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L‘Armée, la Politique et les Présidentielles: Une Armée républicaine ni partisane ni politique

par Nasr- Eddine Lezzar*

L‘armée faiseuse de rois :

Le Président Bouteflika est parti lui qui voulait prolonger son mandat n‘arriva même pas à son terme. Son départ est différent de celui de tous ces prédécesseurs. Ben Bella a été intronisé puis destitué par son ministre de la Défense. Ce dernier auto-désigné par un coup d'Etat militaire, baptisé officiellement ‘redressement révolutionnaire', a été emporté par la maladie ou assassiné. Chadli candidat de l‘Armée, choisi parce que « l‘officier le plus ancien dans le grade le plus élevé », sera poussé à la sortie convaincu de démissionner par une pétition d‘un grand nombre d‘officiers haut gradés. Boudiaf assassiné en public et sur scène par un militaire missionne pour le protéger. Liamine Zeroual, général fut choisi lors d‘une Conférence nationale eu égard à sa carrière militaire et, d‘évidence, choisi par l‘Armée. Il écourta son mandat pour des raisons encore obscures et organisa des présidentielles anticipées. Bouteflika est parti, officiellement démissionnaire, alors que le chef d‘état-major « ordonnait » la procédure d‘empêchement, un peu comme Chadli. A la différence de Zeroual qui écourta son unique mandat Bouteflika a prolonge les siens. Il tenait à mourir président, paraît-il, mais l‘histoire lui refusa ce caprice narcissique. Au-delà des différences, une constante revient : le rôle déterminant de l‘Armée, aussi bien dans la destitution que dans la désignation .

L‘Armée et le Hirak : Du soutien à la récupération

L évolution de la position de l‘Armée au cours de ce Hirak historique mérite d'être analysée . - D abord un soutien non dissimulé au cinquième mandat, par un rappel des « Injazat Errais », dans, pratiquement, tous les discours prononcés par le chef d'état-major, depuis l‘entrée de la présidentielle dans l‘actualité immédiate. - Au début du Hirak, un silence prudent, une neutralité bienveillante et, aussi, l‘ affirmation de l‘ attachement aux missions constitutionnelles de l‘Armée. Dans un moment d'inquiétude nationale, le chef d‘état-major garantit que le sang algérien ne coulera pas. Il déclarera plus tard que l‘Armée était à côté du peuple, relayant le slogan populaire , « Eljeich echaab khawa khawa ».

La feuille de route politique de l‘Institution militaire :

Dans un tournant surprenant le chef d'état-major demande d‘une façon expresse la mise en œuvre de l‘article 102 de la Constitution. Au début, ce n‘était qu‘une demande. Cet appel fut, diversement accueilli, d'aucuns y voyaient l‘amorce d un dénouement, d‘autres y décelaient une technique de survie du système, alors que d'autres notaient la distance avec la revendication populaire. Il faut dire que l‘Armée venait d‘intervenir, dans le débat politique et ce, faisant pervertir le jeu constitutionnel. Face aux réactions de la rue le chef d'état- major maintient, quand même, l‘ article102, y ajouta l'article 07 revendiqué, qui donnait le pouvoir au peuple et lui enjoignit son corollaire l‘article 8 qui mentionnait l‘exercice du pouvoir par le biais des institutions. Ainsi s‘annonçait une feuille de route, imparfaite mais perfectible, qui présentait à mes yeux, des avantages indiscutables. Le respect de la Constitution, socle de la stabilité des nations ; l‘évitement des états d‘urgence dont on connaît l‘entrée mais qu'on ignore la durée et la sortie. L‘état d‘urgence décrété en 1992 a duré vingt ans , nous en gardons les stigmates et continuons à en subir les séquelles. Ainsi une période d‘intérim - et non de transition- sera gérée par le président du Sénat, le nouveau gouvernement évacuera les affaires courantes et une nouvelle haute instance de surveillance des élections sera désignée par le chef de l‘Etat. Une voix d‘ange avait suggéré au président empêché ou celui qui agissait en son nom, de dissoudre l‘ancienne. Il l‘écouta et la suivit, sans doute, pour des raisons stratégiques. Il ne croyait pas si mal faire en nous rendant un très bon service. Les voies du paradis peuvent être parées de mauvaises intentions. Il reste à la vigilance de ce nouveau pouvoir qu‘est la rue, de veiller à une désignation de personnes consensuelles, crédibles, pour avoir des élections propres et honnêtes. Le Conseil constitutionnel principal interpellé pour la mise en œuvre de l‘article 102, ne semblait pas pressé d‘obtempérer et des communiqués annonçaient l‘ intention du président de présenter sa démission, avant la fin de son mandat, (On avait même avancé une date le mardi 02/04/2019) , mais après avoir pris des décisions de nature à assurer la continuité des instituions. Relayée par l APS l‘information devenait quasi-officielle. Le Conseil constitutionnel prolongeai un silence qui dure depuis pratiquement 6 ans, (2013 date de l‘ AVC invalidant du président).

De la suggestion à l‘injonction :

- Le jour J, un communique du chef d‘état-major ordonnait , sur un ton martial, l‘application immédiate de l‘article102. Quelques instants plus tard un communiqué de la présidence annonça la démission du président. On n‘avait pas vu le président depuis novembre passé, le voila exposé à l‘Algérie et au monde, dans une scène protocolaire des plus désolantes. Le président de la République algérienne, visiblement fatigué, malade, remettait sa démission. Triste fin de règne. L‘image pathétique, pitoyable d‘un président qu‘on a photographié et montré dans ses plus mauvaises postures, en pyjama sous un drapeau colonisateur, grabataire plié en deux, soutenu par une ceinture mal dissimulée, sur un fauteuil roulant et puis en gandoura, habit traditionnel prestigieux mais symbolique d‘une maladie invalidante. Cette démission présentée par un président grabataire avait quelque chose d‘émouvant. Avait-on besoin d‘une humiliation supplémentaire ? Si pour l‘ acte de candidature on s‘est contenté du son, pourquoi une image pitoyable pour la destitution. On ne montre pas un président comme ça, pour sa dignité et celle du pays.

Les messages politiques des images: Les relents d‘un coup d‘Etat militaire

Pourquoi le communiqué inattendu du Haut Commandement a-t-il été diffusé, avant la démission du président, pourtant annoncée deux jours auparavant et attendue le jour même ? Lorsque deux événements se suivent le premier est considéré comme la cause du second. Le lien de causalité se présume puis s‘établit. La succession et l‘ordre de diffusion des séquences télévisées, la réunion du Haut Commandement et le ton martial d‘abord, ensuite le scénario de la démission. Cet ordre chronologique doit avoir un sens ; voulait-on présenter l‘Armée comme l‘institution qui a sauvé la nation et la dédouaner d‘avoir soutenu, pendant longtemps, cette « issaba » qu‘elle dénonce ?

 L‘armée voulait-elle récupérer à son actif les dividendes politiques d‘une mobilisation populaire, pacifique, historique , qui a émerveillé le monde ? Ou bien voulait-elle rappeler qu‘elle a été et demeure celle qui nomme et destitue les présidents ? Si l‘attitude et les décisions du Haut Commandement sont salvatrices et salutaires. Leur légalité est sans doute, discutable. De son côté, la gestion des images a , probablement, des arrières-pensées dont les effets pervers que nous allons énumérés risquent d'être désastreux. Voici les idées qui se profilent en filigrane.

La primauté du militaire sur le politique :

- La classe politique a revendiqué, depuis plusieurs années, l‘empêchement du président, il fallait que l‘Armée donne l‘ordre pour qu‘on obtempère. L‘Armée est présentée comme un pouvoir au-dessus de tout et de tous. Elle s‘érige en arbitre du jeu constitutionnel. Et dans tout cela le président destitué s'installe dans le confort de la victime. Et ce qui est beaucoup plus grave, l‘Armée réinvestit le champ politique avec une prééminence sur toutes les autres institutions. Un vice- ministre de la Défense qui ordonne à une institution constitutionnelle autonome et souveraine, et elle obtempère dans un désordre institutionnel déconcertant .

L‘usage effréné du «JE»

Il est, aussi, à noter et souligner, dans le discours du chef d‘état-major, l‘ usage effréné du « je» . «Je suis à côté du peuple». Le soldat en chef des Armées parlait à la première personne du singulier alors que quelques jours auparavant, il disait «Eljeich» . Lorsqu‘on parle d‘une institution on utilise la première personne du pluriel ou le pronom indéfini. «on» ou , aussi, «l‘institution» . Il est possible de soutenir que cette conjugaison maladroite, inconsciente ou délibérée , cache mal ou, plutôt révèle bien quelques ambitions présidentielles .

Les dangers de la politisation de l‘Armée :

Cette contribution est née d'une grand inquiétude de voir l‘Armée s‘incruster dans l‘arène politique. Elle y sera , manifestement et fatalement, affaiblie par des divisions internes et, aussi, des oppositions et attaques externes. Elle y perdra son âme et sa quintessence républicaine. Une Armée , dernier recours devant tout danger imminent, mettant en péril le pays et la nation, ne doit ni s‘ingérer, ni interférer, dans le débat politique en évaluant, en arbitrant, le jeu des institutions constitutionnelles ou en se substituant à elles . Elle ne doit ni soutenir un candidat ni présenter le sien. Les militaires ne doivent pas, non plus, avoir de porte-voix politiques et les politiques ne doivent pas avoir de soutiens militaires. Rien n‘est pire, pour notre pays, que la division de son Armée , conséquence inévitable de son implication dans la politique. Les soldats, toutes catégories et tous grades confondus devront voter dans des bureaux civils. Pour garder son unité, notre Armée doit se maintenir dans ses missions constitutionnelles qui sont la défense externe du territoire dans toutes les situations et le maintien de l‘ordre interne dans des circonstances exceptionnelles, fixées par la Constitution, à savoir : l‘état de siège, l‘état d‘urgence et l‘état d‘exception, qui sont décidées et instaurées par le président de la République, chef suprême des Forces armées, selon des règles et procédures fixées par la Constitution. C‘est la primauté du politique sur le militaire.

L‘ordre donné au Conseil constitutionnel par le chef d‘état-major, dernière dérive de l'ancienne République, ou premier faux-pas de la nouvelle ?

A l'assassinat de Ceausescu par une furie populaire, les Roumains et le monde se demandaient s‘il s‘agissait de la dernière dérive de la dictature ou du premier faux-pas de la démocratie. Dans le même sens, le discours aux relents de coup d‘Etat du chef d'état-major est peut-être le dernier faux- pas dans le processus d‘agonie de ce que l‘histoire appellera l‘ère Bouteflika. Il ne pourra jamais être un acte fondateur du processus de construction de la nouvelle République.

*Avocat