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Yennayer : le nouvel an que l'Algérie n'a jamais oublié: Quand une nouvelle année commence par la table

par Laala Bechetoula

Il y a des dates qui s'imposent par le bruit, et d'autres qui s'installent par la douceur.

Yennayer appartient à cette seconde catégorie. Il arrive avec l'hiver. Il ne cherche pas la scène, il préfère la maison. Il se transmet.

Dans l'Algérie profonde, Yennayer n'a jamais eu besoin d'être expliqué pour exister. Il précédait les débats, les polémiques, les récupérations. On ne disait pas toujours Yennayer. On disait simplement : «Aujourd'hui, on fait un bon repas.»

Et cela suffisait. Une fête qui enseigne sans discours Yennayer est une pédagogie silencieuse. Une leçon de civilisation donnée sans tableau noir, sans livre, sans théorie.

Une grand-mère qui trie des grains.

Une marmite qui prend son temps.

Un enfant à qui l'on glisse, comme un secret ancien :

« Mange bien… pour que ton année soit pleine. »

Rien d'idéologique. Rien d'abstrait.

Juste une certitude enracinée :  l'abondance commence par le partage. Fêter le nouvel an au cœur de l'hiver n'est pas anodin. Yennayer naît dans la saison rude, celle où l'on compte, où l'on économise, où l'on espère. C'est un acte de confiance adressé à la terre : nous savons que tu donnes après avoir éprouvé. C'est aussi une manière de rappeler que le temps ne commence jamais seul il commence ensemble. Une Algérie, mille tables, un même sens Un soir de Yennayer, l'Algérie devient lisible par ses cuisines. Les plats changent, les mots varient, les gestes se nuancent, mais l'intention demeure identique : accueillir l'année avec dignité.

Dans les montagnes de Kabylie et du côté de Béjaïa, la semoule se fait boule, roulée patiemment à la main. Les tikourbabine, rondes et généreuses, racontent une culture du temps long, où rien d'essentiel ne se fait dans la précipitation. Chaque boule est une promesse façonnée.

À l'Ouest, vers Tlemcen et Maghnia, le cherchem s'impose comme une déclaration culinaire limpide : blé, pois chiches, fèves, réunis pour dire à l'année à venir que l'on attend d'elle la profusion. Ici, la table devient un champ symbolique, et chaque grain compte.

Dans l'Ouarsenis, à Tissemsilt, certaines familles perpétuent un couscous à base de glands, héritage d'une montagne qui a appris à transformer la rareté en ressource. Yennayer y enseigne une sagesse écologique avant l'heure : rien n'est pauvre quand on sait regarder.

À l'Est, à Annaba, la fête s'inscrit dans une retenue noble. On reçoit, on honore, on perpétue. La table y est une marque de respect, un art de recevoir l'année sans tapage.

Plus au Sud-Est, vers Touggourt et les oasis, la datte et les préparations sucrées rappellent que la douceur, dans le désert, n'est jamais un luxe : elle est une nécessité vitale.

À Oran, Yennayer prend la forme de la ville elle-même : plurielle, accueillante, composite. Ville de ports, de passages et de métissages, Oran ne célèbre pas d'une seule manière. Elle additionne.

Dans certaines maisons, le couscous trône ; dans d'autres, le berkoukes ; ailleurs encore, les crêpes traditionnelles ou les plats hérités d'une région d'origine. Oran n'impose pas un rite unique. Elle les accueille tous. Et ce faisant, elle offre peut-être la plus belle définition contemporaine de Yennayer : une identité qui ne choisit pas, mais qui reçoit.

À Laghouat, Yennayer a le goût de la mesure et de la profondeur. La fête commence par un couscous généreux, dense, nourrissant, pensé pour tenir au corps et à l'hiver. Ici, le plat principal n'est pas décoratif : il est fondation.

Puis vient un second temps, plus feutré, presque intime.

Après la marmite, la table se transforme. On apporte le drez.

Un plateau simple, mais chargé de sens : bonbons colorés, cacahuètes grillées, petits gâteaux secs, loukoum tendre, parfois quelques fruits secs. Tout ce que la maison peut offrir de joyeux et de doux.

Le thé est servi. Lentement.

Et l'on grignote. Le drez n'est pas un dessert. C'est un moment.

On ne mange plus pour se rassasier, mais pour rester ensemble. Les enfants piochent, les anciens sourient, les conversations s'ouvrent. Le sucre appelle la parole. Le thé appelle la mémoire.

Le drez dit une vérité simple et profonde : après l'effort, la douceur ; après la rigueur, la tendresse ; après la nécessité, le plaisir partagé.

À une époque où l'identité est souvent sommée de crier pour exister, Yennayer propose une autre voie : l'évidence tranquille.

Il ne demande à personne de renoncer à ce qu'il est.

Il n'oppose pas l'amazigh à l'arabe, ni la tradition à la modernité.

Il les fait cohabiter autour d'une table. Yennayer rappelle que les sociétés durables se construisent aussi par des gestes répétés. Une main qui sert. Une parole qui rassure. Une table qui rassemble.

Recommencer, mais ensemble Yennayer n'est pas une date figée.

C'est un geste qui se répète.

Tant qu'il y aura une grand-mère pour dire « laisse, je te montre », tant qu'il y aura une table pour accueillir l'année, tant qu'un enfant recevra la meilleure bouchée, Yennayer vivra. Il ne demande pas à être défendu avec colère. Il demande à être aimé avec constance.

Et peut-être est-ce là sa plus grande leçon pour l'Algérie d'aujourd'hui :

les civilisations qui durent ne crient pas leur existence elles la cuisinent.