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La déferlante populaire nettoie «les écuries d'Augias»

par Benabid Tahar*

Le système, sous le règne de Bouteflika en particulier, a pu enraciner profondément la perversion et la souillure politico-financière, au sein des institutions publiques, jusqu'au sommet de l'Etat. La corruption, les passe-droits,

la putréfaction des mœurs, la turpitude, la délinquance politique et la laideur morale se sont normalisés.

L'image du pays est écornée au plus haut degré. Pour la soigner, le pouvoir, entre autres mesures cosmétiques, fit accompagner l'inflation de la corruption par une inflation de structures de lutte contre la corruption. Belle trouvaille ! On peut citer au passage la création en 2006 de l'Organe national de prévention et de lutte contre la corruption (ONPLC). Sa mission consiste à ‘'proposer une politique globale de prévention contre la corruption, aux cotés d'autres organes prévus par la loi''. Le projet de loi prévoit par ailleurs la création d'une agence nationale de gestion des avoirs issus des infractions de corruption. L'installation effective de l'ONPLC n'a eu lieu qu'après quatre longues années, vers la fin 2010. Ce n'est qu'en 2014 qu'il s'est manifesté en lançant un ‘'questionnaire'', au lieu et place d'enquêtes sérieuses ou autres actions efficaces en la matière. C'est dire l'incongruité de la réponse à un problème d'extrême gravité, symptomatique de la culture de l'à-peu-près politique de nos gouvernants et de leur peu de considération pour les intérêts de la nation. L'Observatoire national de lutte contre la corruption (ONLCC) s'est distingué par son inefficacité, voire inutilité, face aux multiples scandales, notamment ceux de l'autoroute Est - Ouest et Sonatrach. Il fut remplacé en août 2010 par l'Office central de répression de la corruption (OCRC). Le projet de loi adopté en Conseil des ministres fin 2018 prévoit la création d'un ‘'pôle pénal financier à compétence nationale'', en remplacement de l'OCRC, dissous par la même occasion. Il est précisé que ce nouvel outil permettra de ‘'mettre la législation en concordance avec la Constitution, révisée en 2016, tout en codifiant les missions de l'ONPLC''. Force est de reconnaître que les nombreux organes, créés en grande pompe, n'ont jamais brillé par leur activité, malgré l'abondance de matière première, que constitue la multitude des affaires de corruption. En fait, toutes ces structures, coquilles vides, n'ont fait qu'accompagner les pouvoirs publics dans leurs faux-fuyants afin de donner l'illusion d'une lutte sérieuse contre des fléaux que le système a lui-même produits et développés. Avec une justice aux ordres, une anomie née de la disparition des normes et des valeurs, le tout chapoté par l'absence de volonté politique d'ériger la transparence en mode de gestion des affaires de l'Etat et des deniers publics, une telle situation est un aboutissement naturel.

Les maux qui gangrènent les institutions et les entreprises ont eu le temps nécessaire pour se sédimenter en profondeur et en surface. Les différentes campagnes appelant au ‘'curetage'', menées par des citoyens, par des opposants, par des activistes politiques et autres militants des droits de l'homme et des libertés, n'ont pas pu venir à bout de la tumeur annonciatrice de l'Armageddon. Ce n'est pas faute d'avoir essayé que les citoyens n'ont pas réussi à déloger la bête immonde. Ils ont sans cesse exprimé leur colère à travers différents canaux. Des manifestations, sporadiques, animent la scène sociale et politique à travers tout le territoire national depuis plusieurs années. Des organisations associatives et autres groupes, à l'instar du mouvement Barakat ou Mouwatana, ont tenté inlassablement, hélas en vain, de mobiliser autour de la même revendication : le changement démocratique. Ni le rugissement strident du peuple, ni la manifestation paroxystique d'une colère, d'un rejet, trop longtemps contenus, n'ont pu ramener le pouvoir à la raison.

L'insalubrité du système a atteint un niveau tel qu'il fallait mobiliser des moyens autrement plus importants pour la grande toilette, pour le renouveau national. Faire appel à une force extraordinaire, titanesque, devenait alors indispensable. La grogne de son excellence (Fakhamatouh) le peuple, pour mettre le holà, s'imposait comme la seule issue, l'ultime recours. Cela me rappelle l'histoire des ‘'écuries d'Augias''. Dans la mythologie grecque, le souverain Augias possédait 3.000 bœufs. Ses écuries, non nettoyées depuis trente années, étaient tellement sales et nauséabondes qu'on ne pouvait plus y accéder. Il fallait faire appel à Hercule (Héraclès) pour les décrasser. Pour ce faire, Hercule détourna les eaux des fleuves Alphée et Pénée. En une journée, tout fut rendu propre et sain.

Le mercredi 13 février 2019, à Bordj Bou Arreridj, des centaines de citoyens investissent la rue. Ils scandent, à tue-tête, des slogans contre le cinquième mandat de Bouteflika, du ‘'cadre'', ou ‘'Abd El Cadre'' (jeu de mots usité par la chaîne de télévision El Magharibia). A Kherrata, wilaya de Bejaia, en date du 16 février 2016, des milliers de citoyens battent le pavé pour s'opposer au ‘'mandat de la honte''. Entre autres cris de colère, on entendait : pouvoir assassin, Bouteflika dégage. Le 17 février 2019, les habitants de Khenchela défient les autorités. Un portrait géant de Bouteflika, suspendu sur un édifice public, est décroché, déchiré et piétiné. Les images, largement diffusées sur les réseaux sociaux et certains médias, sont accueillies avec joie par les citoyens. Les évènements précités furent les prémices au grand soulèvement national, à la belle révolution. Un appel à travers les réseaux sociaux est lancé au peuple pour une marche millionième, prévue pour le 22 février 2019. Pari fut tenu, défi fut relevé. Depuis, chaque vendredi que Dieu fait, des millions d'Algériens marchent dans toutes les villes et villages pour le ‘'dégagement'' du système et ses symboles.

Qu'ils soient dans les rues, chez eux ou à leur lieu de travail, les citoyens sont quasiment unanimes autour des revendications exprimées sur les espaces publics. Vu sous cette optique, il est plus juste de dire que plus de quarante millions d'Algériens manifestent pour le changement.

Nous sommes à la veille du dixième vendredi de la révolte pacifique. C'est incroyable ! Il faut que la bande décriée soit autiste pour ne pas comprendre qu'il est temps de partir. Les portes de sortie avec les honneurs sont définitivement closes. L'entêtement mènera fatalement à la fermeture de toutes les issues, y compris les trous de souris. Il faut se rendre à l'évidence qu'il est utopique, ahurissant, voire débile, de vouloir présider aux destinées d'un peuple sans son approbation, son soutien et son engagement. Ainsi sont édictés les impératifs de l'histoire humaine. Le bon sens dicte de s'y conformer. Les ésotériques manœuvres dilatoires, offensantes, et les atermoiements dont usent les tenants du pouvoir et les survivances du régime, sont de la pure perte d'énergie et de temps. Elles sont vouées à l'inanité, à l'échec. Par-delà les arguments moraux, il y a les soucis économiques à considérer avec beaucoup d'attention et d'appréhension. La crise à un coût élevé. Si elle n'est pas jugulée dans les plus brefs délais, elle va accélérer et aggraver la détresse économique qui s'annonce à nos portes.

Le spectre sociologique est pollué par l'épanchement, au sein du tissu politico-économique, d'éléments sans scrupules, incrustés artificiellement par le truchement de l'intrigue, domaine où excelle le clan Bouteflika, et du pouvoir de l'argent. On peut citer à titre illustratif, la guéguerre que se livrent les soutiens du pouvoir finissant. Se voyant disqualifiés du jeu politique, mesurant les conséquences désastreuses pour leurs affaires et privilèges, ils tentent de se repositionner au gré des rapports de force du moment. Ils s'échangent des amabilités des plus infâmes, s'étripent à tout-va. Le dernier exemple, on ne peut plus significatif, nous est livré par le porte-parole du RND qui offre, affreusement, son compagnon de route en pâturage. Tout fier de son retournement de veste, de sa félonie, il déclare, sournoisement, sans la moindre gêne, que son ex-parrain continue de travailler pour le groupe de Bouteflika. Démocrate de fraîche fausse conversion, faisant feu de tout bois, alliant mensonge et duplicité, il nous dit que son ex-chef travaille pour l'agenda politique des forces extraconstitutionnelles dont il est le porte-parole et l'exécuteur, etc. Et dire que les deux fidèles compagnons, devenus ennemis par la force des récents évènements, claironnaient à pleins poumons, en parfaite communion, leur ferme intention de sauvegarder l'unité de la ‘'moualate'', afin de mener à bon port le projet du clan Bouteflika. Bien malin qui pourra trouver le bon qualificatif aux transfuges du ‘'bouteflikisme''. Nous leurs dirons simplement : votre détestable versatilité n'est pas un changement d'opinion, c'est une abjection. A quelque chose reniement moral est bon, la volte-face de notre contrit Judas est pour une fois utile. Elle renseigne, si besoin est, sur le degré de malhonnêteté et de perversion, jamais égalé, du personnel politique de soutien à un pouvoir pourri jusqu'à l'os, et bien au-delà. La coterie s'accroche pathétiquement au gouvernail. En s'adonnant au cynique exercice de semer la discorde, elle tente de s'engouffrer dans une brèche qui lui permettrait de recycler les évènements à son avantage. Prenons garde !

D'aucuns, nous diront, à juste titre, qu'on devrait débattre dès à présent des mécanismes à mettre en œuvre pour réussir une transition douce et heureuse. A ce propos, et à toute fin utile, je me permets quelques remarques. Il convient de soumettre la réalité du terrain et son analyse à des regards bien éclairés, sans œillères. Débattre librement en évitant de s'empêtrer dans les effets néfastes des luttes idéologiques, claniques, régionales ou tribales. Ne pas confondre l'action politique et l'agitation politique. Il est recommandé de réfléchir à l'après-système, à la relance de notre économie, à l'assainissement de nos institutions, en particulier la justice, et autres chantiers tout aussi importants. Néanmoins, la priorité aujourd'hui réside dans le départ du système, de ses représentants et de ses symboles. Car à l'évidence, même la force surnaturelle d'Hercule a besoin de temps pour nettoyer les ‘'écuries de Bouteflika''. Notre mobilisation est mise à rude épreuve. Armons-nous de patience, de persévérance et d'intrépidité. Gardons intactes notre optimisme, notre civisme et notre pacifisme. Cultivons la tolérance et la quiétude. Ne nous laissons pas embringuer dans des démarches aventureuses dont l'issue pourrait être amère. Enfin, évitons que le mouvement ne s'effiloche et se laisse consumer par des surenchères, fussent-elles démocratiques. Silmia, Silmia jusqu'à la victoire. Les roses ne peuvent qu'exhaler des parfums agréables, exaltants. Nos lendemains chanteront, In chaa Allah.

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.