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Tizi-Ouzou : Qui se souvient du vaillant moudjahid Djouadi Sidi Bachir de Larbaa Nath Irathen ?

par Khaled Boumediene

Le 19-Mars, fête de la victoire, est une date marquante qui nous interpelle afin d'observer une halte pour convoquer l'histoire et rendre un vibrant hommage à tous les valeureux patriotes qui ont voué leur vie à la cause nationale et contribué ardemment à libérer le pays du joug colonial.

A vrai dire, dévoiler quelques tronçons du parcours du vaillant moudjahid Djouadi Sidi Bachir, l'un de ces hommes du mouvement national, n'est ni plus ni moins qu'une reconnaissance symbolique à ce grand révolutionnaire qui faisait partie de cette frange d'immigrés vivant de l'autre côté de la Méditerranée à l'époque coloniale. Ce récit permet de mieux cerner cet intrépide homme qui a porté l'Algérie au cœur et courageusement lutté et combattu avec tous les hommes de sa génération la cinquième puissance de l'époque pour l'indépendance. D'emblée, il faut le souligner, ce natif (le 05 mai 1929) du petit village d'Ait Boumahdi (commune de Larbaa Nath Irathen) dans la Grande Kabylie, a toujours refusé d'être sous les lumières des projecteurs. Son vœu a été respecté par tous les membres de sa famille jusqu'à l'annonce de sa mort le 16 janvier 2015. Enflammé par le triomphe de l'idéal indépendantiste, Sidi Bachir a été particulièrement influencé dès son jeune âge par son cousin Djouadi Mohamed plus âgé que lui, un militant dans le sang. Dans les années 40, ce dernier était déjà grand leader politique, et un responsable influent du PPA/MTLD en Kabylie, et c'est lui qui a d'ailleurs mené la campagne de boycott contre les élections locales de 1947, suscitant une levée de boucliers de l'administration française qui l'a placé dans son viseur. Arrêté pour son activisme, il a été atrocement torturé. Puis attaché aux pieds et mis à terre, il a été traîné sur une longue distance le long d'une corde par une jeep Land Rover sur un terrain caillouteux, lui causant sur tout le corps des plaies profondes. Comme cela ne suffisait pas, il a été mis dans un cercueil presque totalement dévêtu et exposé sur la place publique, en plein été, alors que le soleil était au zénith, subissant comme une chape de plomb, les effets d'un chalumeau à son maximum de débit, et ceci afin d'exercer auprès de la population un effet dissuasif. Il a été conduit à Tizi Ouzou où il a été condamné à une lourde peine avant d'être libéré. Il a été contraint par la suite de quitter son village Aït Boumahdi pour rejoindre la France où il a continué à militer cette fois-ci sous la bannière du FLN durant les difficiles moments de la guerre de libération nationale. Proche compagnon d'Amirouche, de Krim Belkacem et Mohamed Khider avec lesquels il se réunissait constamment, Mohamed Djouadi, qui menait une forte activité militante en France, a été investi d'importantes responsabilités avec sous sa coupe plusieurs cellules. Il était recherché par les services spéciaux relevant de la défense nationale. Etroitement surveillé de jour et de nuit en Métropole, il a été finalement éliminé dans un pseudo-accident de circulation. Un camion conduit par un militaire en civil, l'a écrasé alors qu'il circulait à bicyclette. Ce fut un crime maquillé en accident qui a marqué la conscience de son cousin Sidi Bachir Djouadi et ses frères Hamza et Abdelhamid lesquels se sont imprégnés de sa bravoure et de ses faits d'armes pour continuer leur lutte en terre hexagonale.

Sidi Bachir Djouadi a été lui aussi contraint de s'établir en France à l'âge de 16 ans, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après des années de labeur et de sacrifices, il a réussi à acquérir un établissement hôtelier avec restaurant et cafétéria à Aulnoye-Aymeries, dans le Nord-Pas-de-Calais. Son statut de commerçant aisé ne l'a pas empêché de devenir membre du MTLD puis du FLN qu'il a rejoint en 1955 date où il a été nommé par ses responsables hiérarchiques chef de la cellule FLN dans sa circonscription territoriale, mettant à la disposition des résistants et de tous les Algériens de passage dans la région, son établissement hôtelier maintes fois investi par les forces de police après plusieurs filatures en règle et une surveillance de jour et de nuit exercée pour être au fait des allées et venues de ses pensionnaires, en majorité des militants de la Fédération de France du FLN.

En fait, son hôtel a servi de refuge pour les militants de la région Nord-Pas-de-Calais et d'entrepôt des armes convoyées depuis la Belgique et l'Allemagne. Ce genre de patriotisme n'est pas étranger à la famille Djouadi qui a démontré par le passé proche et lointain sa lutte héroïque contre le colonialisme aveugle. Son établissement a été en fait une véritable caserne maquillée, implantée au centre-ville, au nez et à la barbe de l'administration française. Figurant sur la liste des personnes dangereuses ayant un lien direct avec le terrorisme, il a été plusieurs fois convoqué au commissariat de police pour des séances d'interrogatoire musclées. Lors de sa dernière arrestation, en mars 1960, le commissaire Louis Vériot, chef des services de renseignements, lui a tenu ce langage : «Tous les Algériens ont le droit de prendre fait et cause pour le FLN sauf toi, car tu mènes une vraie vie de capitaliste chez nous en France. Crois-tu qu'à l'indépendance tu pourras conserver ce statut ?». Et Sidi Bachir Djouadi de lui répondre sèchement au sein même du commissariat d'Aulnoye : «Vous vous trompez, Monsieur le commissaire, c'est moi qui ai obligation en premier de militer pour la cause de mon pays en donnant l'exemple de mon attachement à la lutte pour l'indépendance comme l'ont fait avant moi mes proches et mes ancêtres avant cette guerre». Poursuivant son interrogatoire, il lui pose la question suivante : «Où cotises-tu ?». Djouadi répond : «Pour les impôts directs, place du Docteur Guersant et pour les indirects rue de Louvroil». A ces réponses, le commissaire, fou de rage, se lève promptement, prend la machine à écrire Remington et la lance en plein visage de Djouadi. «Ce n'est pas ces réponses que j'attendais, je te demande si tu cotises au FLN ou au MNA. Je vais passer aux actes et t'exécuter sur-le-champ, puis assister à ton autopsie si tu ne réponds pas clairement à mes questions». Ce à quoi Djouadi, sachant que les autorités ont découvert que son établissement servait de quartier général et de refuge aux militants du FLN, a rétorqué en osant tenir ces propos outranciers devant le chef de l'instance policière : «Sachez que vous avez en face de vous un responsable FLN et que si vous ne me libérez pas sur-le-champ, le commando de choc dont je suis le chef, au fait de mon arrestation, viendra investir le commissariat. Vous serez éliminé et nous aurons le même médecin légiste pour nos deux autopsies. Votre vie dépend de la mienne, à vous de réfléchir». Prenant au sérieux les menaces proférées, le chef de la police, qui était à la veille de sa sortie en retraite, le libère illico presto. Mais cette audace de Bachir lui a été fatidique. Son hôtel restaurant cafétéria avec tout son équipement qui était le fief du FLN ainsi que son véhicule (une Citroën) ont été saisis quelques jours après, obligeant le moudjahid d'Aït Boumahdi qui a tout perdu, à rejoindre vaillamment une autre cellule FLN basée cette fois-ci à Paris Barbès, pour continuer la lutte jusqu'à l'indépendance.

Le 17 octobre 1961, il a été désigné pour conduire un groupe de militants pour manifester de la station République en direction de la place de l'Opéra. Brandissant drapeaux et écharpes aux couleurs vertes et blanches, les manifestants se heurtent vers 21 heures à deux compagnies de CRS devant le cinéma Rex. Des coups de feu partent d'un car de police. Des Algériens sont touchés à mort, d'autres sont grièvement blessés. D'autres sont embarqués pour être dirigés vers le commissariat de la rue Thorel. Du haut de ses 32 ans, vigoureux et athlétique, Sidi Bachir Djouadi a échappé de justesse à la mort ce jour-là. Il a été sérieusement blessé par les coups de matraque et de crosse reçus à l'arcade sourcilière gauche, à la tempe, au cou, au thorax, à l'avant-bras droit et au poignet gauche. Il était sur le point d'être achevé, mais s'est débattu comme un fou pour réussir à échapper in extremis dans la confusion générale à ses tortionnaires. Mais il a été quand même appréhendé et mis dans «le panier à salade» pour être dirigé vers Vincennes, dans le département du Val-de-Marne, à l'est de Paris, et parqué dans un hangar avec des centaines de ses coreligionnaires. Là, durant plusieurs jours, sous la pluie, pataugeant dans la boue, sans eau ni vivres, il a subi avec ses compagnons les plus dures humiliations. Ses tortionnaires, sans états d'âme, se sont évertués des jours durant à redoubler d'agressivité pour punir les Algériens qui ont osé défier le système établi et dit non à la répression du colonialisme et oui pour une Algérie libre et indépendante.

L'histoire retiendra que de vaillants hommes, à l'image de Sidi Djouadi Bachir ont tout sacrifié pour le triomphe de la cause nationale, profondément convaincus dès la première heure de la justesse de leur combat. Les générations montantes devront s'inspirer de leur bravoure et de la grandeur de leur patriotisme pour mesurer l'ampleur des sacrifices consentis par leurs aînés. A son retour en Algérie pour voir sa mère gravement malade, en mars 1962, Djouadi a pris part à un rassemblement sur la place publique du village d'Aït Boumahdi. On s'affaire à aménager un espace pour y planter le mat pour la levée des couleurs. Tout le monde y met la main. Les enfants, pieds nus pour la plupart, ont été les premiers à investir la place caillouteuse comme s'ils prenaient conscience, eux aussi, qu'il s'agit là d'un évènement important. Vers midi de cette journée de délivrance du joug colonial, marquée d'une pierre blanche dans l'histoire du pays, tout le monde est rassemblé au centre du bourg. Hommes, jeunes et vieux, femmes, enfants s'apprêtent dans une ambiance festive mais responsable, à assister solennellement à la levée du drapeau national pour lequel tant de vies ont été sacrifiées avec comme toile de fond le triomphe de la cause nationale et de la justice divine. Plusieurs hommes précédés d'une fillette portant l'étendard bien plié entre ses mains innocentes tendues, se dirigent vers le mat afin de le hisser aux quatre vents. Un peu éloigné, debout sur un monticule, Sidi Bachir Djouadi, les cheveux en bataille rendus frisés par le vent, assiste au cérémonial, les yeux crispés, l'air hagard, le regard altier, peu enclin à descendre si bas. On le sent mélancolique et préoccupé par l'ampleur de l'évènement en question. On le sent nerveux aussi. Au moment où l'on s'apprêtait à fixer les deux bouts du drapeau à la corde pour le hisser tout haut afin qu'il balaye la vallée de ses couleurs, il reconnaît un renégat qui allait lui-même diriger l'opération. Alors, il bondit de sa place et, tel un fauve, saute sur l'individu en le traitant de tous les noms. Il le saisit par la gorge et sans l'intervention de ses compagnons, il l'aurait étouffé. «Comment oses-tu, toi, un traître, venir souiller la mémoire des martyrs de notre glorieuse guerre de libération. Crois-tu, vaurien, que tu allais échapper à la justice des hommes avant celle de Dieu pour tes méfaits, ta forfaiture à l'égard des combattants de la glorieuse révolution ?», s'est exprimé tout haut Sidi Bachir, soutenu par tout le village qui avait alors compris sa courageuse démarche. A quelques dizaines de mètres en contrebas du village, avec de puissantes jumelles, le lieutenant Tavernier observe la scène depuis le campement encore en place, toléré par les Accords d'Evian. L'écho de l'altercation est parvenu jusqu'à lui. Alors, avec quatre hommes, il prend sa jeep et monte vers le village pour arrêter Sidi Bachir qui est incarcéré dans une petite cellule plusieurs jours durant avant que le vent de la liberté n'envahisse tout le pays. L'Algérie est enfin libre et indépendante…