Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Je vote, tu votes, il ne vote pas

par El Yazid Dib

« Si tu les vois affligés ne comptes pas cela une damnation, si tu les vois obéissants ne comptes pas cela un salut assuré » Abd Allah el Ansari (1006-1089)

Pour les six candidats, dont l'un est plusieurs , la campagne menée au titre de l'élection présidentielle n'a été en fait qu'un moment tantôt de crédulité, tantôt de faire partie du jeu d'ensemble. Qui des six, en somme, croit-il avec fermeté et en son for intérieur pouvoir remporter la victoire ?

Bouteflika et les yaourts

Bouteflika, cette victoire la possède déjà et ne la cherche pas, se limitant à vouloir la conserver, l'ayant eue par trois fois. L'édition de ce quatrième mandat est un peu houleuse et ne semble pas se conquérir tout aussi haut la main. Les anicroches créées par ses propres sponsors n'ont pas été sans ternir l'idéalisme qu'il engendre et qui le définit. Beaucoup de fausses notes, de lapsus, d'œufs et de yaourts ont coulé le long du parcours campagnard. Ses laudateurs accourant à l'œuvre présumaient bien faire en semonçant toutes les adversités. Dire barakat à baraket c'est un peu reconnaitre son tord et se tordre le doigt quand on veut le faire pour l'autre. Bouteflika n'est pas un candidat mais une histoire, une antériorité qui se prolonge dans l'espace temporel postérieur.

Ce sont ceux qui s'intronisent à la fonction de le défendre tels des grognards manquant de gaieté qui l'auront plus accabler. Ces pots de yaourt n'ont pas d'espace dans la convivialité suave d'un repas présidentiel. L'on ne se fait pas à brule-pourpoint président, mais courtisan c'est presque génétique.

Benflis l'urne à la rue

Il ne ménage nul effort pour paraître convaincant et fortement rassuré de la victoire illusoire du deuxième tour, si jamais…dirait-il les mains indélicates de minuit ne venaient inverser le rapport des bulletins ou profaner les urnes vocales. Il devait en connaître l'action de ces mains ballantes, lui qui sans les avoir peut être vues, en 1999 les aurait entraperçues et en 2004 les aurait subies devait-il se mâchouiller ; d'où son indécrottable assurance à cet effet. Lui, imprégné de ses dix années de pénurie médiatique ne s'offusque pas d'ébrouer le chaud et le froid, de chanter l'urne ou la rue dans un avenir qu'il prend résolument pour périlleux au-delà du 17 avril. Mais en fait d'où tient-il cet excès de croyance quant à la présomption de sa réussite ? Etant à son terminus politique, que cette élection en constitue l'ultime halte dans une carrière politiquement finie ; l'homme engage à fond la caisse de résonnance à qui voudrait bien le voir ouï-dire. En 2019 il aura 76 ans sans avoir eu pour autant les prémices d'un premier mandat raté et éperdu. Cependant quelques axiomes entoureraient cette candidature qui au fil de la campagne tendait à plus d'affirmation vers un score final avantageux. Ne serait-il pas en tous cas une pièce maitresse et garante dans la construction du quatrième mandat ? Impliqué en connaissance de mobile ou à son insu n'est-il pas dans une agitation qui aura un mot à dire après le scrutin ? Ayant pu ramasser et fédérer tout de même de grosses foules en collectant des milliers de souscripteurs ; il est déjà dans la peau d'un leader incontournable. C'est aisément tactique de pouvoir en faire à son profit tout un parti plus fort que celui qu'il a quitté, si toutefois ce dernier ne lui ferait pas un clin d'œil pour un retour triomphant et une bienvenue équilibriste. Par un jeu de redressement, il pourrait bien récupérer son siège de secrétaire général du FLN, ayant à ses cotés les plus fervents des militants, de surcroit avec un Saidani qui aurait ainsi terminé une mission ponctuelle et qui se trouve tout prêt à aller au four s'absoudre de ses péchés originels. Ceci sans compter sur l'éventualité d'une réapparition de Benflis aux affaires publiques, à la tête de la chefferie gouvernementale ou dans les interstices de la nouvelle mouture constitutionnelle et de ce qu'elle aura à concevoir comme poste secondaire vacant. Le possible est toujours possible en politique. Ouyahia et Belkhadem ont été bel et bien réintroduits dans le pipe, après avoir été cavalièrement éjectés. Seulement le portillon de secours s'avérerait, cette fois ci trop étroite pour tous ces personnages.

Ils courent, ils courent

Les autres, ils sont loin de cette idée qui les enivre le temps d'une campagne et se suffisent d'avoir encore une mention d'ex-candidat à la présidentielle.

C'est assez éloquent pour chacun d'eux. Ils vont s'arrêter de courir à peine d'essoufflement. Le réchauffé, l'usité et l'usure auront à faire leurs stigmates sur des voix et des visages du déjà connu, su et répété. Cependant un Belaid, jeune tiendra encore ses ambitions intactes pour un prochain marathon auquel beaucoup d'absents des présents actuels seront signalés.

Une campagne et des agitateurs

Quand celle-ci tire à sa fin, une autre se pointe. Celle des agencements et du redéploiement des forces. La différence entre l'une et l'autre n'est ni un climat, ni une météo. Tout le monde va se mettre au portillon du vainqueur et attendre l'hypothétique aumône. Alors que L'agitation, l'invective et le folklore ont incontestablement marqué cette glèbe électorale. Le respect par la voix au nom des voix devenait une rareté terminologique.

Apres le 17, Benflis saura valider la force politique qu'il draine et s'imposera dans le nouveau paysage qui se dessinera avec flexibilité.

Les bureaux permanenciers et de veille électorale ne se sont pas cette fois-ci si nombreux. Ils ne foisonnent plus à chaque coin de rue comme lors des joutes précédentes. Des grosses banderoles, avec une effigie du candidat qui vous saute aux yeux restent l'unique enseigne politique qu'ici l'on semble faire de la politique.

Le contrat de Rousseau

L'élection est la satisfaction de l'opération politique. Le propre d'une élection c'est la consécration, par la légitimité populaire, d'un leader. C'est aussi un outil qui permet de faire asseoir, sans effraction ni violence, quelqu'un dans une position affranchie de tout vice, en pleine et loyale concurrence démocratique.

C'est enfin une épreuve libre dans le choix indépendant des hommes, des programmes et d'un avenir. Comme le pouvoir demeure l'un des principaux buts à atteindre par le biais des urnes, quand il n'est plus possible de l'avoir par la gâchette ou le vacarme des rues l'enjeu devient aussi dangereux que la revendication pour l'alternative dans le commandement politique.

Le pays est une cité que gèrent les dispositions tacites d‘un contrat social au sens Rousseau du terme. Néanmoins l'authenticité de certaines dispositions puisées dans le creuset historique de la nation, seront quelques peu réformées selon la conjoncture des uns et des autres. L'unicité de l'Algérie est, dit-on, une constante des plus constantes parmi celles qui font la grandeur et la gloire de ce pays. Le peuple est, ne cesse-t-on de clamer, un peuple de génie et de miracles.

Les constitutions successives, les chartes, les plateformes, les déclarations, s'en réfèrent, s'en meuvent et s'en confessent sans pour autant lui consacrer en réalité une vérité à crever l'œil. Ce peuple n'est qu'une masse électorale, une raison humaine à gouverner. C'est ce qui s'est en somme lors de cette campagne où nul candidat n'ait pu faire l'exception pour en faire une audace d'aller plus loin que son programme.

Programmes et bavardages

En fait de programmes tout y est presque dit. Rien n'arrive à différencier l'un des autres. De simples mots génériques à lancer à une foule échaudée déjà. Alors que le peuple attend un saut qualitatif dans son existence et la vie de tous les jours. Par fondement politique un candidat doit refléter l'ambition citoyenne. Il doit exprimer un besoin réclamé par l'électeur. Ces candidats fustigent le pouvoir actuel. Ils sont bavards à s'attarder dans le bien humanitaire de tous les citoyens. Chacun dit pouvoir remodeler le régime, une fois élu. Les plus hardis proposent de revoir le système dans toute son entièreté. Une 2ème république est annoncée pour naitre dans un climat nécessaire de rupture et redorant le blason vilipendé de l'acte de voter. Le vote actuel est un marquage personnel. La voix est directement affectée à une personne, loin du parti et ce qu'il représente comme courant politique. Plus de cinquante partis repartis dans l'alliance autour du président candidat ou autour de Benflis, mais il n'y a qu'un seul programme au sens innovation. Les jeunes, l'emploi, le logement, la hogra, la région, les frères, les cousins, les voisins de tels synopsis sont mêlés à toutes les sauces écrites ou orales des formations en lice. La société, La révision constitutionnelle, les libertés publiques, l'entreprise nationale sont sur toutes les lèvres des acteurs et provoquent des débats captivants. La terreur et ses packs effrayants sont aussi de la mise. L'insécurité, l'expansionnisme international, la main étrangère, la convoitise de nos richesses, les menaces frontalières forment en gros le gros lot d'inquiétude que marchandent les candidats. Ils héleront avec des clairons de mobilisation générale que « l'Algérie est confrontée plus que jamais à une intervention étrangère, soudez les rangs et venez voter le 17 avril ! ».

L'Etat-secours catholique

Il y a eu des promesses à tout va. Des candidats qui jurent qu'une fois élus, ils effaceront les dettes bancaires des jeunes, donneront une subvention à tous les chômeurs, supprimeront le service national, distribueront gratuitement la semoule aux familles, rouvriront la frontière avec le Maroc, accroitront l'allocation devises… ne se sont pas arrêtés à ce stade de chimère mais franchissent le cap de braver des tabous et veulent ériger un Etat généreux, miséricordieux; soit une grande maison de charité et d'œuvres sociales. On a besoin d'un Etat fort et juste et non d'un Etat type secours catholique, voire croissant rouge. L'évolution de la pensée politique humaine, a fait que l'idée de l'accaparement du pouvoir devait à peine d'échec, appartenir non à un individu mais à un groupe d'individus, une organisation voire un parti tel que l'expérience contemporaine le définit. La gestion d'un Etat maintenant n'est plus l'apanage d'un seul messie mais de toute une pléiade de compétences. Si l'on veut pour l'ultime salut national bâtir un Etat, il ne faudrait pas jouer avec les sentiments de ce brave peuple. Il aime son pays. Donnez-lui une équipe politique qui gagne et vous verrez l'élan d'Om-Dormane rejaillir juste après le sifflet final succédant au dépouillement des voix. Rien n'empêcherait le futur président de la république issu de cette morosité nationale de s'investir davantage dans l'approfondissement des usages démocratiques. Bouteflika élu aurait tout à gagner s'il venait, une fois pour toute et telle une dernière volonté, mettre sine-die le changement tant souhaité, notamment dans le choix des hommes, le mode de gestion, la libération des initiatives, l'assemblage des liens sociaux disloqués et la consécration des libertés d'expression en respectant l'avis contraire.

La voix et le choix

C'est face à cette complexité qui pointe à chaque élection que doivent se déterminer les uns et les autres. Celle du 17 avril est un peu plus embarrassante. Doit-on voter ou non ? Pourquoi et pour qui ? Ceux qui disent qu'il le faudrait pour la déférence publique, n'ont qu'à se rendre dans la matinée du jeudi 17 à l'école d'à coté pour y jeter dans une boite, un bout de papier. Ils ont tout l'intérêt pour le faire. Reste à savoir, quel bout de papier faudrait-il encore prendre, ne pas cocher et le poster là où tous les imprimés s'y jettent ? Tous ces noms de candidats ont certainement un « appétit » du goût vers le mont des extases. Une élection se gagne d'abord par la création d'une conviction utile chez l'électeur. C'est ensuite aux merveilles de sa crédibilité que toute sa splendeur puisse se répandre sur le triomphe du vainqueur. On verra si les salles clairsemées ou empilées à craquer lors des meetings vont s'exprimer dans les urnes ou bien s'estomperont dans l'indifférence de l'isoloir. Il va y avoir certains qui non seulement n'iront pas voter mais essayeront d'empêcher les autres d'y aller. Est-ce là un boycott, ou une abstention ? Ils ont appelé pour que ces élections ne soient pas proposées dans des conditions pareilles. Comme ils conservent légitimement leurs droits de participation ou non. Mais inciter à la limitation de ces mêmes droits ne peut être pris pour une affaire de liberté d'action politique. Je vote, tu votes ou non est une affaire personnelle et non un complot contre l'Etat ou à son profit. Ce libre choix ne doit se subir que par l'intermédiaire d'un vote, d'une urne, d'une expression de choix et de voix. Que ceux qui sont pour un candidat aillent voter. Que ceux qui en sont contre le fassent aussi. Voter, est une implication personnelle et un acquit conscientiel.

Oui ou non ! Et puis après ?

Le boycott, qui dans certaines situations semble avoir une posture d'une décision politique, somme toute normale est loin en cette phase cruciale de prétendre résoudre quelques choses. Il ne fera qu'accentuer les susceptibilités. Dans la logique de ses appelants, il est le prélude à l'interruption de tout le processus. Quels effets peut-il avoir ce non-vote ? Une décrédibilisation de toute l'opération électorale ? Un faible taux de participation qui tournera mal à l'éventuel récipiendaire ? D'où une position d'avance ramollie, instable et fragilisée. Turpitude et utopie ! Le retrait des six en 1999 en plein scrutin et à quelques heures du dépouillement n'avait eu qu'un effet de surprise précaire et l'Algérie eut son le président. Ainsi seule la mobilisation permanente des forces multiples de soutien ou d'opposition permettra d'amener le candidat gagnant à agir selon la revendication la plus retentie par ses opposants. Que celle-ci soit réorganisée, ajustée et frontalisée. Le résultat final reste donc l'exercice d'un droit de citoyenneté. Unique moyen civilisationnel d'expression, le vote est à double tranchant. Que le président candidat ait, semble t-il cette assurance virtuelle d'emporter le gros lot, il n'empêche que ses adversaires déclarés ou indécis puissent avec hargne et engouement utiliser la voie des urnes. Avertir leurs troupes, mobiliser leur énergie, serrer leurs rangs et partir à la récolte des bienfaits du trône républicain. Voter reste en fait le dernier certificat de vie lorsque l'agonie ronge le corps moribond d'une démocratie tenue en proie. Il est essentiellement le premier droit d'expression. Il faut l'exercer de plein droit. Je vote, tu votes et libre aux autres de ne pas voter. N'est-ce pas là une démocratie, parlant de vote ?