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Mettre un terme à l'impunité des crimes contre les journalistes

par Christophe Deloire*

PARIS - À plus d'un titre, l'époque actuelle n'a jamais été aussi dangereuse pour les journalistes. Parce que des crises simultanées menacent la liberté des médias ainsi que leur viabilité, cette décennie sera déterminante pour l'avenir d'une profession qui est essentielle au bien-être de nos sociétés. À quoi ressemblerait un monde sans journalistes respectueux de l'éthique de leur profession pour couvrir l'actualité ? Cette question ne relève malheureusement plus de la simple hypothèse.

Le problème de la sécurité des journalistes reste d'une importance vitale. Bien que les meurtres de journalistes aient diminué durant la pandémie de COVID-19, les menaces envers leur sécurité continuent de se modifier dans leur forme et d'augmenter en fréquence. Ces menaces prennent également un caractère plus nuancé et donc plus difficile à combattre.

L'année dernière, davantage de journalistes ont été tués dans des pays censés être en pays putôt que dans des pays en guerre, et le pourcentage reporters tués dans l'exercice de leur profession qui ont été délibérément pris pour cibles a été plus élevé que jamais. Un grand nombre de ces victimes s'employaient à dénoncer la corruption et à faire des reportages sur d'autres sujets sensibles.

Il y a quelques jours à peine, le 29 octobre, le reporter Arturo Alba Medina a été tué à Ciudad Juarez, à Mexico, près de la frontière américaine. Il a été le sixième journaliste assassiné cette année au Mexique, qui reste le pays le plus dangereux bien qu'il ne soit pas en guerre.

Seulement au cours de la décennie passée, près de 1 000 journalistes dans le monde ont été tués dans le cadre de l'exercice de leur profession. Pour un grand nombre de ces affaires, il n'y a pas eu d'enquête en bonne et due forme, et la grande majorité des criminels n'ont jamais eu à répondre de leurs actes. Ceci provient du manque de mécanismes de responsabilité visant à s'assurer que la justice soit bien rendue.

La Journée internationale pour mettre un terme à l'impunité des crimes commis contre les journalistes, le 2 novembre de cette année, est l'occasion idéale pour entamer des actions concrètes en vue de mettre un terme à cette impunité endémique une bonne fois pour toutes. Les Nations Unies doivent nommer un Représentant spécial pour la sécurité des journalistes, dans le but de faire respecter le droit international et par là réduire le nombre de reporters tués chaque année dans l'exercice de leur profession.

Si la campagne de Reporters Sans Frontières (RSF) visant à créer un poste de représentant spécial a pris une ampleur considérable ces dernières années, malgré tout un obstacle demeure. Parce que la personne nommée pour cette mission sera un représentant du Secrétaire Général des Nations Unies, nous avons besoin du soutien actif du Secrétaire Général. Malheureusement, António Guterres n'a pas encore tenu la promesse qu'il nous a faite lors de notre rencontre un mois après sa prise de fonctions en 2017 : « Cela va prendre du temps, mais je le ferai », m'a-t-il dit.

Il reste à présent un peu moins d'un an à Guterres pour arriver au terme de son mandat. C'est plus de temps qu'il n'en faut pour garantir des mesures concrètes pour mettre un terme à l'impunité et pour protéger les journalistes. La nomination par Guterres d'un membre de son personnel comme personne contact sur ce problème - le seul geste concret qu'il ait fait jusqu'à présent - ne suffit pas.

Le mandat de représentant spécial ne sera pas un simple exercice sur papier visant à produire davantage d'articles journalistiques. Mais il sera plutôt un moyen de fédérer les mécanismes existants appropriés des Nations Unies, avec les résolutions et les recommandations de cette institution, pour assurer la coordination et la mise en œuvre sérieuse en vue de rendre des comptes des crimes commis contre les journalistes partout dans le monde. La nomination d'un représentant spécial garantirait que les bonnes intentions se traduisent en résultats concrets.

Nous avons désespérément besoin d'un effet tangible dans un grand nombre d'affaires dans lesquelles notre organisation RSF s'est impliquée - notamment celle du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, qui a été assassiné et démembré dans les locaux du consulat d'Arabie saoudite d'Istanbul en 2018. Un grand nombre ces affaires concernent des journalistes d'investigation, comme Daphne Caruana Galizia, assassinée en 2017 dans une voiture piégée devant chez elle à Malte ; Ján Kuciak, abattu en 2018 aux côtés de sa fiancée, Martina Kušnírová, à leur domicile en Slovaquie ; le journaliste biélorusse Pavel Sheremet, tué par une voiture piégée en 2016 à Kiev ; ainsi que le journaliste ghanéen Ahmed Hussein-Suale, abattu par trois balles en 2019 au volant de sa voiture à Accra.

Il y a beaucoup d'autres affaires. Le jeune journaliste freelance Christopher Allen a été tué en 2017 pendant son enquête sur la guerre civile au Sud-Soudan et Kirill Radtchenko, Alexandre Rasstorgouïev et Orhan Djemal ont été assassinés en 2018 durant la réalisation d'un documentaire sur des mercenaires russes en République centrafricaine.

C'en est trop, la coupe est pleine. RSF demande une action concrète visant à mettre un terme à la violence contre tous les journalistes, aussi bien sur leur lieu de résidence que sur leur lieu de travail. Nous demandons que le Secrétaire Général des Nations Unies soutienne l'entrée en fonction d'un Représentant Spécial pour la Sécurité des Journalistes, et que les États membres autorisent et soutiennent le travail de ce mandat essentiel. Enfin, nous demandons que le public international - et les décideurs - rejoignent notre campagne pour mettre fin à l'impunité des crimes contre les journalistes une bonne fois pour toutes.



*Secrétaire Général de Reporters Sans Frontières (RSF)