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Langues maternelles et langues officielles: examen de conscience

par Abdou Elimam*

La «diglossie arabe» est célèbre pour désigner ces sociétés où l'arabisation s'est «superposée aux langues locales» (pour reprendre la métaphore de Ibnu Jinni, savant arabe du VIIIème siècle) et y a imposé sa suprématie.

L'absence de traditions écrites des langues ainsi dominées a fait le lit d'une hégémonie objective de l'arabe, largement favorisée par le poids du culte islamique (fiqh notamment). C'est dans un tel contexte que la langue «basse» (c'est ainsi que la théorie de la diglossie désigne la langue dominée) voit son rayonnement culturel atomisé et réduit - les attributs dont on l'équipe sont : «3amiya», «darija», etc. A cette compétition linguistique inégale, vient se greffer l'étouffement produit par les politiques coloniales qui se sont succédé (turque, espagnole, française).

Dans le paysage linguistique de l'Algérie contemporaine, le statut juridique dont jouit tamazight crée les conditions d'une «diglossie amazighe». Le linguiste A. Dourari, pour sa part, y perçoit un «double déclassement diglossique» et déplore que l'on attribue à tamazight ce statut de «novlangue artificielle dite «standard»». Là encore les variétés naturelles et natives («langues maternelles») de la berbérophonie algérienne se voient laminées au profit d'un symbole linguistique que personne n'acquiert à la naissance ; contrairement au kabyle, chaoui, mozabite, etc. Certes son statut actuel de pur symbole lui vaut une adhésion passionnelle, mais dans les usages un tel code finira inéluctablement par se révéler comme une entrave à l'expression spontanée (et millénaire !) et à l'épanouissement des sujets de la langue.

Si les retombées de «tamazight-standard» sont encore en gestation, celle de l'arabisation sont suffisamment substantielles pour qu'une évaluation sans concession y soit diligentée, sans délai. Pas d'un point de vue quantitatif, mais en termes qualitatifs : dans le système éducatif, dans la pratique de la lecture (diffusion du livre hors domaines scolaire, emprunts auprès des bibliothèques, etc.), dans l'accès à l'information, dans la production culturelle sous toutes ses formes, dans la mobilisation citoyenne, dans l'accès au savoir universel, etc. Bien entendu, une telle évaluation n'aura d'impact que si elle est effectuée auprès des locuteurs eux-mêmes.

Il est tout de même frappant de voir, en ces temps de manifestations pacifiques et massives, cette diglossie étalée sur toutes les chaînes télévisuelles d'information et radios - sans mentionner la presse écrite. Partout vous rencontrez cette situation schizophrénique où les interviewés parlent dans la langue maternelle alors que les professionnels de l'information préfèrent user de la langue hégémonique de l'administration.

Ce réflexe automatisé de «distanciation linguistique» et de traduction est assez troublant dans sa forme. Un extra-terrestre qui nous observerait ne comprendrait pas cette distribution / «distinction» (P. Bourdieu) des langues. Pourquoi cette langue du peuple doit-elle être systématiquement traduite et reprise dans une langue autre ? A qui croit-on s'adresser de la sorte ?

Le fait que le maghribi (ou «darija») partage un fonds linguistique commun avec l'arabe ne lui enlève pas sa singularité. Il faudra bien réaliser que si cette langue populaire permet à son expression politique (slogans, chants, prises de positions) de prendre consistance et sens - au point de mobiliser des millions de personnes - c'est parce qu'elle repose sur des racines au moins aussi anciennes que celles des variétés berbères. Le maghribi nous vient du punique, tout comme le berbère nous vient du libyque (deux langues multimillénaires du nord de l'Afrique). Certes, les langues sémitiques présentent des similitudes mais cela ne les annule pas : l'arabe n'est pas l'hébreu; pas plus que le syriaque n'est l'araméen, etc. L'évolution du punique sous sa forme singulière au Maghreb a incontestablement tiré profit de la langue du Coran et de la civilisation arabo-musulmane.

L'émergence de ce qu'il faudrait naturellement appeler le maghribi, date du Xème - XIème siècle. Nous avons affaire à un contact de langues où le substrat punique - présent depuis près de 1500 ans – s'enrichit d'apports d'une langue (l'arabe) dont la normalisation est encore bien fraîche. C'est cela qui va singulariser cette langue sémitique du Maghreb ; parallèlement à l'évolution du libyque - langue chamito-sémitique - en tamazight (de nos jours). L'arabe, dans un tel contexte est donc une langue franche, une «langue-béquille», dont la dimension internationale s'est imposée avec la diffusion du texte coranique et de l'émergence historique d'El-Andalus (Andalousie), notamment.

D'ailleurs, dans El-Andalus, c'était bien cette langue du Maghreb, appelée alors ez-zajel, qui était pratiquée hors situations officielles ou scientifiques. N'oublions pas que c'est elle qui nous a légué toutes ces qaçidates reprises notamment par le cha3bi et les chants andalous, dans l'Algérie contemporaine. Contrairement à ce qui se dit - avec une légèreté suspecte - ce n'est pas la colonisation française qui a «fabriqué» la darija, mais bien une histoire nationale et régionale multimillénaire. A moins que, à notre insu, cette colonisation française nous ait conquis avant le Xème siècle…

Par conséquent, s'il y a effectivement un consensus pour préserver la langue arabe en tant que référent culturel et politique dans notre société, pourquoi vouloir la superposer à nos langues maternelles ? La langue arabe a su traverser des siècles et possède suffisamment d'atouts pour ne pas avoir à craindre la «compétition» de nos langues maternelles nationales. Il faut, bien au contraire favoriser et encourager un bilinguisme arabe-maghribi et un autre arabe-tamazight, de sorte que les langues de la nation soient préservées et protégées par la loi, d'une part. Et que, d'autre part, l'enseignement dans les langues maternelles prépare à l'enseignement (après 3 à 4 ans de scolarisation) de la langue arabe internationale d'Etat.

Cela exigera que nous nous rendions à l'évidence et que nous levions un tabou. En effet, parallèlement à une politique linguistique (celle de l'arabisation) mal conçue et contre-productive, nous nous sommes mis en situation de «défaitisme linguistique». En effet, de manière anachronique, on assimile la langue arabe à «la langue de Dieu» en même temps que l'on voudrait domestiquer cette même langue. Ceci traduit une prétention hors norme, d'autant plus que le Coran qui mentionne le caractère «3arabiyan» au texte sacré, fait référence non pas à une «langue», mais à la nature «intelligible» du message. Ceci est confirmé par le dictionnaire «Lissen al 3arab» qui signale que, du temps de la Révélation, l'adjectif «3arabiyan» signifiait «intelligible»; en somme un synonyme de «façih». Cela étant dit, faire cohabiter nos langues maternelles avec la langue arabe serait absolument productif et émancipateur (principe recommandé depuis un demi-siècle par l'UNESCO ou, plus récemment, la Banque Mondiale).

La banalisation de la diglossie arabe n'est pas le propre des chaînes de télévision nationales, loin s'en faut. Y compris des démarches militantes aspirant au passage à une deuxième république semblent souffrir de ce défaitisme linguistique. Le «Manifeste pour l'Algérie nouvelle», par exemple, présente la question linguistique comme si elle avait été réglée définitivement; modulo une attention pour une «égalité de traitement entre les deux langues officielles - l'arabe et le tamazight». Et voilà que d'un revers de la main, le maghribi (ou darija) se voit réduit en poussière, balayé sous le tapis.

Ce déni de la langue maternelle de 80% de la population algérienne n'est-il pas l'expression de ce sentiment de «haine de soi» tant de fois évoqué ? Comment peut-on penser une démocratie qui nie la langue de ceux qui en seraient la personnification ? Comment ne pas intégrer à l'analyse du mal-être algérien le paramètre de l'exclusion de cette langue maternelle majoritaire, de l'espace républicain ? Comment peut-on défendre tamazight sans militer, en même temps, pour la reconnaissance juridique et la promotion du maghribi ?

Le moment est venu, il me semble, d'éviter de reconduire ce qui, depuis les années 1970, aura été à l'origine de bien des maux de la société algérienne. Et pas seulement du système éducatif !

*Auteur de Le maghribi, alias ed-darija. La langue consensuelle du Maghreb. Editions Franz Fanon