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Sortir le Mozambique du cauchemar

par Jon Hyman1 Et Shannon Kellman2

WASHINGTON, DC - Depuis 2017, les insurgés affiliés à Daech ont fait des ravages au Mozambique. Semant la terreur dans la province du nord Cabo Delgado, les militants ont tué plus de 6 500 personnes, détruit la plupart des infrastructures, recruté des enfants soldats et commis d'atroces violences faites aux femmes. En tout, le conflit a déplacé près d'un million de personnes.

Le représentant du Programme alimentaire mondial et directeur national pour le Mozambique a qualifié cette crise humanitaire de « colossale catastrophe ». L'accès restreint aux soins médicaux est le principal problème auquel la population est confrontée. L'insurrection a forcé la fermeture de près de la moitié des centres de santé de Cabo Delgado. À mesure que des milliers de Mozambicains fuient vers le sud pour échapper à la violence, leurs besoins de base en soins médicaux mettent à l'épreuve les infrastructures dans les autres provinces, affaiblissant ainsi la sécurité sanitaire nationale.

La réponse internationale a été substantielle : les Nations Unies ont lancé un appel pour 437 millions de dollars en aide humanitaire pour atténuer les effets des déplacements internes massifs dans le nord du Mozambique et les États-Unis, en particulier, ont affecté des ressources considérables au développement du pays. Outre cette aide annuelle non négligeable, USAID a annoncé un plan en juillet pour assurer une aide supplémentaire de 116 millions de dollars - principalement à des fins alimentaires et nutritionnelles, même si certains fonds sont destinés à combler des besoins en matière de santé.

Toutefois, il apparaîtrait judicieux pour l'administration du président Joe Biden de mettre la sécurité sanitaire et les infrastructures au centre de sa stratégie à l'égard du Mozambique, en s'appuyant sur la nouvelle orientation et la flexibilité offertes par la récente législation. Guidé par les enseignements des guerres en Irak et en Afghanistan, le Congrès a promulgué la Loi sur la fragilité mondiale (GFA) en 2019 pour prévenir les conflits violents et promouvoir la stabilité dans le monde. Adoptée avec l'appui des deux partis, la Loi donne le mandat aux responsables gouvernementaux de revoir la politique étrangère des États-Unis dans les régions en conflit et de renforcer les liens avec la société civile et les partenaires locaux.

En avril 2022, l'administration Biden a désigné le Mozambique comme pays prioritaire en vertu de la GFA. Au cours des dix prochaines années, l'administration planifie de transformer les organismes gouvernementaux américains et de poursuivre les partenariats sur tous les plans comme moyen de combattre l'instabilité et de prévenir des épisodes futurs de violence au Mozambique et dans d'autres régions cibles.

Mais il n'est pas facile de planifier une intervention efficace pour atténuer les effets des déplacements, car les nombreux efforts pour rejoindre les plus vulnérables au Mozambique ont été entravés par des problèmes logistiques comme les inondations causées par des cyclones et la destruction généralisée des infrastructures. Les réseaux de santé défaillants, en particulier, font obstacle à la relance et au développement, et la stratégie du département d'État de 2020 pour mettre en œuvre la GFA indique clairement que la santé - ainsi que l'éducation, la sécurité alimentaire et d'autres facteurs - constitue un élément essentiel de la stabilité d'un pays. Sur ce plan, le Mozambique ne répond pas aux attentes.

Le Mozambique est confronté à la crise actuelle dans une position précaire sur le plan de la santé publique. Un lot inquiétant de maladies infectieuses pèse sur le pays : le VIH atteint 13 % de la population adulte et le pays a la deuxième plus grande population infectée par le VIH+ de l'Afrique. De plus, les cas annuels de tuberculose ont augmenté de 35 % entre 2011 et 2021 et environ un tiers de la population a contracté le paludisme en 2020. Puisque le VIH et la tuberculose nécessitent un traitement médical continu et le plus souvent supervisé, les fermetures d'hôpitaux et de cliniques et le déplacement forcé rendent encore plus difficile l'accès des patients aux soins nécessaires. La convergence de problèmes de santé actuels et de l'insurrection en cours n'a fait qu'intensifier la fragilité du pays.

Certes, le Mozambique a fait des progrès notoires pour régler la plupart de ses problèmes de santé publique, ce qui pourrait servir de modèle utile pour les interventions en vertu de la GFA. Le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme estime que, par des subventions totalisant plus de 2,2 milliards de dollars pour financer les programmes et les initiatives de lutte contre les maladies infectieuses pour renforcer le réseau de santé du Mozambique, près de trois millions de nouvelles infections VIH et 220 000 morts résultant de la tuberculose ont été évitées entre la fondation en 2002 du Fonds mondial et 2021.

Ces réussites illustrent pour les instances américaines l'importance de la mobilisation de la société civile dans une stratégie sur le long cours. De concert avec le ministre de la Santé du Mozambique, trois organismes - Fundação para o Desenvolvimento da Comunidade, Centro de Colaboração em Saúde (CCS) et Vision du monde - gèrent le financement du Fonds mondial au Mozambique. Ces organismes exécutent des fonctions essentielles, comme administrer des médicaments, former les groupes communautaires sur des techniques de prévention et financer les effectifs de médecine communautaire.

Établir des liens avec des partenaires locaux n'est pas une nouvelle stratégie pour les États-Unis, rendant d'autant plus réalisable la stratégie de l'administration Biden qui s'attaque aux causes mêmes de la fragilité. En fait, dans le cadre du Plan d'urgence du président des États-Unis pour la lutte contre le sida, les États-Unis se sont associés avec CCS en 2010 pour amorcer la transition vers un modèle d'intervention nationale contre le VIH et la tuberculose. Depuis lors, CCS a étendu son travail clinique de Maputo, la capitale, aux huit autres provinces, dont Cabo Delgado.

USAID collabore également avec des groupes de la société civile comme PIRCOM, un organisme interreligieux qui mobilise les chefs de plusieurs congrégations religieuses pour améliorer les communications concernant les problèmes urgents de santé publique. Une mobilisation au niveau individuel et local et les programmes comme PIRCOM peuvent aider à réduire la méfiance généralisée des effectifs médicaux - un obstacle majeur à la prestation de soins et de services de santé. En élargissant cette collaboration aux acteurs sur le terrain dans le cadre d'une stratégie intégrée à l'égard des États fragiles, l'administration Biden peut mettre l'accent sur la prise en main par les intervenants locaux.

Le bilan du Mozambique dans l'intégration réussie de la société civile dans son réseau de santé indique que l'atteinte de cet objectif peut sauver des vies tout en améliorant les perspectives de développement économique du pays. L'administration Biden doit porter son attention sur l'aide sanitaire pour bâtir sur cette réalisation et la GFA est un outil précieux pour ce faire. Même si le conflit à Cabo Delgado a perdu de son intensité, il est encore plus urgent d'intervenir. Les États-Unis se doivent donc d'intervenir au Mozambique. Une stratégie adaptée au pays sauvera des vies et pourrait servir d'exemple pour atténuer les crises futures ailleurs.



Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier

1- responsable plaidoyer à Friends of the Global Fight Against AIDS, Tuberculosis and Malaria

2- directrice principale des politiques à Friends of the Global Fight Against AIDS, Tuberculosis and Malaria