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Election présidentielle : l'urne fatale ?

par Belkacem Ahcene-Djaballah

«N'est pas alarmiste celui qui exprime une inquiétude fondée» (Sid-Ahmed Ghozali)

Toute campagne électorale, même la plus anodine (comme des municipales, par exemple), dans tous les pays à minimum démocratique, est toujours inévitablement parsemée de cris, de critiques, de contre-vérités, de mensonges, d'attaques, d'invectives, d'insultes, de bagarres, de diffamation(s) même. Pourquoi donc s'en étonner ? Etonnant, non ! Certains candidats, bien rares, y vont de leur poche mais la plupart font appel à la «générosité» de leurs soutiens (affairistes et/ou hommes d'affaires, industriels, lobbies divers, clubs et sociétés plus ou moins visibles, associations… et, en douce, entreprises étatiques...).

En fait, le paysage politique devient automatiquement bien brumeux et assez vite orageux et nul, le citoyen lambda encore moins, ne sait, au fil du temps qui passe, de quoi il retourne vraiment. Comme si cela était fait exprès, par la gent politicienne, pour, en fin de compte, arnaquer l'électeur. En politique, «trompe qui peut !»

Quoi de plus normal en ce bas monde, et cela dure depuis... qu'il y a des élus (hormis ceux de Dieu... et encore que, là aussi, il faut toujours avoir des fidèles issus au moins des tribus d'origine et alliées et/ou du compagnonnage de jeunesse).

Au fur et à mesure que le poste visé prend de l'altitude, les luttes deviennent encore plus sévères... encore plus «sanglantes», et l'adversaire, quoi qu'en disent les vis-à-vis est, presque toujours, littéralement «lapidé». En public de préférence -surtout durant la campagne dite officielle, tous les coups étant (généralement) permis - avec, pour tribunal, les comités de soutien... et certains journalistes et journaux écrits et électroniques ou chaînes de télévision, et pour jurés, les publics... longtemps et auparavant «chauffés à blanc», tout particulièrement en ces temps de sur-médiatisation de la société, par les médias (classiques et électroniques), à travers des écrits et des émissions souvent millimétrés et «sur-mesure».

Donc, qu'une campagne électorale, présidentielle qui plus est, soit mouvementée et brutale - en pays en transition démocratique comme le nôtre, et au sein d'un système qui n'arrive pas, malgré tous les drames, tous les efforts, toutes les expériences et toutes les dissertations, à «émerger» de la mélasse dans laquelle il s'est embourbé et de se sortir de la logique, devenue paralysante car complexe, de sa gouvernance (sic !) - rien de plus normal. Normal, non !

LES «TOUT VA BIEN», LES «TOUT VA MAL»...ET LES «INQUIETS»

L'anormal, c'est qu'en marge de la campagne - face aux «tout va bien», les laudateurs et autres zélateurs connus ou tout nouveaux du candidat ayant le vent en poupe, face à ceux qui ne trouvent aucun intérêt à un quelconque changement dans les pôles de pouvoir existants, et ce afin de préserver leurs acquis ou pour ne pas subir des jugements - émerge, apparaît, toute une flopée de «tout va mal», au niveau d'expérience et de connaissances objectivement relevé, d'ici et d'ailleurs, qui se mettent, non à prendre franchement position pour tel pour tel candidat ou tel ou tel programme, mais qui, sans faire, d'abord, leur mea culpa (n'ont-ils pas participé, tous, sans exception, en tout cas ceux qui ont dépassé la cinquantaine, peu ou prou, directement ou indirectement, involontairement ou volontairement, à la production du système et de ses déviations ? Certains ont même «fait leur beurre» et, de plus, bien assuré l'avenir de leur progéniture), en viennent, non à simplement déconstruire les situations et les projets et à faire part de leurs inquiétudes de situations brumeuses, mais à littéralement détruire ce qui existe, tirer des conclusions, toujours d'une noircissure déprimante... sans pour autant proposer des alternatives ou des ébauches de solutions concrètes, praticables et acceptables… et, sans trop s'engager sur le terrain de la lutte politique. Ce qui fait, paradoxalement, grandement l'affaire des gens en place, au pouvoir, qui, sachant, grâce à leur pratique de la politique, «tirer les marrons du feu» et exploiter les situations même les plus explosives (les créent-ils ? laissent-ils métastaser les maux ? Qui sait) mettent tous les avis dans le même panier, et ont beau jeu d'accuser tous les autres d'irréalisme politique et d'utopie économique. «Moi, ou le chaos».

Ce qui gêne, par ailleurs, énormément, les candidats opposants qui voient leur discours perturbé par des nuisances (exemples : la lettre de Benouari, celles de généraux et colonels à la retraite, tous estimables messieurs au demeurant...). Seuls y ont échappé les constats de Liamine Zeroual, de Mouloud Hamrouche... et de Sid-Ahmed Ghozali qui, tout en faisant part de leurs inquiétudes ont, aussi, avancé des recommandations... quoique divergentes, de sortie de crise ou, du moins, d'en modérer les mauvais effets, en attendant mieux et pour éviter des drames. Pour sa part, le Ffs (et ses militants) ne s'est pas prononcé du tout... attendant pour (mieux) voir, analyser, tirer des conclusions et faire des propositions. Il a tout juste fait une déclaration assez modérée sur la période de transition et la reconstitution d'un consensus politique national.

L'ALARMISME DEPRIMANT

Dans tout ce remue-méninges pré-électoral, l'exemple le plus traumatisant est bien le discours résolument «alarmiste» qui tourne ou/et se base sur toute cette «histoire» ou «thèse» ou «théorie» de l'après-pétrole, avec pour point focal les ressources en diminution et en voie de disparition prochaine. Une idée qui est, à la longue, devenue fixe… facilitant la fuite en avant des décideurs actuels qui ont beau jeu de prédire d'autres découvertes et d'annoncer l'exploitation d'autres énergies. Oubliée la lutte effective contre la corruption multiforme désormais généralisée. Oubliés les grands et gros dossiers de véritables bandits encore en poste, à la retraite ou attendant un procès qui viendra plus tard... en tout cas toujours trop tard pour les victimes. Oubliée la gestion rationnelle et non plus mortellement sociale (démagogique et populiste) des moyens financiers existants ou tirées des hydrocarbures. Oubliés les objectivement bas niveaux qualitatifs de notre Ecole, de notre Université et de notre recherche scientifique. Oubliée... Oubliée… Beaucoup trop !

Ce n'est pas la première fois que le plat est posé (même du temps du boumediènisme triomphant avec la soupe des dangers du néo-colonialisme qui a empoisonné la vie des individus chercheurs de liberté... et du temps du chadlisme décadent avec les dangers de la dette extérieure et de «hizb frança», qui ont favorisé, tous deux le repli sur soi et la méfiance des autres, étrangers et nationaux) avec un mélange d'ingrédients que seuls les spécialistes peuvent apprécier, mais que le grand public a du mal à comprendre et, par contre - coup, reçoit, tous les jours de la campagne, entre autres, les conclusions catastrophistes comme des uppercuts en plein estomac... Encore bien rempli… pour l'instant, heureusement !

Alors qu'un expert, ancien Pdg et ancien ministre, aujourd'hui expert consultant, nous donne (seulement) jusqu'en 2040 (ouf !) de vie équilibrée grâce au pétrole, un autre estime que l'ère du pétrole bon marché est derrière nous, que notre position de producteur (semble) fragilisée et notre position d'exploiteur (est) menacée. Un troisième, celui-ci encore plus pessimiste, prédit une nouvelle phase de glaciation (Brr !) et, pour lui, bientôt, il va y avoir un «après-pétrole» qui fera retomber le pays... tenez-vous bien... dans la «misère effroyable»... et, «au terme du prochain mandat présidentiel, 2019, l'Algérie risque de ne même plus pouvoir nourrir sa population...». Un quatrième parle d'un «pays qui s'émiette progressivement et se désarticule lentement. En silence». Pauv' de nous !

«Nous sommes parmi les pays les plus pessimistes au monde», écrit Chérif Ali (Liberté, jeudi 10 avril 2014). Il n'est pas le seul à diagnostiquer cela. Il n'a pas tort. Pas étonnant avec tous ces politiciens « de hasard» se disant «élites» ; avec toutes ces «élites» se voulant politologues ; et, avec tous ces décideurs économiques aux théories évoluant en fonction des postes occupés ou des promesses de postes, de salaires , de primes… ; et, avec des citoyens-électeurs en quête d'emploi, de logement, de loisirs, de reclassements et de rappels de salaires. Tous, toujours en attente d'une «part du gâteau» ! En fait, le grand problème est moins la quantité de pétrole et de gaz encore dans notre sous-sol, mais bien plutôt la destination de l'argent accumulé.

Tout ceci sans compter les rapports et discours habituels, bien construits mais toujours et naturellement pessimistes, du Fmi, de la Banque mondiale… eux aussi à l'affût de sources de financement des économies dominantes.

Du déjà-vu, du déjà entendu ! Il est vrai que les comportements humains de nos décideurs, ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, et ceux qui vont venir n'ont pas changé, et ne changeront pas d'un iota afin de se maintenir encore plus longtemps, pour ne pas dire ad vitam æternam, au pouvoir...

Face au «tout va bien» du pouvoir et de ses soutiens directs et/ou déguisés, francs et/ou hypocrites, il y a les «tout va mal», opposants et leurs alliés objectifs, les «alarmistes» avec, pris entre deux feux, au milieu, les «inquiets», éternels et/ou de circonstance, qui, au final et dans leur vie de tous les jours, paieront pour les pots cassés… tout en étant accusés, pour les plus grands d'entre -eux, de ne pas avoir osé intervenir au moment opportun, ou d'avoir laissé le terrain aux prédateurs.

Morale de l'histoire : Ce jeudi, si vous allez voter, faites un (bon) choix… Mais, ne vous faites pas trop d'illusions. Car, chez nous, dans le jeu politique, les résultats d'une élection... présidentielle,... celle de l' «urne fatale», relèvent généralement d'une loterie... bien huilée. La nécessité (sic !) passe bien avant le hasard. Pour longtemps encore !