâtre pour l'enfance et la jeunesse».

En 1987 nous connaissons une enrichissante tournée de perfectionnement qui a duré un mois et qui nous a mené (un groupe d'artistes algériens) à Moscou et Tbilissi dans le cadre d'un stage d'une grande importance, qui va nous permettre de visiter les prestigieux théâtres de Moscou et leurs productions, entretenir des débats et discussions avec des artistes, metteurs en scène et critique en pleine période de perestroïka et dégèlement des relations entre l'Est et l'Ouest. Accueilli au théâtre des jeunes spectateurs de Moscou, l'un des plus grands et des meilleurs au monde, je fus le seul membre de notre délégation à avoir l'honneur de disserter sur notre expérience et démarche, qui selon leurs avis était du même contenu que le leur. Ce jour-là j'avais à faire devant tout un staff. La directrice pédagogique, le metteur en scène en chef, la chargée du musée de la photo et de l'affiche du théâtre. Donc, je m'apercevais de l'importance de l'organisation du travail pour prétendre à créer un théâtre spécifique «Jeune public».

Cette année-là, ce prestigieux théâtre continuait à diffuser l'un des plus grands succès de l'année, la pièce «Cœur de chien» de Mikhael BULGAKOV». Une pièce conçue pour les adolescents. On invite les jeunes à venir au théâtre accompagnés d'adultes, la complexité de la dramaturgie a besoin que le jeune soit dans une salle où il peut s'identifier, car à cet âge l'adolescent vit dans une zone de perturbation très délicate.

On prend le risque de produire le type de pièces pour associer le jeune à la vie sociale aux problèmes de l'heure et de la vie. On cherche à lui présenter une dramaturgie plus riche et plus compliquée.

Ce voyage est venu à temps pour me permettre de prendre la température de ce mode de théâtre. L'année d'après, le calendrier de notre théâtre nous a permis en tant que groupe de travailler sur deux expériences «Jeunes publics» diamétralement opposés. Une œuvre de haute facture artistique «KENZ LOUIZA» de MOUFOK et «LE LIEVRE ET LE HERISSON» de Peter EINSIKAT (R.D.A.). Ce qui nous a valu le passage d'un mode à un autre en comptabilisant beaucoup d'enseignements.

Je conçois avec beaucoup de certitude que la spécificité de ce type de théâtre réside dans l'organisation du travail dans les outils d'approches et d'analyses, la diversité du répertoire, la définition des tranches d'âge…, etc.

Cet espace, comme je l'ai toujours dessiné dans mon rêve, est d'abord un lieu familier à l'enfant, son lieu, sa décoration, ses sièges, son programme, sa direction, son personnel accueillant. C'est un lieu très éclairé, coloré au milieu d'arbres et plantes, un lieu embelli par des dessins. Il est primordial que l'enfant se sente chez lui, dans son univers.

Le temps n'est plus à la volonté toute seule, mais au professionnalisme à la spécialité, la performance au savoir.

J'avoue que nous n'étions pas un produit d'une quelconque formation spécialisée, nous étions des amateurs issus d'une dynamique et une effervescence sociale très riche, autodidactes honnêtes et généreux. Nous étions les premiers et nous avons pleinement assumé notre devoir et sûrs d'avoir été combatifs pour prouver notre existence, notre seul argument a été le capital expérience.

Quatre décennies de pratiques avec des hauts et des bas m'ouvrent droit de raconter l'histoire de la section théâtrale pour l'enfance et la jeunesse.

Nous avons eu la chance d'être encadrés par un potentiel humain valeureux généreux, à notre tour de transmettre en tant qu'auditeurs, spectateurs, lecteurs et acteurs en quête de savoir et de pratique.

La nouvelle vision repose, et devrait reposer sur de nouvelles formes contemporaines et signer une rupture avec la tradition infantilisée et néo-pédagogique. Nous devons nous inscrire dans la dynamique d'un monde nouveau tout en gardant nos particularités, nos valeurs.

Le théâtre, art collectif par excellence, est sujet à interventions multiples, son processus de création est la somme d'efforts conjugués.

La fin du 19ème et le début du 20ème siècle a vu s'affirmer le théâtre pour enfants et ses vertus ne cessent d'être vantées, il permet l'accès à la connaissance et au savoir dans le bonheur du jeu et du divertissement, il est aussi un outil pédagogique de grande importance.

- La réussite d'une entreprise est une gestion de savoir, de qualification et de maîtrise.

- Aujourd'hui, avec un œil critique, je considère que pour constituer un collectif artistique, les critères sont d'abord, le niveau d'instruction et intellectuel, les bases d'une formation artistique menée par un metteur en scène au rôle d'animateur maîtrisant son sujet. Agissant en étroite collaboration avec un spécialiste en socio-pédagogie. Cet équipage est en même temps le conseil artistique, étoffé par un critique aguerri.

Le théâtre jeune public dans son mode de gestion ne peut être différent du théâtre en général, certes il reste spécifique de par ses programmes, son public et son afflux quantitatif, mais ne devrait en aucun cas vivre de ses recettes, il a besoin de support financier.

Un choix judicieux s'impose pour ce qui est des critères du personnel dans ce type d'espaces. L'agent d'accueil, l'administrateur, le technicien et les autres... devraient avoir un profil adéquat, «un chaîne humaine».

Le théâtre jeune public devrait ainsi élaborer des programmes d'activités de proximité, tels que: la marionnette, le conte, le clown, la magie, la danse…, etc. Cela permettra de diversifier le répertoire et lancer les jeunes.

La stabilité, un élément de réussite ainsi que la performance permettent l'émergence de résultats qualitatifs. Donc, permet au collectif artistique et pédagogique d'arriver à sa fin d'asseoir des traditions et un rythme. Il faudrait lui accorder un cahier des charges de moyenne durée, renouvelable si les résultats confirment la bonne santé de l'entreprise.

Ce sont là, les grandes lignes d'un rêve qui s'intitule «théâtre pour l'enfance et la jeunesse».

Je finirai par ouvrir une parenthèse pour dédier un hommage et une pensée à toutes et à tous ceux qui ont œuvré pour la promotion de cet art, à mes compagnons qui m'ont appris la sociabilité et le partage, depuis avec beaucoup de conviction et courage je me lance en solo à écrire, animer, lire et préservant l'héritage qui m'a été légué par ma grande famille.