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A la chapelle Sixtine, on croise les doigts: Dans les rues d'Algérie, les doigts en V

par Benabid Tahar*

La grandeur de l'âme et de l'esprit voudrait que la subordination au devoir domine au moment des grandes épreuves. Ceci étant, l'engagement de nos concitoyens -femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, étudiants, enseignants, avocats, magistrats, médecins, fonctionnaires, paysans, artisans, et autres- est à saluer avec honneur, respect et admiration.

La fabuleuse révolution, qui dure depuis presque deux mois, ne faiblit pas, va crescendo, reste pacifique malgré certaines tentatives de sabordage, gagne en clairvoyance et maturité, libère de plus en plus d'espaces et d'énergies, surprend et émerveille… Elle a imposé une nouvelle situation, une réalité qui incommode fortement les adeptes de l'ordre établi et du statu quo, mortifères pour la nation. La peur exorcisée, chaque jour que Dieu fait, la vox populi détonne dans le ciel d'Algérie. En une formidable communion, entre toutes les franges de la société, elle dit aux hommes du pouvoir et leurs affidés : Basta ! Nous ne sommes ni des pupilles ni des sujets de votre coterie prédatrice, mafieuse. Nous sommes l'unique souveraineté, la seule source de légitimité. A ce titre, nous recouvrerons nos droits et nos libertés, quel qu'en soit le prix. Nous n'avons pas besoin de votre agrément, ni de celui d'une quelconque puissance ou opinion, pour prendre notre destin en main, pour exister selon notre mode de vie, selon le modèle sociopolitique que nous choisissons, selon nos coutumes, et vivre librement notre identité, notre foi. Gardez vos fieffés tuteurs, vos laides succubes, nous avons nos honorables femmes et nos hommes, nos élites, nos compétences, que nous aurons à mandater pour nous représenter dignement. Il est hors de question que nous marchions au pas sous vos discours ou vos menaces. Nous marcherons, et nous continuerons à le faire, détendus, dans la gaieté, sous les airs de la liberté, chantés dans les mélodies de notre riche et belle diversité, tout en étant fiers et jaloux de notre citoyenneté algérienne. Nous n'acceptons plus que des timoniers de l'ombre, tapis dans les zones invisibles du spectre politique, décident de notre avenir, tirent les ficelles, font et défont les carrières, commandent et décommandent les évènements, bafouent notre dignité et s'accaparent nos richesses. Nous avons décidé de séparer définitivement le bon grain de l'ivraie. Nous vendredirons (vendredir est un nouveau verbe typiquement algérien, usité dans les réseaux sociaux) toutes les semaines jusqu'à satisfaction de nos revendications. Ce constat, ou diagnostic, ne peut appeler qu'une seule thérapie : le dégagement, l'ablation de la tumeur. On ne peut plus clair.

Il y'a là de quoi donner froid au dos au plus impavide des récalcitrants parmi les caciques du système. Les ‘'B»ougres d'effrontés s'affolent. Leurs plans, leurs calculs, sont faussés. Ils ont raté leurs paris. Leurs masques, ils ont en tellement, tombent les uns après les autres. Il y'a péril en la demeure. Il est attendu du ‘'s»orcier Sai une recette magique, salvatrice, qui tarde à venir. Viendra-t-elle ? La coterie flageole, Sai est injoignable. Il serait semble-t-il en ermitage forcé. Que les ‘'B»ougres d'andouilles et leurs acolytes veuillent se maintenir au pouvoir, en dépit du rejet unanime du peuple, me fait dire que ces énergumènes sont dépourvus de gènes de l'honneur et de la fierté. Les satrapes, habités par le diable, accoutumés aux délices du pouvoir, une sorte de drogue dure dont ils sont fortement dépendants, ne conçoivent pas leur vie en dehors du sérail. Les sous-fifres, les commensaux, et autres clientèles, ne peuvent se faire à l'idée de quitter la cour du palais, ses cuisines ou ses alentours.

Après moult tentatives avortées, grâce à la ferme volonté des citoyens, les promoteurs du système ont trouvé refuge dans l'article 102 de la constitution. Pourtant, cette dernière a été violée à maintes reprises par ces gus, qui se découvrent aujourd'hui, par enchantement, des vertus de défenseurs de la légalité. Pour servir leurs lugubres desseins, leurs machiavéliques calculs politiques, ils ont pressé à fond la constitution, l'ont vidée de sa substance, tel un citron vidé de son jus. Elle était juste nécessaire pour parfumer leurs cocktails politiques de mauvais goût, de mauvais aloi. Mais il fallait bien trouver un subterfuge pour reconduire le système en vue de le pérenniser, avec une nouvelle devanture. En ces temps difficiles, pour des raisons que l'on sait, même la rustre bouffonnerie est éligible pour être portée au pinacle. A la ‘'chapelle Sixtine» on croise les doigts en priant Dieu pour que la pilule passe, si ce n'est en douceur, en faisant le moins de vagues. Nos augustes ‘'cardinaux» auront ensuite le loisir de nous choisir le ‘'pape» du consensus, à même d'assurer la continuité d'un système que l'oracle annonce immuable. De mentalité monolithique, réfractaire à l'idée de changement, méprisante envers le citoyen, ils continuent, contre vents et marées, à croire en l'efficacité de leurs grossières ruses. Bien évidemment, le peuple ne peut pas avaler une aussi grosse et indigeste couleuvre. En d'autres termes, les ‘'B»ougres de prétentieux voudraient faire passer pour du neuf un produit rechapé avec une matière putrescente, voire en état de putréfaction avancée. Sauf que pour ce coup-ci le vice rédhibitoire est trop gros pour passer inaperçu. La supercherie est flagrante.

Preuve en est la qualité de la prestation du nouveau locataire du palais présidentiel, chargée d'inconséquences et d'inconvenances sémantiques. Au regard de la gravité de la situation et des revendications légitimes des citoyens, au demeurant reconnues en tant que telles par l'orateur lui-même et ses compères, le discours ne pouvait qu'être perçu par les citoyens comme une provocation, une autre, et une insulte à leur intelligence. On se croirait au bal des outrances. Lorsqu'on est resté trop longtemps sous la cape d'un pouvoir autocratique, on ne peut s'affranchir du discours creux, se voulant lénifiant mais sans succès, de la rhétorique généraliste désuète et de la langue de bois. C'est précisément ce qui exacerbe la colère du citoyen et le convainc que ces gens, en plus d'être ambivalents et versatiles, voire pervers, ils sont irrécupérables.

Par ailleurs, ils sont de ceux qui cherchent toujours à discerner dans la difficulté des temps l'occasion de se positionner au bon endroit, de se distinguer. Toute honte bue, sans la moindre gêne, ils déclarent être avec le peuple et se rangent du côté de ses oppresseurs, reconnaissent le peuple comme détenteur de la souveraineté mais le privent du droit de l'exercer, et j'en passe. De ces faux jetons, faux acacia, on dit chez nous : ils mangent avec le loup et pleurent avec le pâtre. N'en déplaise aux adeptes de la tromperie, le peuple -qu'ils ont souvent affublé du terme ‘'ghachi» fort péjoratif- a exprimé sa répudiation, dans la forme, le fond, la lettre et l'esprit. Prosaïquement parlant, il leur a définitivement damé le pion. Au hit-parade des êtres honnis, haïs, repoussés dans leurs derniers retranchements, les tenants du pouvoir, qui affichaient auparavant une arrogance sans égal et une résilience à toute épreuve, semblent subitement atteints d'aboulie. Engouffrés dans une sorte de labyrinthe, le fil d'Ariane coupé, ils auront du mal à échapper au Minotaure (monstre mi-homme et mi-taureau). Leur survie, leur vie, dépend du, ou des, ‘'G»ardiens du temple. Aux dernières nouvelles, on dit qu'en haut lieu du ‘'cabinet noir» certains sont convaincus que l'ultime issue réside dans l'adoption de la devise de l'empereur romain Caligula : «Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent» (son prédécesseur, l'empereur Tibère, disait : «Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils m'approuvent»). Honnêtement, cette option est difficile à confirmer ou infirmer. Il faut être dans les arcanes du pouvoir pour s'en faire une idée juste. Néanmoins, au vu des évènements récents, on est en droit de penser que la machine de la répression est mise en branle. Les arguments du complot, du risque d'attentats, du terrorisme, de la main étrangère, et autres outils de propagande, viennent en support dans l'objectif, inavoué, de dissuader les citoyens de vendredir. A bien des égards, une telle posture est emblématique de l'obsolescence du pouvoir et la sénescence d'un système finissant, agonisant.

Les ‘'G»ardiens de la cité, sont face à une responsabilité historique sans commune mesure. Ils sont mis en demeure de répondre aux aspirations du peuple avec la lucidité politique, la perspicacité et le sens de responsabilité que commande la situation. Enfin, c'est par une sincère volonté et une sérieuse praxis sur nous-mêmes -citoyens, services de sécurité, militaires, fonctionnaires, tous corps et toutes catégories confondues- que nous sortirons vainqueurs, grandis, de cette épreuve. «Dieu ne change ce qui est en une nation que lorsque celle-ci change ce qui est en son for intérieur». Sourate Arraad, verset 11. Ainsi soit-il, Amen, Inchallah.

* Professeur, Ecole Nationale Supérieure de Technologie.