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Les arènes sanglantes

par Farouk Zahi

Les joutes footballistiques, en passe de constituer les mises à mort des antiques gladiateurs de Rome l'impériale, occupent le plus clair du temps des masses populaires. Que ce soit ici ou ailleurs, le sourd bruit des tambours de la guerre gronde pour chauffer à blanc les gradins. Une transposition temporelle pourrait même, nous faire imaginer une véritable guerre, entre Césarée la mauritanienne et Memphis la pharaonique. Les galères chargées de leurs guerriers martialement harnachées caboteraient dans les deux sens sur le littoral méditerranéen. Pour cette fois-ci, le champ de bataille désigné par le cénacle du football se trouve au pays du Darfour, autre drame guerrier. Les vols charters «gracieusement «affrétés rempliront les gradins des tribunes d' «El-Merrikh», quand une partie des Hadji est presque oubliée sur la longue liste d'attente. Pourquoi cette fièvre vindicative qui se saisit de tout un peuple, que dis-je ? de deux peuples ; alors que la sécurité alimentaire, le réchauffement climatique et pour couronner le tout, une pandémie de fièvre porcine sont aux centres des débats. L'hystérie collective est alimentée par une certaine presse en mal de sensationnel, elle rapporte tout ce qui peut titiller la fibre patriotique. On rappelle le mémorable «hagrouna» qu'avait lancé le président Ben Bella à la veille de la «Guerre des sables» que notre voisin de l'Ouest avait tenté de nous mener. Blatter doit se frotter les mains au vu de cette guerre intestine qui arrange à tous points de vue Netanyahu. Les creusements sous la mosquée d'El-Aqsa ne feront que vite se réaliser, le futur Etat palestinien sera réduit à une rustique coquille vide. Depuis bientôt cinq mois, soit le mois de juin, les belligérants affûtent chacun leurs armes, toutes les préoccupations citoyennes sont à chaque fois ajournées. Des sommes colossales sont injectées dans des dépenses souvent au-delà du bénéfice tiré de ce narcissisme qui tend au burlesque devant les misères de tous les jours. La meilleure réaction au «caillassage» barbare du bus de l'équipe nationale aurait été le refus catégorique de jouer le match, quitte à le perdre par forfait. Malheureusement, nous avons tendu la perche à la FIFA qui ne pouvait pas mieux rêver d'une aussi prodigieuse soumission.

 Le soudain regain de sentiment patriotique excessif est candidement justifié, par cette profusion tout azimut des couleurs nationales. Pourtant cette débauche d'énergie patriotique ne s'est exprimée, ni lors des fêtes marquantes de notre histoire contemporaine, ni lors d'autres confrontations internationales dans d'autres disciplines sportives. L'équipe nationale féminine qui, pourtant, a remporté de haute lutte la coupe d'Afrique de volley-ball, est rentrée au bercail presque sur la pointe des pieds. D'aucuns évoqueront l'honneur national bafoué ; ne l'est-il pas assez sur les côtes nord méditerranéennes frileuses de nous voir les envahir et inscrivant ces incursions dans la fantasmagorie d'un Islam rampant, ou dans nos besoins en farine, en lait et en médicaments ? Cet immense flot d'énergie juvénile, ne peut-il pas être canalisé sur les grands chantiers du développement socio-économique et culturel, dans l'intérêt même de cette jeunesse en mal de reconnaissance ?

Il faut voir ces ensembles immobiliers chinois qui poussent tels des champignons, quand les nôtres sont à peine au terrassement. Et pourtant, l'empire du Milieu, dont on dit beaucoup de mal sur les conditions d'exercice des droits de l'Homme, a fait un prodigieux bond en avant qui l'a mené, du bol de riz à d'époustouflantes avancées économiques. Les médecins aux pieds nus sont décidément de lointaine souvenance. Et même si nous battions toutes les équipes du monde et que nous ramenions de Johannesburg, le trophée (encore un attribut du paganisme) de Jules Rimet, aurions-nous atteint les cimes de la quintessence pour alimenter, sans discernement, cette rage de vaincre et quel qu'en soit le prix à consentir ? Nous est—il permis moralement d'envoyer, de pleines «cargaisons» de jeunes gens, de jeunes filles au purgatoire ? Et ce n'est plus qu'un simple match de football, enjeu du déplacement massif, mais une aventure qui peut encore nourrir d'autres drames et d'autres rancoeurs. Relevé le défi quand on nous jette le gant est honorable en soit, mais quand la colère s'y met et l'esprit appelle à la vengeance, l'aveuglement ne peut être qu'au rendez-vous. Même la joie est tueuse d'hommes, depuis la rencontre de Blida, combien de personnes ont péri sans aucune agression ? Qui de joie, qui de déception qui d'excès exhibitionniste mortel ou invalidant. «Il n'y a rien de bon ni de mauvais sauf ces deux choses : la sagesse qui est un bien et l'ignorance qui est un mal». - Platon.