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Zappés lors de la campagne électorale : mendiants d'ici et d'ailleurs

par Cherif Ali

La campagne électorale a connu son épilogue, avec un goût d'inachevé : beaucoup de sujets n'ont pas été abordés par les candidats comme le sport, la culture, les loisirs, l'insécurité, la drogue, la peine capitale… et la mendicité.

Ce fléau a pris des proportions aussi inquiétantes qu'insoutenables, non pas parce que notre pays est en récession ou en crise, mais parce que c'est un grand « bisness » qui nous est imposé par des cartels et leurs besogneux.

 Au jour d'aujourd'hui, la mendicité en Algérie, a prit de l'ampleur, à telle enseigne, qu'il est difficile de distinguer le mendiant « honnête » du mendiant «professionnel». Nous allons tout de même essayer, à travers cette contribution, d'en démêler l'écheveau.

Le mendiant, qui est-il, d'où vient-il ?

Le mendiant vit matériellement d'aumônes, d'argent ou de la nourriture donnée par charité. Il est, habituellement, sans domicile fixe et se déplace dans un espace public, devenu, par la force des choses, son territoire. Son activité était par le passé, paradoxalement, reconnue, honorée et respectée ; il recevait nourriture et hospitalité, selon une coutume et des principes ancrés dans la mémoire populaire. Il faut préciser d'ailleurs à ce propos, que la charité n'était octroyée qu'aux mendiants originaires du lieu, dont le statut d'indigent et de miséreux était avéré ; les autres mendiants, usurpateurs, n'avaient pas droit à l'aumône et ils étaient chassés hors des limites des lieux.

 Par le passé, on distinguait le vrai mendiant qui, faute de capacité d'emploi, d'handicap prononcé, d'inexistence de revenus, d'absence de solidarité familiale ou autre, ne pouvait compter que sur les dons pour subsister. Sa déchéance, parfois provisoire était souvent due à une pénurie d'emploi ou chômage, un éclatement de la cellule familiale, à un divorce, ou à la perte du logement. Elle durait cependant dans le temps quand ce mendiant devait son état à l'alcoolisme et à la toxicomanie. Réduit ainsi en loque humaine, ce type de mendiant, véritable déchet, s'abreuve d'humiliations comme à plaisir ; l'indigence alors ne reçoit plus de bienfaits, elle perçoit des tributs ; elle ne doit rien à la charité, elle doit tout à la fatigue ou à la crainte émanant de ce type de personnage, qui récolte ainsi quelques pièces, qu'il doit néanmoins ramasser. Et le ressenti par rapport à ce type de mendiant, parfois agressif, n'est que honte, empathie, dégoût, tristesse, indifférence, pitié, voire désespoir quant à la race humaine.

 Il est évident et on ne peut l'ignorer, que la fermeture d'entreprises, conjuguée au désastre occasionné par la décennie noire avec son lot de déracinés, d'handicapés, d'orphelins et de veuves, ont contribué à gonfler le rang des mendiants.

 Quant aux faux mendiants, le problème est autre ; ils sont organisés en bande, transportés et ventilés par des réseaux maffieux, et agissent comme des employés modèles, structurés et soumis à des obligations professionnelles et même à une obligation de résultat ou de quota à atteindre. Dans ce ramassis, on ne peut, par exemple, ne pas remarquer à Alger et ailleurs, la présence de jeunes femmes avec des nourrissons marmonnant quelques litanies pour faire pitié. Cet étrange attelage «mère-bébé», à croire qu'il a été cloné pour la circonstance, s'essaime sur les voies de circulation. En fait, il n'est pas difficile d'observer que l'enfant porté n'est pas celui de la mendiante, dès lors qu'elle ne manifeste aucune affection particulière à son égard. Cette panoplie n'est pas exhaustive bien sûr, tant les faux mendiants redoublent d'ingéniosité dans leur «art». Et comment ne pas signaler cette information relative aux centaines de personnes, originaires de wilayas lointaines, débarquant à Souk- Ahras la veille du mois de Ramadhan, pour repartir après l'Aïd, après avoir ratissé de fond en comble la ville, vidé les poches de ses habitants et raflé la zakat d'El Fitr. Leur ingéniosité n'a d'égale que leur capacité à louer des maisons à la périphérie de la ville ciblée, voire même, à prendre des chambres d'hôtel in situ, pour s'adonner, plus facilement et dès l'aube, à leur « métier ».

Un autre exemple, tout aussi sidérant, peut-être perçu sur l'axe Douéra-Ouled Fayet, où les automobilistes sont assaillis par des essaims de petites filles, âgées d'à peine 6/7 ans, qui leur demandent quelques pièces, en prenant tous les risques, comme s'agripper aux portières des voitures en mouvement. Il vous est loisible de contempler cette scène, chaque matin, et le plus surprenant c'est qu'elle se déroule sous les yeux des gendarmes, occupés il est vrai, par la circulation, très dense, en ces lieux !

Qu'est-ce que la mendicité ?

La mendicité est la forme la plus sensible et la plus grossière de l'indigence solliciteuse. Elle s'adresse indifféremment à tous et à chacun ; elle s'établit sur la voie publique, sur le seuil des mosquées, des marchés hebdomadaires et en tous lieux ou se pratiquent des flux humains ; elle cherche les endroits les plus fréquentés ; elle ne se borne pas à exprimer ses besoins, elle en étale les tristes symptômes ; elle cherche à émouvoir par ses dehors autant que par son langage ; elle se rend hideuse pour devenir éloquente ; elle se dégrade pour arriver à ses fins.

La mendicité n'a pas de nationalité, elle ne connait pas les frontières. Les virus aussi. Il faut en parler car le « paludisme », jusque-là méconnu chez nous, a fait des victimes, même si faut-il le rappeler, la contamination a été ramenée de l'étranger, du Burkina-Faso, par les supporteurs en déplacement. Quant à l'autre virus, « Ibola », il fait peur aux gens, même si, dans l'absolu, il représente un danger lointain ; prudence, tout de même.

Dans nos rues, dans nos principales artères, on peut, ainsi, rencontrer tout aussi bien des personnes d'origines syriennes qu'africaines qui mendient. Où résident-ils, comment sont-ils soignés, sont-ils recensés par leurs consulats ? Notre ministre de la solidarité, madame Souad Bendjaballah, est-elle au fait, de leur existence ?

Bref ! Les gens, pour l'instant, donnent sans se poser la moindre question, même s'ils ne comprennent pas la position des pouvoirs publics qui, apparemment, ferment les yeux et semblent tolérer cette situation. Comment se fait-il que tous ces étrangers qui ont quitté leurs pays en guerre ou en crise économique, ne soient pas pris en charge et encadrés de manière officielle ? Beaucoup de nos concitoyens pensent, réellement, que l'Etat s'est « défaussé » sur eux, et, tacitement, éprouvent de la commisération et acceptent d'aider ces indigents venus d'ailleurs ; notre pays, décidément, restera une terre d'accueil et chez nous la solidarité n'est pas un vain mot, même si beaucoup d'entre nos concitoyens sont lassés de cette situation qui n'est pas sans conséquences sur l'image de notre pays, en général, et de notre Capitale, en particulier.

Comment est-elle perçue en Islam ?

La mendicité en Islam est une pratique reprouvée puisqu'elle est considérée comme une mauvaise conduite qui risque de mener son auteur à l'irréparable. Il y a des hadiths qui prescrivent le mendicité, mais aussi d'innombrables versets du Coran qui exhortent le croyant à être généreux avec son prochain, à ne pas être avare, à dépenser sans compter, dans la voie de Dieu. Ainsi, l'Islam adopte, somme toute, une position équilibrée. Il fait l'éloge du pauvre qui s'abstient de mendier et encourage le nanti, à pratiquer la charité et à dépenser dans le bien. Ceci est d'ailleurs parfaitement étayé par un Hadith du Prophète (QSSL) rapporté par Abou Hourayra : « Quand l'un de vous rapporte sur son dos un fagot de bois, cela lui est bien préférable que de tendre la main aux gens dont certains lui donnent quelque aumône et d'autres ne lui donnent rien » (Al Boukhari –Mouslim). Ou encore cet autre Hadith : «Celui qui mendie pour accroître ses biens ne mendie en réalité que des braises (d'enfer) soit qu'il demande peu, soit qu'il demande beaucoup»

Le désarroi du musulman

Continuer, pour le croyant, à donner la zakat ou l'aumône, au feeling, selon sa conscience, ou essayer de contribuer à faire cesser cette dérive en s'abstenant de répondre aux sollicitations, ne constitue pas, à contrario, la solution à même d'éradiquer ce fléau et de le tranquilliser ; il doit quand même être prudent et distinguer, autant que possible, le nécessiteux du mécréant.

La mendicité, segment caché de l'emploi informel ?

Le fléau de la mendicité, a dépassé tout entendement et ses ramifications semblent sans limites. Car c'est bien d'une profession ignoble dont il s'agit, même si bien sûr il ne faut pas oublier qu'il y a encore des nécessiteux, qui s'abstiennent souvent de tendre la main et, s'ils s'y résignent, c'est en désespoir de cause, et pour le moins, provisoirement pour la plupart. Cette organisation de la (fausse) mendicité, outre ses moyens matériels, obéit, comme il a été affirmé supra, à une structuration rodée et hiérarchisée avec des leaders, des kapos et des besogneux avec à la clef, des recettes à faire pâlir les capitaines d'industrie les plus entreprenants.

La responsabilité des pouvoirs publics

Si l'on ne met pas le curseur sur la mendicité, notamment celle prise comme métier, avec ses raquetteurs et ses besogneux, pourra-t-on parler, décemment, de politique nouvelle de la ville, d'investissement touristique ou globalement de développement ou d'amélioration du cadre de vie en Algérie ? Bien évidemment non. Voilà donc, un chantier à ouvrir absolument, d'autant plus que l'ordonnance nº 69-51 du 17 juin 1969 portant l'interdiction de la mendicité et du vagabondage stipule dans son article 1er « la mendicité et le vagabondage sont interdits sous quelque forme que ce soit, sur toute l'étendue du territoire », et dans son article 2 que « toute infraction est passible d'emprisonnement de 2 mois à 2 ans et en cas de récidive, la peine pourra être portée à 5 ans ». De plus, même si la loi algérienne criminalise la mendicité, le législateur ne doit pas être en reste concernant l'ampleur du phénomène et doit à mon sens, plancher rapidement sur « l'exploitation de la mendicité et son organisation en réseaux » et combler ainsi le vide juridique en la matière.

Concernant enfin la mendicité des mineurs ou l'exploitation d'enfants et même si on est loin, très loin même du Maroc où la mendicité infantile, qui bien que coutume ancestrale, est extrêmement gênante notamment pour le touriste qui se voit sollicité à chaque pas, il y a urgence absolue à intervenir devant ce péril auquel il faut opposer une tolérance zéro, pour sauvegarder ces enfants de la rue, qui sont déjà stigmatisés par une image de déchéance, la leur et celle de leur exploiteur, avant d'avoir un peu de prise sur leur propre vie.

Conclusion :

Le gouvernement Sellal a placé parmi ses priorités, l'éradication des marchés informels et des parkings sauvages. Il en a confié l'exécution au Ministère de l'Intérieur qui en a fait son crédo. Le dossier de la fausse mendicité est autrement plus ardu dans le sens où il impliquera, autant les collectivités locales que les services de sécurité, face à des citoyens, marginaux et peu scrupuleux ; le prochain exécutif et les institutions concernées doivent, d'ores et déjà, se mobiliser et se préparer à lutter, efficacement, contre ce fléau d'autant plus que lors de la campagne électorale, on a entendu un candidat déclarer s'engager, s'il était élu, « d'abandonner la règle du51/49 » ce qui augurerait d'une précarité chez les travailleurs qui perdraient leur emploi et viendraient, ainsi, gonfler les rangs des nécessiteux. Le même candidat a aussi promis « de promouvoir notre pays afin qu'il soit classé 5ème destination du bassin méditerranéen et 50ème destination mondiale » : l'argent coulera, donc, à flot pour le bonheur des mendiants d'ici et d'ailleurs ! Le 17 avril 2014, c'est-à-dire aujourd'hui, ne nous étonnons pas de voir venir à notre rencontre, à la sortie des urnes, des sondeurs d'un nouveau type, non pas pour nous poser la question de savoir pour qui on a voté, mais pour nous tendre la main et nous demander : « à votre bon cœur, monsieur ! »