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Covid-19 et économie mondiale

par M. T. Hamiani*

  La récession mondiale provoquée par le confinement lié au coronavirus pourrait détruire plus d'emplois que la crise financière de 2008. Comme les Etats-Unis, l'Europe verra le chômage monter malgré les plans massifs de soutien à l'économie, selon des calendriers différents. Lorsque le confinement sera terminé et que les mesures de soutien prendront fin, beaucoup d'entreprises seront obligées de licencier. L'Organisation internationale du travail (OIT) estime que 25 millions d'emplois pourraient être supprimés. En une semaine, les Etats-Unis ont enregistré 3,2 millions de chômeurs supplémentaires. La fin de l'épidémie de coronavirus et du confinement ne saurait arriver trop vite, mais, hélas, la réalité sera tout autre que celle de fin février sur le marché du travail.

Il y a quelques semaines encore, les Etats-Unis et plusieurs pays européens dont l'Allemagne étaient au plein emploi, la France envisageait sérieusement les 7% de chômage en 2022. Ces horizons se sont évaporés comme des écrans de fumée sous le souffle du Covid-19. Jeudi passé, les Etats-Unis se sont réveillés avec 3,3 millions de chômeurs supplémentaires, soit 2% de la force de travail, en seulement une semaine. Un record historique, cinq fois plus élevé que le maximum jamais enregistré. La première économie mondiale pourrait bientôt compter 10% de chômage. Et vendredi, l'indicateur de l'emploi allemand élaboré par les instituts spécialisés a subi sa baisse la plus importante depuis la création du baromètre en 2002. « Même lorsque le pire de la crise sanitaire sera derrière nous, c'est à la crise de l'emploi qui s'ensuivra que les populations devront faire face », a réagi l'Union européenne. L'Organisation internationale du travail (OIT) prévoit une « hausse substantielle » du chômage dans le monde cette année. Dans le pire de ses scénarios ébauchés le 18 février, 25 millions de personnes perdraient leur emploi en 2020 contre 22 millions durant la crise financière de 2008-2009.

Chômage partiel

Plusieurs indicateurs pointent ainsi vers un impact plus fort sur l'emploi de cette crise que la précédente. L'Allemagne prévoit que 2,4 millions de salariés bénéficient de son mécanisme de subvention publique des salaires, contre 1,4 million au pic de la précédente récession. Pour comparaison, en France, le chômage partiel concerne pour le moment 2,7 millions de salariés. En Irlande, le chômage pourrait atteindre 18% dès le mois de juin contre 4,8% le mois dernier, selon l'Institut de recherche économique et sociale basé à Dublin.

Comment expliquer qu'en un mois, on envisage déjà un désastre sur le marché de l'emploi supérieur aux ravages de la crise financière? Car dans les crises précédentes, la récession touchait les entreprises les unes à la suite des autres, alors que là, le confinement arrête net tout le monde dans plusieurs secteurs (restauration, commerces non essentiels, loisirs...). Auparavant, il y avait généralement une chute de la demande en services et en produits, et les entreprises, constatant cela, diminuaient l'emploi. Il y avait des entreprises qui allaient mieux que les autres, tiennent plus longtemps, la perte d'emploi n'était pas immédiate. Ensuite, les gens qui avaient perdu leurs emplois consommaient moins, ce qui contribuait à la baisse de la demande et affectait d'autres entreprises. En ce moment, l'impact est beaucoup plus immédiat.

Le pendant est qu'une fois le confinement levé, les choses pourront rentrer dans l'ordre. Donc le chômage va certes monter haut et vite, mais redescendre plus vite qu'après la précédente crise. Lorsque le confinement sera terminé et que les mesures de soutien prendront fin, beaucoup d'entreprises auront des difficultés à payer leurs dettes et seront obligées de licencier

Retour à l'équilibre

Si aux Etats-Unis les entreprises ne se gênent pas pour licencier, ce n'est pas le cas en Europe où les salariés sont beaucoup plus protégés. Les gouvernements ont mis en place des plans massifs de soutien pour éviter que les entreprises licencient, en payant le chômage partiel ou en subventionnant les salaires. En outre, l'Europe compte beaucoup d'emplois connectés à l'Etat, dans les hôpitaux, l'éducation... Et tous ces fonctionnaires gardent leurs emplois. Pourtant, lorsque le confinement sera terminé et que ces mesures de soutien prendront fin, beaucoup d'entreprises auront des difficultés à payer leurs frais et dettes et seront obligées de licencier. C'est donc la récession suivant le choc de confinement qui entraînera mécaniquement des suppressions de postes. Le FMI prévoit que la récession mondiale sera peut-être pire que celle de 2009. En France, un mois de confinement représente une perte de trois points de PIB annuel, estime l'Insee (Institut national des statistiques et des études économiques). En 2009, la croissance avait justement baissé de 3%, ce qui avait fait flancher l'emploi salarié de 3,3%, soit 500.000 emplois perdus. D'ores et déjà, certaines entreprises passent entre les mailles du filet des aides d'Etats. Il y a tout de même des personnes qui perdent leur emploi en ce moment et elles auront du mal à en retrouver après. Aux Etats-Unis le chômage va réagir beaucoup plus violemment qu'en Europe mais il est probable que le retour à l'équilibre sera beaucoup plus rapide aussi grâce aux enveloppes financières faramineuses dégagées pour la relance économique.

Reprise timide

Le scénario le plus probable est que les plans actuels de soutien soient sous proportionnés par rapport à l'ampleur du choc, et qu'on ait à moyen long terme des effets réels de recul de l'activité, de dégradation de la situation de l'emploi et de montée du chômage, selon Yannick L'Horty, professeur d'économie à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée et directeur de la fédération de recherche du CNRS Travail, emploi et politiques publiques.

En Chine, la reprise de l'activité est très timide, la fréquentation dans les cafés et les restaurants est en dessous de la normale. Donc même si les entreprises européennes sont toujours debout à la fin du confinement, elles risquent de manquer de consommateurs. « Aux Etats-Unis, le chômage va réagir beaucoup plus violemment qu'en Europe mais il est probable que le retour à l'équilibre sera beaucoup plus rapide aussi, remarque le même professeur. En France, nous avons fait le choix d'emplois de meilleure qualité et d'un chômage moins précaire, d'indemnisations plus généreuses. On subit moins violemment les chocs mais on les amortit à long terme de façon moins favorable ». «Lorsque les commerces vont rouvrir, il y aura de grosses réallocations de ressources dans l'économie, et la flexibilité du marché du travail permettra un rebond plus rapide », confirme Brian Coulton, chef économiste de Fitch Ratings. Une chose est sûre : plus dure le confinement, plus l'emploi en souffrira, que ce soit aujourd'hui ou demain.

Le confinement souligne la place du travail dans nos vies. Le chômage risque de repartir légèrement à la hausse en France avec la récession du premier semestre 2020. Parmi les valeurs à qui l'on prédit un regain d'estime dans la société une fois l'épidémie de Covid-19 terminée, dans le «monde d'après», on entend beaucoup parler d'Etat-providence, de socialisme, de relocalisation et de souveraineté, d'anti-libéralisme, d'écologie... Et si la valeur gagnante au sortir de la crise était tout simplement le travail ?

Le confinement nous empêche de travailler soit normalement, soit tout court. Une partie des salariés continue de se déplacer sur son lieu de travail, s'exposant potentiellement au Covid-19 ; une autre partie télétravaille tant bien que mal; et près d'un tiers (!) des salariés du secteur privé est au chômage partiel, a indiqué jeudi l'Insee – et donc touche 70% de son salaire net. Il est loin le bon vieux temps où l'on pouvait travailler en paix ! Un sondage réalisé par Odoxa-Adviso Partners (auprès de 3 004 personnes, du 25 au 30 mars 2020) et publié jeudi passé laisse entrevoir de beaux jours à la valeur travail. 67% des actifs déclarent que le confinement forcé favorise leur réflexion sur l'intérêt de leur travail et 69% sur «ce qui compte vraiment professionnellement». Pour 66%, la période leur fait apprécier l'intérêt de croiser tous les jours du monde au travail. Pour 72%, elle favorise la réflexion sur l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée, et l'amélioration de l'organisation entre ces deux dimensions (70%). Toujours selon ce sondage, les trois quarts des Français pensent que les entreprises se sont bien comportées durant cette crise. « Avec le télétravail et c'est le grand enseignement du baromètre, l'entreprise a aussi maintenu le lien au monde, le lien aux autres et, en aplanissant les barrières, a finalement installé plus de proximité qu'on ne l'imaginait, analyse Bertrand Thimonier, président d'Adviso Partners. Le travail en sort valorisé.» «Le confinement va confirmer le caractère très structurant du rôle du travail dans notre vie, explique la sociologue spécialiste du travail Dominique Méda. Le travail, même à distance, va peut-être détourner notre esprit de ce moment angoissant. Peut-être va-t-on également prendre conscience de l'inutilité d'un certain nombre de réunions et de dispositifs, ou encore comprendre, grâce au télétravail, que les salariés ont de nombreuses ressources. Bref, nous allons apprendre énormément de choses sur la place du travail dans nos vies.» Le travail occupe les pensées aussi sous le versant des inquiétudes. Le monde connaîtra en 2020 sa pire récession depuis 1945. Mécaniquement, des suppressions d'emplois suivent toujours les baisses d'activité. Elles seront probablement limitées et temporaires, grâce aux mesures de soutien publiques, et au fait que l'économie doit redémarrer pour retrouver sa normale à partir de fin 2021. Les syndicats à travers plusieurs pays redoutent une baisse des salaires et une perte d'emploi. L'Organisation internationale du travail (OIT) estime que 6,7% des heures de travail dans le monde pourraient disparaître au deuxième trimestre, soit 195 millions d'équivalents temps plein pour une semaine de 48 heures, dont 125 millions en Asie, 24 en Amérique et 20 en Europe. Enfin, le travail sera interrogé dans son organisation et sa rétribution et beaucoup de questions économiques restent sans réponses notamment celles liées au mode de gestion économique actuelle. Les pays exportateurs de pétrole sont doublement sanctionnés, par la chute du prix du baril de pétrole et la faible demande en la matière et par le Covid-19 et ses conséquences directes et indirectes sur leur économie.

*Cadre du secteur de l'emploi