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Avril 2004: Les prémices d'une réélection Perpétuelle

par A. Benelhadj

« Les Honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit » Gustave Flaubert.

Politiquement, la valeur d'un mandat se teste dans son renouvellement. Manifestement, pas en Algérie[1].

D'abord, parce que le peuple algérien – sans mépris aucun pour les principes démocratiques - n'a jamais cru que le pouvoir réel procède des urnes et n'a donc accordé que peu d'intérêt aux parades électorales qui flattent les ego ou détournent les citoyens de leurs prérogatives en noyant la démocratie dans sa représentation (c'est probablement pour cela que, dans les pays « démocratiques », les taux d'abstention battent record sur record). Ensuite parce que les peuples qui reviennent de l'enfer offrent peu de prise au marketing politique, peu importe celui qui gouverne, pourvu qu'il contribue à la paix et à la prospérité.

Aucun despote (« démocratiquement » élu ou pas) ne tient face à la « rue » (le seul espace politique charitablement concédé aux peuples arabes) si, en période de crise, les contraintes sont sans échéances raisonnables, sans explications plausibles, sans pédagogie ajustée et encore moins si ces contraintes sont inéquitablement réparties.

Dès 1986, (contre-choc pétrolier et émeutes à Constantine, suivies par celles de 1988 au Centre), l'Algérie était peu à peu désertée par tous les écornifleurs qui, après avoir siphonné les caisses, laissaient place aux technocrates du FMI et de la Banque Mondiale pour administrer leurs Plans d'Ajustement Structurels achevant de ruiner économie, industries et société. Lucifer pouvait alors ouvrir des succursales aux quatre coins du pays.

L'Algérie de 2004 commençait à peine à sortir d'une tragédie qu'on mit trop rapidement et trop facilement sur le compte d'une politique de réconciliation entre les victimes et leurs bourreaux. D'amnistie en amnésie, entre deux campagnes troubles à coups de « qui-tue-qui ? », scansions régulières pour peser sur le « système » et ses « décideurs », les Algériens reprenaient à vivre et à mourir de manière à peu près ordinaire. Avril 2004 marqua le premier renouvellement du mandat de notre président. Un événement mémorable car il était plutôt mal engagé.

Certes, le chaos s'était sensiblement apaisé. Mais le pays continuait de vivre sans totale sécurité et surtout sans prospérité.

Ce n'est qu'à partir de 2004 que le prix du pétrole se mit à flamber (passant de 27.69$ le baril en 2003 à 32.89$ en 2004, 58.3 en 2006, 91.48$ en 2008 et jusqu'à 95$ en 2011). Le commerce extérieur algérien commença à enregistrer les excédents que l'on s'inquiète de voir se tarir et les réserves que lorgnent avec concupiscence tous les rapaces intérieurs et extérieurs qui prolifèrent sous toutes les latitudes, et à propos desquelles on s'interroge : où sont-elles au juste et à quel niveau réel elles se situent... ?

Depuis, les vautours et leurs donneurs d'ordres étaient de retour.

C'est dans ce contexte que Bouteflika – sans doute à contrecœur (si on laisse de côté les travestissements émiratis, ou les mœurs azerbaïdjanaises[2], quel monarque songerait à se soumettre à un suffrage ?)- s'avança royalement devant le peuple pour se succéder à lui-même.

Episode 1. Tout commence par la conclusion

Il était environ 1h00 du matin, dans la nuit du 08 au 09 avril 2004. Retransmission sur la chaîne ENTV des concerts de klaxons, manifestations de joie, présentés comme autant de témoignages de satisfaction exprimés par un peuple apparemment heureux d'avoir réussi une (ré) élection démocratique. Le score du Président sortant avait néanmoins du mal à se refléter dans la rue où il fallait beaucoup d'imagination pour retrouver dans les reportages de l'Unique les foules qui avaient rempli les urnes.

De Sétif, de Tiaret, d'Adrar à Berouaguia, sous la pluie et le vent, on avait beau les étirer dans tous les sens, les images n'arrivaient pas à peser 83,49 %. Quelques voitures et badauds bruyants et tonitruants en gros plan, portraits du président-candidat hissés à bout de bras, succès tonné dès le premier tour.

S'agissait-il d'une grossière manipulation dont la télévision algérienne est coutumière depuis le début de la campagne présidentielle ? L'écurie présidentielle avait-elle vraiment besoin d'une telle mise en scène ?

Il était en effet concevable que « LE » candidat-président passât au premier tour. Mais alors ces tapageuses manifestations précipitées étaient superflues. Au contraire, une réaction après-coup, humble, austère, réservée, prévenante pour les battus, soucieuse de l'instauration des principes démocratiques dans une région du monde où l'on en essaie la culture, aurait permis d'inaugurer un second mandat dans de bien meilleures conditions que ne s'est déroulé le précédent. Les vainqueurs tirent toujours un supplément de gloire de la consolation magnanime des perdants. La commisération, que les prêtres (qui s'y connaissent à transformer des troupeaux en nations) ont élevé à la hauteur d'un art raffiné, est un outil de pouvoir politique au sens fort garantissant à celui qui sait en user une longue période de grâce post-électorale.

C'est prudent pour ceux qui redoutent les chahuts printaniers.

Le petit peuple iconophile en dépit du décalogue, pétri de religiosité zaouiatique et de hiérarchie salutaire, apprécie les gestes de libéralité chevaleresque qui consolide le charisme des chefs. Mais la sobriété et le respect de l'adversaire ne sont pas les points forts de notre ex-candidat imbu de sa transcendance au point d'être intimement convaincu - mais le ridicule n'a jamais tué personne-, que l'Algérie, peuple et nation confondus, lui est historiquement un peu due. Un second tour ? Vous n'y pensez pas ! Ce serait une offense, un crime de lèse-majesté. Comment s'étonner dès lors d'un score historique (publié plus tard – vrai ou faux, est-ce si important ?), zaouiatico-archique, bananesque, idi-amine-dadaïque, brejnévo-poutinien, zine-el-abidinien, moubarako-pharaonique… pour ainsi dire, chiraquien… (Millésime 2002).

Episode 2. De l'Aurassi à l'Aurassi

Le lendemain, vers 11h30, en direct de l'hôtel Aurassi le ministre de l'Intérieur – profil ramsessien parcheminé, aussi avenant qu'une déclaration d'impôts, les yeux cernés par une longue nuit sans sommeil et sa personne par une nuée de scribouillards impatients - se présente pour une conférence de presse afin d'officialiser les résultats de l'élection présidentielle. Des résultats qui avaient été annoncés précédemment comme devant être communiqués dans la nuit tardaient à venir. Le retard n'a pas été expliqué. Ni par la chaîne de télévision ni par le ministère de l'intérieur. Qui s'en soucie ? Ce n'est pas encore dans les traditions ?… Soit !

Le ministre prend la parole. Pendant 25 minutes environ, il tint un discours hésitant, tâtonnant, butant sur les mots toutes les deux ou trois phrases (madame Louiza Hanoun, deux fois de suite, est appelée « monsieur »…). Tantôt en un arabe approximatif, tantôt en français poussif. Traduisant parfois dans un sens, parfois dans l'autre.

Il devenait de plus en plus évident au fur et à mesure qu'il parlait, son propos paraissait n'avoir qu'un objectif : expliquer et justifier les résultats du scrutin avant même de les rendre publics. Le rappel bien surprenant de la situation issue des élections sénatoriales qui venaient de se tenir, sonnait du coup comme une confirmation de cette impression.

Paradoxalement, il semblait que l'assistance était moins intéressée par le nom du vainqueur qu'allait annoncer le ministre que par son score. C'est normal : lorsque l'opposition est convaincue de sa défaite, seul lui importe le taux d'abstention. Et lorsque le chiffre tomba, après près d'une demi-heure plus tard de volubilité verbeuse et cafouilleuse sur les conditions du vote, on entendit quelques rares applaudissements dans la salle, au milieu d'un silence assourdissant. Le ministre, répondant par « il faudra le prouver ! » à une interpellation invisible et inaudible venue de la salle, signala une contestation anonyme, solitaire et téméraire des résultats, que les caméras ne cherchèrent même pas à identifier. « Le prouver ? » Comme c'est intéressant…

Il renseigna aussi indirectement sur le déroulement d'une nuit interminable, fiévreuse et fatigante, rythmée par les coups de téléphones en attente des comptes-rendus de dépouillement dans les provinces et sur la gestion multidirectionnelle des ordres enchevêtrés, des ajustements tactiques, de la forte odeur, enivrante et attractive, des maroquins, des recompositions par hypothèse toujours à réajuster, des bousculades tardives de ceux qui n'y avaient pas cru et de ceux qui ne voulaient pas y croire, des accommodations médiatiques…

On devinait, confortablement calé au centre de la toile, les moustaches frétillantes, l'embonpoint napoléonien, la rancune tenace, sa majesté Bouteflika II, savourant et administrant son apothéose, cogitant le gambit du fou, de la reine ou de quelques pions…

Il y a des hommes de l'Histoire et il y a ceux des petites histoires. Côté jardin, les nénuphars devaient être plus plats que d'habitude et la procession des laquais encombrait déjà les carnets de rendez-vous où, côté cour, les sous-fifres négociaient chèrement leur intercession.

Episode 3. La république des hôtels. (*)

Prévue à 15h, la conférence de presse du chef du gouvernement ne débuta qu'à 15h40. Ce dernier contribuait ainsi à bien démontrer qu'il n'avait rien à envier à son ministre de l'intérieur : la ponctualité n'est décidément pas (plus ?) la qualité première de l'administration algérienne. Mais quand on a un monarque dans le dos, on ne l'a pas ailleurs. Il pèse sur les urnes. Il pèse autant sur l'horloge que sur les épaules du premier commis de l'Etat.

Pour meubler (le vide ?), la télévision algérienne nous agrémenta des habituels intermèdes d'une programmation sans imagination : musique sirupeuse, intemporelle, (à des années-lumière des œuvres reconnues du riche patrimoine musicologique algérien) aussi décrépite que le sens de l'Etat et du professionnalisme que la boîte à images a perdu depuis longtemps. Images folkloriques et fardées d'une nature et d'une architecture qui paraissent appartenir à une autre planète. Comme l'annonce de la candidature de Bouteflika et la proclamation de son succès avait été faite par son ministre de l'Intérieur, la prestation du chef du gouvernement allait être organisée en direct à partir de l'hôtel Aurassi.

D'évidence et de bon sens, ces interventions auraient été à leur place naturelle si elles avaient été tenues respectivement à partir de la Présidence, du domicile du candidat, d'un plateau de télévision, du siège du ministère de l'Intérieur ou du Palais du gouvernement. Il est étrange de noter combien les hôtels sont devenus des lieux banalisés où se déroulent désormais les événements politiques essentiels de la nation.

Il est certes exact que les Premiers ministres français siègent à l'Hôtel Matignon. Hôtel particulier imaginé par Turgot au début du XVIIIème, investit d'abord par des familles aristocratiques avant d'être confisqué puis racheté par l'État français en 1922. Enième occurrence d'une inconsolable nostalgie républicaine de la monarchie. La Constitution de la Vème République est taillée pour un autocrate de haute lignée, pas pour un citoyen-président. Un costume trop ample pour les successeurs du ci-devant de Gaulle. Il arrive dans l'histoire que des grands nains succèdent aux géants. La grandeur n'a rien à voir avec la taille. Mais le plus souvent les nains restent des nains.

Est-ce tout cela qui est à l'origine d'une malheureuse confusion entretenue dans l'esprit d'une « classe politique » algérienne post-coloniale, francophile mal francisée… ?

En 1789 on s'attaque à une Bastille… vide.

En 1958, des mutins « incompris » s'en prennent au Forum.

Le 11 septembre… 1973 des élèves d'Aussaresses encerclent le Palais de la Moneda.

Demain peut-être, les Algériens prendront d'assaut les hôtels. A chaque époque ses lieux de pouvoir et ses mœurs révolutionnaires. De plus, un hôtel c'est plus commode qu'une résidence fiscale, pour fortunes d'origine indéterminée...

C'est bien connu : ce sont les touristes qui font les hôtels et pas l'inverse !

Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur était bien dans son rôle de comptable du bon déroulement du scrutin, était-ce bien au chef du gouvernement qu'il revenait de commenter les résultats d'une élection qui n'était pas législative ?

Quoi qu'il en fût, le Chef du Gouvernement s'en était bien tiré dans l'ensemble à congédier proprement tous ceux qui avaient exprimé le moindre doute sur la régularité du vote et de son issue. D'autant plus prestement congédiés s'ils ne pratiquaient pas l'amazigh dans le texte (revu et corrigé par l'INALCO). Tant pis pour les monolingues qui n'ont pas vu passer la « Plate-forme » et ses 15 marches que dévalait alors jour après jour la République, dans l'indifférence générale, vers un régime néo-féodal peuplé de zaïms, de ârouch et de zaouiat !

Un scribouillard imprudent qui ne lit pas le JO à la rubrique « langues nationales » l'a appris à ses dépends.

Il paraissait toutefois évident pour presque tout le monde (y compris parmi les défaits) que cet exercice relevait de la pure rhétorique constitutionnaliste. Dès le lendemain, les quotidiens libéraux de référence changeaient de perspective et s'entraînaient à avaler sèchement des parapluies. A l'invendable nul n'est tenu. Des opposants téméraires en ont profité pour prendre des vacances. Longues…

Certains redoutaient l'huissier, d'autres les écrous…

Le paysage médiatique cabotin qui rêvait de remakes mélancoliques, louchait du côté de Sidi Ferruch, quêtant d'improbables goélettes… En vain !

Pour qu'il y ait une opposition en Algérie, il faut d'abord qu'il y ait une majorité.

On retrouve cette idée exposée mine de rien par un éminent éditorialiste qui a brillé pendant toute la durée de la campagne, inspiré par une très subtile « neutralité partisane ».

« En réélisant Bouteflika d'une manière plébiscitaire, ces Algériens lambda ont quelque part désavoué toute leur classe politique, tous les appareils partisans, y compris ceux qui ont appelé dans le même sens que leur choix. Ce qu'ils ont exprimé par leur vote massif en faveur du président réélu, c'est que, disposant ainsi de leur volonté populaire, il rompe avec cette tradition du système qui est le recyclage, après chaque échéance, du même personnel politique. Si Bouteflika a réellement saisi le message des Algériens qu'ils lui ont adressé le 8 avril, c'est en rénovant de fond en comble le personnel dirigeant du pays qu'il leur montrera qu'il les a entendus. » (Le Quotidien d'Oran du dimanche 18 avril 2004).

En substance, l'intelligence politique de l'Elu avait consisté à adopter la posture d'un potentat de droit divin et à établir une intimité monarchique - qui n'a de gaullienne que le rot récursif-, singulière et immédiate (sans aucune intermédiation partisane) entre lui et son bon peuple. Au diable les partis ! Et il a commencé à le faire en dissolvant le FLN et toutes ses courroies de transmission traditionnelles. Du reste, moins pour se les concilier que pour les occire. Soldant l'histoire algérienne au passage. On sait ce qu'il en advint lors de la énième mandature.

Pour ce qui est du « recyclage du même personnel politique », quand on a suivi ce qui a suivi, on est en droit de s'interroger.

Belkhadem et Ouyahia en toute alternance avaient sûrement apprécié.

Non, il n'y a pas de majorité politique en Algérie, ni en 1999, ni en 2004. Encore moins aujourd'hui. Pour cela, il aurait fallu avoir un ennemi, un ressentiment, des scarifications et un projet. Mais aussi derrière soi un consensus citoyens et républicain.

Le crépuscule provisoire de la politique… L'Algérie entre Beylek et bazar

On peut se réconcilier avec ceux qui inspirent la peur. On ne pardonne jamais à ceux qui inspirent la honte.

« La fin de l'histoire » peut vouloir dire la « fin de la politique ». Ce à quoi nous assistions en Algérie, au cours de cette campagne électorale. Et c'est ce à quoi nous assistons un peu partout, dans tous les pays où sont confondues messes parlementaires, République et démocratie des urnes. Cette dernière dégénère en mascarades électives et en jeux d'ego où « les » politiques prennent le pas sur « la » politique.

Jamais, pendant ces présidentielles (pas plus que dix ans après) les questions primordiales pour l'avenir du pays n'avaient été abordées. En ces temps de libéralisme à tout crin, l'observateur raisonnable redoutait ce qu'il pouvait advenir des ressources naturelles du pays, des entreprises et de l'économie nationales. Voire de la nation algérienne.

Il ne pouvait faire l'impasse sur ces questions simples : Qu'en serait-il du rôle de l'Etat dans l'économie, de la politique sociale et de ses modes de régulation, de l'étendue de l'ouverture du pays aux intérêts extérieurs ? Comment administrer et répartir équitablement la rente pétrolière et surtout de quelle manière lui substituer une valeur ajoutée économique qui réduira de manière significative la part qui revient aux hydrocarbures dans les exportations ? Comment concilier intelligence collective et intelligence privée, investissement stratégique à long terme et initiative tactique à court terme ? Qu'en serait-il de la politique locale, à l'échelle élémentaire de la commune, le plus proche du citoyen et de la centralité des pouvoirs publics ? De la place de la femme – dotée de l'intégralité de ses capacités - et de la famille dans la société et dans le droit ? De la politique maghrébine (au moment où il n'est plus possible de réunir l'UMA), de la politique arabe (après l'effacement d'une Ligue qui ne représente plus personne, tandis que le Proche Orient et les rives de la Méditerranée se désagrègent)…

En un mot, esquisser une réponse raisonnable à cette question lancinante : comment recoller les morceaux d'une société inquiète de son avenir et de celui de ses enfants, profondément blessée pendant un quart de siècle, dans un monde bouleversé, dangereux, instable et désormais sans repères ?

Comment organiser le génie d'une société et de sa jeunesse autour d'activités créatrices et adaptables pour assurer sa prospérité et sa sécurité ?

La plupart de ces questions ont été soigneusement évacuées, y compris par ceux qui disputaient sa place à Bouteflika, quitte à mendier maladroitement et vainement une réaction des casernes qui n'ont d'ailleurs plus rien à proposer sinon une reconnaissance à reculons d'Israël, une reddition à l'OTAN et un professionnalisme de boy scout. Tous les candidats (dont certains n'existent qu'une fois tous les cinq ans) baignaient dans un sirupeux consensus qui, sous prétexte d'efficacité et de modernité mal digérée, prêchaient une démission de l'Etat de l'économie et de la société, une déréglementation sociale, une privatisation plus ou moins tempérée les interlocuteurs et les humeurs, et une ouverture extérieure confinant à une mise aux enchères. Avec une insondable cécité sur des naufrages similaires (argentin, russe, grec, espagnol… égyptien ou tunisien) qui avaient emprunté le même chemin.

Un esclave en attente d'un maître. Le culte du marché, comme naguère, le « culte du cargo ».

Entre rentiers prédateurs, attestation communale à l'appui, et marchands d'illusions parasites, l'Algérie ne sait plus où donner de la tête. Coincé entre beylek et bazar, entre famille involutionnaire qui ignore que l'honneur ne s'hérite pas et ne génère aucune créances et trabendistes hérauts néomodernistes en quête de légalité. Les promesses du « marché irréversible » (A. Ouyahia dixit) et le pragmatisme du fait accompli absolvent ce que condamnent la morale politique qui se respecte et le code pénal.

« Après tout, susurrait un ancien ambassadeur (qui avait l'air de s'y re-connaître, assis confortablement sur Schumpeter) n'est-ce pas ainsi que les « grandes nations » occidentales qui dominent aujourd'hui le monde ont édifié leur puissance ? Avant d'être des monarques et des princes, nombres des familles régnantes avaient été de flibustiers anoblis par la rapine. Les Anglais se targuent d'avoir inventé le fair play, mais l'ont très peu prtaiqué. Pourquoi s'arc-bouter de manière si infantile sur les principes, la morale et le droit et nier ce qu'il y a de créatif dans le bricolage?»

En attendant, l'on devait se contenter de noter, césar omnipotent lunatique ou pas, que l'Algérie devenait plus fréquentable. Et pas seulement par tous les rapaces que compte le monde of shore de la roublardise financière internationale qui savent de quelle côté la tartine est beurrée (et elle l'était assurément à plus de 60 Mds de dollars de réserves en 2004).

Démocratique ou pas, liberté d'expression ou pas, il faut bien reconnaître qu'il n'y a pas beaucoup de pays au monde où on peut outrager le chef d'Etat tous les jours en toute impunité.

C'est vrai : les « décideurs » savent ce qu'il y a de cathartique dans les paroles privées de toute performation. « Cause toujours mon lapin du m'intéresse ! ». Et tant que ça se contente de causer…

Se rappelle-t-on, à l'époque où l'Algérie quêtait une reconnaissance et une coopération internationales, les humiliantes conditions faites à Zéroual pour qu'un Chirac circonspect daigne le rencontrer et qui a tourné court à l'ONU en octobre 1995.

Chirac s'était mépris sur son vis-à-vis : S'il dodelinait du chef à l'indienne, Zéroual pratiquait encore la station droite[3] ? La situation avait bien changé sous Bouteflika.

L'Algérie n'exportait pas uniquement des hydrocarbures, des dattes, du jus de raisin frelaté, des émigrés clandestins, des vrais-faux terroristes, des faux-vrais victimes du terrorisme, des compétences obsolètes ou des rêves brisés. Elle exportait aussi une géopolitique essentielle à l'équilibre méditerranéen et africain. Et ça, il suffisait de lire son journal tous les jours et de regarder une carte de géographie pour le constater.

Certes, la flambée des cours du pétrole y est un peu pour quelque chose… et la Sonatrach est toujours à privatiser. Certes, nous aurions pu deviner le l'usage que l'on sait – traditionnel à y réfléchir un peu - dont l'Amérique fera des émirs et des richesses qu'ils prétendent posséder.

En avril 2004, comprend-on pourquoi Chirac s'était empressé de se rendre à Alger, dès l'annonce des résultats des élections présidentielles, avant même qu'ils n'aient été officiellement rendus publics par le Conseil Constitutionnel algérien ? Au risque de réduire à sa plus simple condition (que la charité invite à ne pas qualifier) une glorieuse institution algérienne solidement coincé entre les règles formelles et la prudence qu'impose leur usage… ?

Avril 2014, et après ? Stabilité loin de l'équilibre

« Il n'y a rien qui s'améliore avec l'âge » Loi de Murphy.Au fond, le grand problème de Bouteflika (qui est aussi d'ailleurs celui de l'Algérie et de son peuple) c'est de ne plus avoir d'ennemis déclarés qui donnent matière à héroïsme et à grandes ambitions. Un ennemi menace, mais il donne aussi forme, cohésion et cap.

Aujourd'hui, il n'y a plus de Révolutions à conduire ni de troupes à guider. Un vaste plan sans attracteurs, ni différences de potentiel. L'Algérie, figure confondue avec son tableau, ne fait plus saillance. Au mieux, pendant 10 ans, a-t-elle fait l'actualité à la rubrique nécrologique. Pendant que les comptables pragmatiques organisaient sa reddition à la logique monétariste, à coups de d'Ajustements Structurels aujourd'hui universalisés. Les frontières se sont peu à peu brouillées entre ennemis extérieurs et ennemis intérieurs. Jusqu'en 1979, on a dérivé de la Révolution armée pour l'indépendance du pays, les Révolutions économiques pour mobiliser une nation menacée de dispersion et de libations. A juillet 1962 a succédé juin 1965 et février 1971.

Au fond, Bouteflika est un bouc émissaire commode. Car ce n'était pas tout à fait ce destin que ce président accroché au dernier wagon du train de l'histoire, s'imaginait « vingt ans après », à la veille de son retour aux affaires en 1999.

Les dix années de Bouteflika, entre la fin de son premier mandat et celui qu'il sollicite aujourd'hui, laissent l'Algérie face aux mêmes questions. Passant, sans efficacité mesurable, de l'intarissable volubilité au silence abyssal, on pourrait décrire la campagne présidentielle 2014 – mais y en a-t-il vraiment eue - sur le même air que les précédentes (2004 et 2009).

Il y a pourtant une différence.

L'intervention du secrétaire général du FLN, lundi 03 février 2014 dernier, et les diverses réponses et réactions qu'elle a suscitées, a brisé un pacte : personne ne se faisait d'illusion sur la cohésion du processeur qui décidait réellement du destin du pays et qui n'a qu'un lointain rapport avec feu le « Conseil de la Révolution ». Le 15 février 2005, entre chiens et loups, le « 19 juin » a été rayé des fêtes légales de la République. Les observateurs les moins rigoureux savaient qu'il s'agissait d'une paix armée, mais relativement consensuelle, au moins en façade.

Chacun sait aujourd'hui que ce n'est plus le cas.

En sorte que ce n'est pas la réélection d'un président dont l'âge et de l'état de santé effrayent que les Algériens devraient le plus redouter. L'identité, les fonctions et les titres des personnes qui sont intervenues dans ce débat, laissent augurer un quinquennat qui pourrait prendre une trajectoire inédite. Inquiétante, sans doute. Salutaire, peut-être.

« L'éternité c'est long, surtout vers la fin ».Woody Allen.

(*) NOTE

La République des Hôtels

La construction très récente d'hôtels privés gérés par des administrateurs étrangers, a eu pour conséquence un déplacement (une autre forme de prédation « créative » appelée « lois du marché ») des meilleurs éléments dotés des rares compétences et de l'expérience qui restaient en Algérie. Le départ de ces éléments (mieux rémunérés et mieux valorisés), a affaibli les deux ou trois dinosaures publics de la capitale dont les clients observent régulièrement la baisse de la qualité du service et de la maintenance. Mais comme la plupart d'entre eux y sont hébergés aux frais de la République…

L'on se demande encore à qui l'on doit la perpétuation d'une telle situation anti-économique évidente.

Convertis (« irréversiblement », comme il se doit – Ouyahia dixit) à l'économie de marché, les Algériens évoquent très régulièrement leur privatisation, comme unique solution à ce gaspillage de ressources et à la déplorable gestion de ce capital. Certains parlent (bas) de l'influence dont disposent certains gestionnaires qui administrent ces biens collectifs comme leurs propriétés et doutent qu'ils soient un jour mis sur le marché.

En attendant, pour bien signifier que les étoiles sont bien mal distribuées, c'est souvent dans les établissements étrangers que les autorités algériennes accueillent leurs invités. Ainsi, en fut-il le mardi 08 février 2005, des travaux de la troisième rencontre, ouverte à l'hôtel Sofitel à Alger, entre une délégation du Mouvement des entrepreneurs de France (MEDEF) et des opérateurs économiques algériens, accompagnés du ministre des Finances, M. Abdelatif Benachenhou, by self.

- Bouteflika n'est pas en reste. C'est à l'hôtel Hilton d'Alger qu'il a réuni une semaine plus tard (le mardi 15 février 2005), le 2ème congrès africain du pétrole où l'ont écouté discourir une quinzaine de ministres, les représentants de 200 compagnies pétrolières venues de 35 pays. A la fois conférence et Salon professionnel, cette manifestation ne s'est pas tenue dans un espace d'Etat et a échappé aux hôtels algériens qui ont perdu prestige et clientèle internationale.

Dès mars 2004, les Britanniques avaient transféré leurs services diplomatiques dans ce même Hilton. Le personnel de l'ambassade a vécu et travaillé dans cet hôtel d'Alger fortement gardé. Certaines tâches seront effectuées à Tunis, par exemple la délivrance de visas par mail. Cinq ans après l'élection du président, les Britanniques jugent ainsi de la sécurité que leur offre l'Algérie. Ce ne sera que 3 ans après (en avril-mai 2007) que les activités consulaires et l'ambassade retourneront au centre de la capitale (Reuters, D. 21/03/2004, 22:59

et Le Quotidien d'Oran, J. 24 mai 2007.)

- C'est encore à l'Aurassi que le président réunit les femmes à l'occasion du 08 mars 2005. « Si j'avais vingt Louiza Hanoune... » déplorait-il alors, en hommage à une femme qui lui semblait peut-être la plus à même de valider l'adage : « Nos meilleurs hommes sont nos femmes. »

- Le ministre de la Participation, préférait, lui, le confort du Sheraton. Les cadres de son ministère y ont aligné, au cours de l'automne 2006, plusieurs réunions en préparation de sa « stratégie industrielle » (cf. Le Quotidien d'Oran, mardi 17 octobre 2006). Au printemps 2007, il fut question de beaucoup de stratégie et très peu d'industrie. Depuis, on se demande à quelle participation au juste participe le ministre de la participation.

Même la plus sévère des oppositions algériennes préfère les hôtels, puisque c'est de la salle Cervantès du Sofitel d'Alger que la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), dirigée par un autre canonique et vénérable président, appelait alors le dimanche 24 avril 2011 à la destitution du président de la République en raison de son incapacité à exercer ses missions.

C'est sûrement de cette manière que la « classe politique » algérienne entend exprimer son intérêt renouvelé pour le tourisme…

[1] Si cela peut consoler, on serait surpris de découvrir avec quelles nations glorieuses l'Algérie partage ce privilège.

[2] Le 24 décembre 2008, le Conseil constitutionnel d'Azerbaïdjan a ratifié un projet de loi autorisant la suppression de la limitation des mandats présidentiels, entérinant ainsi le maintien à la tête du pays de la dynastie Aliev. Le pays a été dirigé pendant plus de trente ans par l'ancien chef du Parti communiste Heydar Aliev, auquel a succédé son fils Ilham en 2003. Ce dernier a été réélu en 2012 avec 98.8% des suffrages. Sans commentaires.

[3] J. Chirac pensait alors qu'une rencontre publique avec son homologue ne soit interprétée comme un soutien à la politique de son voisin méridional. La vraie raison est que l'Algérie acceptait une internationalisation de la lutte anti-terroriste mais sûrement pas une internationalisation de ses troubles intérieurs, même si ceux-ci (nous le voyons aujourd'hui en Tunisie, en Libye, en Egypte… et en Syrie), sont le produit pour une large part des différends intérieurs attisés par l'ingérence étrangère.