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Plus rien ne sera comme avant

par Youcef Maache*

A quelque chose malheur est bon, dit un proverbe français.

Et je n'ai pas hésité à le balancer to de go à la face de ma toute dernière qui, depuis notre confinement, ne cesse de pester contre tout et tous en y mettant l'art, la manière et un peu de la conviction de sa jeunesse.

Et quand j'ose la raisonner en reprenant de son style, du haut de ses 20 ans bien ronds, elle me répond : « Rien à faire, c'est le vide et les programmes de toutes les chaînes de télé méga-nases, pour vous c'est simple, vous êtes déjà vieux, pas trop de vie, aucun rêve et de tristes et minimes envies. Et puis je ne vois vraiment pas comment ce malheur de Coronavirus peut-il contenir quelque chose, même infime, de bon ! Mystère et boule de gomme ! »

« T'as peut-être raison, mais t'as peut-être tort, viens, mets-toi près de moi et prête-moi l'oreille le temps d'une réflexion âgée, sûrement, mais pas sénile du tout... Tu vas comprendre, si tu y mets du tien, que je peux avoir raison... La raison d'un papa tout simplement, lui répondis-je »

Voilà, tu peux même laisser choir ta tête d'entêté sur mon épaule, je n'aurai que plus de volonté pour t'en parler et d'amour pour t'en convaincre... »

Plus rien ne sera comme avant... CoronaVirus, si et seulement si on est de bons élèves, ne disparaîtra pas sans nous ouvrir l'œil et le bon - et même les deux - sur l'importance de la vie, des années, des saisons et des jours que nous dépensions, prodigues, comme une vulgaire poignée de monnaie. On saura dorénavant que nous avions pratiquement tout faux. Que nos confondions vitesse et précipitation, travail et gesticulations, bonheur et situation. Que nous avons oublié de vivre notre présent en louangeant un passé pas si net, composé et rafistolé au gré des intérêts et des compromissions et en hypothéquant votre avenir en vous assurant d'une banqueroute certaine.

Que nous avons à dessein inversé l'échelle des valeurs. Nous avons élevé au rang de héros national un vulgaire coureur haletant derrière un ballon, ‘j'allais ajouter de baudruche', avec en prime une médaille sur laquelle est gravée la fameuse : ‘la nation reconnaissante' et beaucoup d'argent. En revanche, nous avons, sans état d'âme ni regret, humilié le médecin en le jetant en pâture aux laissés-pour-compte, aux marginaux, aux délinquants et bandits de tout bord qui les soirs venus allaient casser du toubib dans ces services d'urgence délabrés, et qui aujourd'hui consciencieux ‘hatta el tem' se sacrifie et pour le coureur écervelé, le bandit casseur, le commerçant cupide, l'enseignant suceur de sang, le pseudo-chanteur de Raï qui, le mauvais goût aidant, a squatté plateaux de télévision, studios de radio, unes des journaux et même les allées de tous les palais au vu et au su de tout le monde, sans pudeur ni Hechma, et avec la bénédiction des autorités.

Que nous avons nommé à tour de bras, de petits bras, de petites mains, et de petites têtes à la tête de postes sensibles et même régaliens qui par cooptation, qui par accointance, qui pour services rendus, qui par son appartenance au cercle de la famille, Et ‘Avanti la Musica !' Sans vergogne ni opprobre nous nous sommes tout permis même le droit de manipuler le droit... »

« Mais et l'intérêt du peuple papa ??? »

« De quel peuple veux-tu parler ma fille ? Le peuple - gens d'en bas - n'existait, pour les gens - d'en haut -, que le temps d'un scrutin, d'une votation, d'une mascarade de « démo - machin - graphie - à laquelle même une partie d'en bas y participe activement et « révolutionnairement » espérant une nomination à la mesure de leur zèle et même non-zèle... La ruée vers l'Eden était la seule activité digne d'être sacrément entreprise.

« Ces gens d'en haut, ne sont-ils pas Algériens, nationalistes ? »

Algériens de nationalité... ? Oui ! De cœur et d'engagement ? Sûrement pas !

Ne sois pas surprise Nour (le prénom de ma fille) avec les mots de ton monde et des exemples à la mode pétard et ouf que tu vénères et utilises à longueur de journée, je t'explique tantôt le paradoxe.

Pourquoi suis-je ton papa chéri ?

Parce que je t'aime et adore par-dessus tout.

Parce que pour te satisfaire je m'oublie et je m'en fous.

Parce que depuis ta naissance, je ne me soucie et grave que pour ton bien-être et tes aises.

Parce que je ne veux amasser et construire que ce que tu puisses en jouir aujourd'hui et les années à venir en toute quiétude et sérénité...

Ainsi être un père c'est agir de la sorte... et toute déviation et soit pathologique, soit une usurpation de statut et de rôle... C'est-à-dire, soit l'on fait semblant, soit on est maboul !

Et longtemps, longtemps ceux qui nous ont gouvernés ont été, à notre égard, affreux et méchants. Ça va ! Tu as compris ? J'ai saisi, ne dis mot. Tout est dans le dodelinement de ta tête.

Que te dire encore !!! Que nous avons marginalisé les deux secteurs clés et cardinaux porteurs de développement certain et d'un avenir meilleur : la santé et l'éducation. Et que le pétrole et le gaz, seraient-ils inépuisables, ne serviront à rien le temps des grandes catastrophes et des grandes résolutions.

Et vois-tu, ma fille, je ne finirai pas sans te déclamer ces vers qui sont tellement d'actualité qu'ils me réconfortent dans ma conviction que l'histoire est un éternel recommencement. Puissent nos dirigeant l'intégrer à bon escient pour notre santé... pour notre pérennité.

Quand le malheur ne serait bon

Qu'à mettre un sot à la raison

Toujours, serait-ce à juste cause

Qu'on le dit bon à quelque chose.

(Jean de La Fontaine, Fabl. VII, 7)

*Pr - Université de Constantine 2 - Faculté de psychologie - Membre de la FOREM et de l'ODE