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Le choix du retrait américain

par Richard Haass*

NEW YORK - Le président afghan Ashraf Ghani a quitté le pays. Son gouvernement s'est effondré alors que les combattants talibans entraient dans Kaboul. Les souvenirs terribles de l'automne 1975 à Saïgon resurgissent, deux décennies de présence militaire américaine en Afghanistan s'étant évaporées en l'espace de quelques semaines. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Certaines guerres sont une question de nécessité, telles que la Seconde Guerre mondiale et la guerre du Golfe de 1990-1991. Dans ce type de guerres, la force militaire est employée car considérée comme le meilleur moyen, et souvent le seul, de préserver des intérêts nationaux vitaux. D'autres guerres sont le fruit d'un choix, telles que la guerre du Vietnam et celle d'Irak en 2003, dans le cadre desquelles un État entre en guerre alors même que les intérêts en jeu s'avèrent moins essentiels, et que des outils non militaires pourraient être utilisés.

Il semble désormais que la notion de retrait par choix existe également, lorsqu'un gouvernement rapatrie des troupes qui auraient pu rester présentes sur un théâtre d'opération. Le retrait ne constitue ici ni le dénouement d'une mission accomplie, ni la conséquence d'une impossibilité de maintien des troupes, ni celle d'un gouvernement au pouvoir qui ne souhaiterait plus cette présence. Aucune de ces descriptions ne s'appliquait à la situation des États-Unis en Afghanistan lorsque l'administration du président Joe Biden a pris ses fonctions. Le retrait des troupes est ici le fruit d'un choix ; et, comme souvent dans les guerres de choix, les retombées s'annoncent tragiques.

Les troupes américaines ont été déployées en Afghanistan pour la première fois il y a 20 ans, chargées de lutter aux côtés des tribus afghanes pour chasser le gouvernement taliban qui abritait Al-Qaïda, groupe terroriste responsable des attentats du 11 septembre 2001, lesquels firent près de 3 000 morts aux États-Unis. Bien que les talibans aient rapidement commencé à fuir, beaucoup de ses chefs se sont réfugiés au Pakistan, où ils se sont regroupés au fil du temps pour reprendre la lutte contre le gouvernement afghan.

Le nombre de militaires déployés a augmenté au fil des années - plus de 110 000 soldats à une certaine période de la présidence Obama - et les ambitions américaines en Afghanistan sont allées croissantes, le tout pour un coût absolument considérable : 2 000 milliards $ d'après les estimations, près de 2 500 vies américaines, plus de 1 100 morts parmi les partenaires de la coalition, pas moins de 70 000 morts dans l'armée afghane, et environ 50 000 décès parmi les civils. Les résultats se sont pourtant révélés modestes : contrôle des grandes villes par un gouvernement afghan élu (une première dans l'histoire du pays), mais un pouvoir fragile, et reprise du contrôle par les talibans sur de nombreuses petites villes et villages.

L'intervention américaine en Afghanistan constitue un exemple classique d'ambition excessive, une guerre limitée et menée par nécessité, initiée en 2001, s'étant changée avec les années en une guerre de choix extrêmement coûteuse. Pour autant, lorsque Biden prend ses fonctions de président, l'ambition appartient déjà au passé. Le nombre de soldats américains déployé ne dépasse plus 3 000, et le rôle de ceux-ci se limite à des missions de formation, de conseil et de soutien aux forces afghanes. À l'arrivée de Biden, aucun soldat américain n'a perdu la vie en Afghanistan depuis février 2020. La modeste présence américaine constitue à la fois un ancrage pour les 8 500 soldats déployés par les pays alliés, ainsi qu'une sécurité militaire et psychologiques pour le gouvernement afghan.

À cette période, l'Afghanistan est une question déjà largement oubliée aux États-Unis. Les Américains ne voteront pas à l'élection présidentielle de 2020 avec à l'esprit le sujet afghan, et la politique américaine dans ce pays ne constituera pas non plus l'une des données des manifestations de rue aux États-Unis. Après 20 ans, l'Amérique atteint un niveau d'implication limité et proportionnel aux enjeux. Sa présence n'était plus censée aboutir à une victoire militaire ou à la paix, mais simplement empêcher l'effondrement d'un gouvernement qui, bien qu'imparfait, apparaissait préférable à l'alternative qui s'empare désormais du pouvoir. Parfois, l'important en politique étrangère, ce n'est pas ce que vous pouvez accomplir, mais ce que vous pouvez éviter. L'Afghanistan en est l'illustration.

Ce n'est toutefois pas de ce type de politique dont il s'est agi ici pour les États-Unis. Biden a travaillé à partir d'un script hérité de l'administration Donald Trump, qui avait conclu en février 2020 un accord avec les talibans (court-circuitant au passage le gouvernement afghan), fixant pour mai 2021 le retrait des combattants américains. L'accord ne contraignait les talibans ni au désarmement, ni au cessez-le-feu, mais leur imposait uniquement de ne pas abriter de groupes terroristes en territoire afghan. Il ne s'agissait pas d'un accord de paix, mais d'un pacte qui a servi de feuille de vigne - bien fine - au retrait américain.

À tous les égards, l'administration Biden a honoré cet accord profondément défaillant, excepté concernant l'échéance du plein retrait militaire américain, qui a été prolongée d'un peu plus de trois mois. Biden a refusé toute approche qui aurait conditionné le retrait des troupes américaines à la situation sur le terrain, ou à d'autres démarches de la part des talibans. Redoutant un scénario dans lequel les conditions de sécurité se seraient détériorées jusqu'à nécessiter la mesure politiquement impopulaire d'un redéploiement de troupes, Biden a préféré rapatrier l'ensemble des soldats américains.

Comme beaucoup s'y attendaient, la dynamique a radicalement changé en faveur des talibans, au détriment d'un gouvernement afghan désespéré, après l'annonce (et désormais le caractère effectif) du retrait militaire américain. Les talibans reprenant actuellement le contrôle de toute l'Afghanistan, représailles généralisées, répression violente des femmes et jeunes filles, et flux massifs de réfugiés s'annoncent quasiment certains. De même, empêcher les groupes terroristes de faire leur retour dans le pays sera désormais beaucoup plus difficile sans une présence sur place.

Au fil du temps, interviendra également le risque de voir les talibans chercher à étendre leur influence sur une majeure partie du Pakistan. Il s'agirait là d'une ironie certaine, le Pakistan ayant pendant tant d'années servi de sanctuaire à des talibans ainsi en capacité de poursuivre leur guerre. Désormais, dans une sorte de version moderne de Frankenstein, ce pourrait être au tour de l'Afghanistan de devenir un sanctuaire permettant d'amener la guerre au Pakistan - un scénario potentiellement cauchemardesque, compte tenu de la fragilité du Pakistan, de sa population nombreuse, de son arsenal nucléaire, et de son histoire conflictuelle avec l'Inde.

Précipité et piètrement planifié, le retrait américain pourrait même ne pas laisser à certains Afghans vulnérables, qui ont travaillé avec les gouvernements américain et afghan, suffisamment de temps pour quitter le pays. Au-delà des conséquences locales, les sombres retombées d'un échec stratégique et moral américain risquent d'accentuer partout les interrogations autour de la fiabilité des États-Unis, chez leurs amis comme leurs ennemis.

Biden a récemment été interrogé sur la question de savoir s'il éprouvait des regrets quant à sa décision de retirer toutes les troupes américaines d'Afghanistan. Aucun, a-t-il répondu. Ce pourrait un jour être le cas.



Traduit de l'anglais par Martin Morel

*Président du Conseil des relations étrangères, est l'auteur d'un récent ouvrage intitulé The World: A Brief Introduction