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Changement radical du système : pistes pour un saut qualitatif en moins de deux ans (1ère partie)

par Mourad Hamdan*

Personne ne peut prétendre tirer une légitimité d'une éthique supérieure ou «savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple».

«Fruit d'un débat de plusieurs semaines et de réunions entre les jeunes Algériens, hommes et femmes de villes et de villages du pays, préoccupés au premier plan de l'avenir de l'Algérie indissociablement lié à leur propre avenir. La plateforme pour le changement en Algérie résume et synthétise les avis et points de vue exprimés par la majorité des participants au débat et prend également en compte les propositions avancées et les points de vue exprimés par d'autres acteurs politiques et de la société civile sans exclusion.

Les organisations de la société civile, en particulier les étudiants, les syndicats, les journalistes, les travailleurs, les avocats et les juges, ainsi que les partis et les personnalités qui adhèrent à cette démarche, ont décidé de créer une « Coordination nationale pour le changement » (CNC) qui sera un espace d'échange, de concertation et de coordination pour mettre en œuvre ladite plateforme ».

Situation financière et facteur temps

Après l'avoir lue attentivement, j'attire l'attention des lecteurs sur un point : l'état des finances de notre pays. A fin janvier 2019, l'équivalent de 55 milliards d'USD ont été imprimés. Nos réserves de change sont estimées actuellement à moins de 80 milliards d'USD. Il nous reste donc une marge de manœuvre de 25 milliards d'USD. De quoi tenir tout au plus 2 ans (compte tenu des cours actuels du brut).

Si aucune source de revenus ne vient s'ajouter à celles des hydrocarbures au terme de ce délai, l'Algérie sera asphyxiée sur le plan financier et tenue de s'adresser aux institutions financières internationales.

Ce qui se traduira par une perte pure et simple de sa souveraineté.

Autrement dit, s'il faut 18 mois (et je suis très optimiste) pour réussir la transition démocratique et fonder un Etat de droit, ce sera trop tard ! L'Etat démocratique algérien passera sous les fourches caudines du FMI qui lui imposera un programme d'ajustement structurel. Ce sera en quelque sorte un Etat démocratique mort-né !

Transitions et réformes

Pour éviter cet écueil, je suggère de mener en parallèle les cinq (05) transitions suivantes qui me semblent absolument nécessaires :

- Transition constitutionnelle, institutionnelle et démocratique ;

- Transition économique et numérique ;

- Transition écologique et énergétique ;

- Transition sociale et culturelle ;

- Transition vers les technologies dites disruptives.

A noter que ces transitions ne pourront aboutir rapidement que si des réformes profondes sont menées tambour battant à savoir :

- Réforme de la fonction publique (voir contribution : comment réformer la fonction publique ?) ;

- Réforme de la gestion publique (voir contribution : comment réformer la gestion publique ?) ;

- Réforme réglementaire et de l'administration publique (en vue d'une meilleure qualité de l'offre et rapidité de la réponse) ;

- Réformes sectorielles (justice, éducation, université - recherche, santé, travail, industrie, commerce, transport, agriculture, tourisme, énergie & mines, etc.).

Cela dit, comment réaliser cette transition multidimensionnelle ?

Selon mon humble avis, deux institutions sont à créer pour mener à bien ce chantier titanesque dans les délais impartis, c'est-à-dire en moins de deux ans.

- La première sera chargée de l'élaboration des projets de réformes et de leur mise en œuvre selon des processus à définir et un timing à établir ;

- La seconde sera chargée de la (bonne) gouvernance et du management de transition. Elle aura pour rôle de piloter la phase transitoire. Elle coordonnera les missions gouvernementales (améliorations des politiques publiques), les impératifs des différentes transitions et les jalons d'un modèle fédéral à construire.

Un État fédéral (ou Fédération) (latin : foedus, l'alliance) est un État habituellement souverain, composé de plusieurs entités autonomes dotées de leur propre gouvernement, nommées entités fédérées. Le statut de ces entités est généralement garanti par la Constitution, et ne peut être remis en cause par une décision unilatérale du gouvernement central fédéral. La forme de gouvernement de l'État fédéral, ou sa structure constitutionnelle, est nommée fédéralisme. C'est un ensemble d'États qui se sont unis et qui ont une certaine autonomie tout en reconnaissant une autorité supérieure commune. (Source Wikipédia).

Le nouvel Etat fédéral algérien (beaucoup plus viable que l'Etat unitaire centralisé qui assure et garantit à tous les citoyens une loi identique sur l'ensemble du territoire par la centralisation du pouvoir en un seul échelon) comptera un nombre déterminé de ‘Länder'. Chaque ‘Land' disposera d'une constitution, d'une assemblée élue et d'un gouvernement.

La seconde institution aura à relever les trois défis suivants à savoir :

- Le défi de la cohérence.

Il s'agira de laisser l'Etat fédéral algérien se concentrer sur ses premières missions, à commencer par la sécurité, la solidarité et la justice et laisser les futurs ‘Länder' se concentrer sur :

• le cadre de vie, c'est-à-dire les transports, l'aménagement et l'environnement ;

• et sur le parcours de vie, c'est-à-dire l'éducation et la formation, l'emploi de qualité, l'entreprise ainsi que l'innovation sous toutes ses formes.

- Le défi de l'efficacité.

Il s'agira là d'effectuer des arbitrages entre l'Etat fédéral algérien et les futurs ‘Länder' dans le cadre du développement économique, social et culturel. Tout l'enjeu sera de s'appuyer sur les savoir-faire locaux déjà à l'œuvre et de redistribuer les compétences (non au gré des enjeux politiques) tout en veillant à transférer aux collectivités, de manière juste et équilibrée, les ressources et les moyens dont elles auront réellement besoin.

- Le défi de la proximité

Les futurs ‘Länder' (considérés à juste titre comme étant des Etats stratèges en matière de développement) assumeront les aides directes aux entreprises et coordonneront l'action des organismes consulaires (en les mettant en réseaux).

Conditions nécessaires à la réussite de la transition

Les neuf (09) notions fondamentales suivantes doivent être saisies pour bien appréhender le processus transitoire qui nous attend.

1) Approche des grands défis

L'un des avantages les plus importants de l'approche des grands défis est qu'elle offre une cible claire. Un véritable grand défi est à la fois hautement spécifique et bien ciblé, faisant ressortir un obstacle particulier qui entrave le progrès dans un domaine d'importance critique. Cette cible permet de formuler des demandes de propositions bien précises et de mettre en place des systèmes d'obligation redditionnelle efficaces reposant sur des paramètres de rendement clairement énoncés.

Un deuxième avantage de l'approche des grands défis est qu'en articulant des défis importants susceptibles d'avoir un impact réel et en affectant des ressources importantes en vue de relever ces défis, il est possible d'attirer les meilleurs cerveaux en y associant des scientifiques de calibre mondial.

Un troisième avantage de cette approche est qu'elle aide à établir et à renforcer des communautés d'innovateurs- des communautés interdisciplinaires et d'envergure mondiale, axées sur la collaboration.

L'approche des grands défis est une innovation significative dans le domaine de la science au service du développement. Elle offre une plateforme efficace de coopération entre différents acteurs qui visent des objectifs communs, un modèle de gestion de l'innovation partagée au service du développement et constitue une forme de gouvernance mondiale qui permet à des pays ayant des politiques sectorielles et des intérêts divergents de faire cause commune pour s'attaquer à des obstacles et à des problèmes vitaux en dépit de leurs divergences.

2) Quatrième révolution industrielle

L'industrie est l'ensemble des activités économiques qui produisent des biens matériels par la transformation et la mise en œuvre de matières premières. L'industrie a subi plusieurs révolutions.

La 4e révolution industrielle organise des processus de production induits par les innovations liées à l'internet des objets et aux technologies du numérique, telles que la robotique, la réalité augmentée, l'impression 3D, l'intelligence artificielle, afin d'exploiter les données issues du Big Data et de la maquette numérique. Toutes ces techniques font partie des ingrédients qui entrent dans la composition de l'Industrie 4.0. (Source Wikipédia)

Avec l'Industrie 4.0, l'analyse de la chaîne de valeur (qui permet à l'entreprise de livrer plus rapidement à ses clients, réduire ses encours et diminuer ses dépenses) se fait en temps réel et peut procurer un avantage concurrentiel décisif (en identifiant, à partir de la chaîne type, les activités créatrices de valeur).

Cette identification se fait en deux étapes :

- Définition des activités créatrices de valeur après distinction des activités ayant des technologies et des mécanismes économiques propres ;

- Subdivision en activités des grandes fonctions de la production.

Tandis que le modèle traditionnel de la chaîne de valeur est construit autour d'une collaboration et d'une intégration linéaires, i4.0 prône le passage à des prestations de valeur non linéaires et purement collaboratives. Comment ? Grâce au circular learning (apprentissage en boucles itératives).

Le modèle du circular learning permet d'implémenter des boucles de rétroaction à l'ensemble de la chaîne de valeur, dotant chaque étape d'un cercle d'apprentissage spécifique. Au cœur du système, l'intelligence artificielle encadre tous les cercles pour accélérer les flux de données et les rendre non-linéaires, les données pouvant sauter des étapes dans la chaîne de valeur.

Les avantages de ce modèle sont principalement axés sur les métriques, l'exécution opérationnelle, la planification tactique et la collaboration stratégique.

Un renforcement de la collaboration est essentiel si l'on veut évoluer vers des systèmes véritablement intégrés, pour progresser vers l'industrie 4.0.

3) Capitalisme cognitif

On appelle capitalisme cognitif un système d'accumulation associant un mode de production capitaliste, un régime d'accumulation privilégiant la connaissance et la créativité, et un mode de régulation caractérisé par des rapports sociaux fondamentaux et des comportements tournés vers l'innovation, la nouveauté et le partage des droits y afférents. Ce système implique une transformation majeure du rapport salarial et des formes de la concurrence.

L'hypothèse du capitalisme cognitif se fonde sur l'observation que la connaissance se présente de plus en plus comme l'enjeu clé de la création de valeur et de l'accumulation du capital. Ce système d'accumulation accorde une place particulière à la connaissance, en un sens très général, à la science et à la technique. Il se signale par le développement des outillages et des outils techniques, mais ne se réduit ni ne se confond avec la période marquée par le décollage des NTIC.

Les questions centrales du mode de régulation du capitalisme cognitif tournent autour de la régulation du changement, de la flexibilité, des rythmes et des contenus de l'innovation, de l'attribution des droits de propriété (question des «nouvelles enclosures»).

La captation des gains actuels ou futurs tirés des connaissances et des innovations est l'enjeu central de l'accumulation et joue un rôle déterminant dans la formation des profits. La question des droits de propriété, la dimension spatiale du positionnement (place dans les réseaux), les alliances, la gestion des projets sont des facteurs institutionnels et organisationnels majeurs. Ils jouent un rôle déterminant dans l'exercice individuel ou collectif de la créativité et, plus particulièrement, dans l'investissement dans les formes que prend cet exercice (organisationnelles, institutionnelles ou simplement individuelles). Les stratégies, individuelles ou plus institutionnelles se déterminent à partir de la recherche d'un positionnement spatial, institutionnel et organisationnel adéquat pour accroître la capacité à s'impliquer dans un processus créatif et à en capter les bénéfices (quelle que soit la nature que l'on privilégie : profit, accomplissement de soi, prestige etc.).

L'avènement du capitalisme cognitif est bien plus que l'apparition d'une économie de la connaissance (en tant que secteur économique) car il touche tous les domaines de la vie et bouleverse les rapports de pouvoir traditionnels. Il est également bien plus que « la société de l'information » car il traite du savoir en tant que mode de production (et donc de potentielles nouvelles dominations ou exploitations). Dans ce nouveau capitalisme, propriété, division du travail, valeur et compétition changent radicalement de nature et de forme.

Les schémas conceptuels du capitalisme industriel ne suffisent ainsi plus pour appréhender le monde qui se déploie sous nos yeux ; aussi Yann Moulier Boutang soutient l'hypothèse du passage à une troisième forme de capitalisme qu'il qualifie de cognitif. Sa principale source de valeur serait le travail immatériel, la capture des externalités positives, la condition de l'innovation et l'intelligence collective.

La force musculaire propre au capitalisme industriel aurait ainsi fait place à une nouvelle force appelée invention collective fondée sur le partage de savoirs.

4) Economie créative

A) Créativité

La créativité est «la capacité d'un individu ou d'un groupe d'individus de produire des solutions nouvelles, originales et utiles, en réponse à un problème pratique, dont le résultat concret de ce processus, change, modifie ou transforme la perception, l'usage ou la matérialité auprès d'un public donné».

La créativité est un champ d'analyse classique de l'économie de l'innovation, y compris dans ses caractéristiques spatiales et territoriales. L'économie créative renouvelle cependant la réflexion en ce que la créativité acquiert une dimension artistique et sémiotique, qui s'ajoute à la technologie pour répondre aux besoins culturels et psychologiques des consommateurs.

«Si on l'encourage convenablement, la créativité nourrit la culture, favorise un développement centré sur l'humain et représente un ingrédient essentiel de la création d'emplois, de l'innovation et du commerce tout en contribuant à l'intégration sociale, à la diversité culturelle et à la durabilité environnementale».

«Gérer la créativité suppose de savoir avant tout quand tirer profit du caractère non compétitif des idées puis quand faire valoir des droits de propriété intellectuelle et faire de ses idées des produits compétitifs. Ces deux décisions sont au cœur même du processus de gestion ». The Creative Economy, John Howkins.

B) Economie créative:

paradigme du développement régional et urbain

«C'est désormais la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées qui est devenue l'avantage compétitif essentiel. Au capital matériel a succédé, dans les critères essentiels du dynamisme économique, le capital immatériel».

Les notions de capital immatériel et d'économie immatérielle sont certainement les plus proches de la notion d'économie créative. Les idées formeraient un « capital productif intangible» primordial.

La notion d'économie créative peut recouvrir des sens très différents car elle entretient des liens complexes avec les notions d'économie immatérielle, d'économie de l'information, d'économie numérique et d'économie de la connaissance.

A suivre

*Consultant en management