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Débat :
L'Iran, Trump, Netanyahou et le monde qui bascule: Le Rubicon est franchi
par Medjdoub Hamed* Le 28 février 2026 à 7h40,
le ministère de la Défense israélien annonce une « frappe préventive » sur l'Iran-l'opération « Fureur épique ».
À 8h46, Donald Trump confirme depuis Palm Beach que les États-Unis ont lancé des « opérations de combat majeures » contre l'Iran. Téhéran, Ispahan, Qom, Karaj, Kermanshah et Tabriz sont frappées. L'Iran riposte avec des missiles en direction d'Israël. Des explosions retentissent à Jérusalem. Une base américaine au Bahreïn est touchée. Le monde vient de basculer. Il y a des dates qui séparent l'avant et l'après. Le 28 juin 1914, l'assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo. Le 1er septembre 1939, l'invasion de la Pologne. Le 11 septembre 2001, les tours qui s'effondrent. Le 28 février 2026 s'inscrit désormais dans cette liste funeste. Ce jour-là, les États-Unis et Israël ont franchi le Rubicon en lançant des frappes militaires massives contre l'Iran - l'opération baptisée « Fureur épique » - mettant fin à des semaines de menaces, de négociations et de duplicité diplomatique. Ce texte tente de comprendre comment on en est arrivé là, ce que cela révèle sur les logiques profondes qui gouvernent les actions de Trump et de Netanyahou, et surtout - au-delà du choc immédiat, au-delà des bombes et des missiles - ce que cette rupture historique signifie dans la longue marche de l'humanité. Car les événements du 28 février 2026 ne sont pas un accident, ni un coup de folie isolé. Ils sont l'aboutissement d'une logique que nous allons décrire dans toute sa complexité-géopolitique, psychologique, philosophique. Hegel disait que la Raison gouverne l'Histoire et que cette Raison avance par ruse, utilisant les passions humaines les plus basses pour accomplir quelque chose qui les dépasse infiniment. Jamais cette vérité n'a semblé aussi crûment vérifiée qu'en ce jour où deux dirigeants-un vieillard mégalomane et un premier ministre sanguinaire - ont, sans le comprendre, peut-être signé leur propre arrêt de mort politique et précipité la fin de l'ordre mondial qui leur avait donné le pouvoir. La duplicité comme méthode: Genève n'était qu'un rideau de fumée 1.1 Le mensonge diplomatique Pour comprendre la gravité morale de ce qui s'est passé le 28 février 2026, il faut revenir sur les semaines qui ont précédé. Des négociations nucléaires indirectes entre Washington et Téhéran se tenaient à Muscat, en Oman, puis à Genève. Le ministre des Affaires étrangères d'Oman, Badr al-Busaidi - médiateur reconnu et respecté - affirmait encore la veille, le 27 février, qu'un accord était « à portée de main », que l'Iran avait accepté de ne pas stocker d'uranium enrichi, que des progrès substantiels avaient été réalisés. Les Iraniens, eux-mêmes, après trois heures de réunion à Genève avec Kushner et Witkoff, avaient salué les avancées et promis de revenir avec des propositions détaillées. Pendant ce temps - et c'est là le cœur de la duplicité -, les États-Unis et Israël planifiaient déjà l'attaque. L'opération « Fureur épique » avait été élaborée pendant des mois. Les deux porte-avions déployés dans la région, les renforts massifs de forces aériennes, les consultations militaires secrètes entre Tel Aviv et Washington : tout cela était non pas de la dissuasion, mais de la préparation opérationnelle à une guerre qui était déjà décidée. La diplomatie n'était qu'un rideau de fumée destiné à endormir la méfiance internationale et à préparer le terrain médiatique de l'attaque. Le monde entier peut désormais voir cette duplicité nue, sans voile. Les négociations de Genève n'étaient pas de bonne foi. Elles servaient à gagner du temps, à maintenir l'Iran dans une posture d'attente, à éviter que Téhéran ne prenne des mesures défensives anticipées, et à présenter l'attaque - quand elle viendrait - comme le résultat d'un « échec diplomatique » plutôt que d'un choix délibéré de guerre. C'est une trahison diplomatique d'une ampleur rare, qui sera jugée par l'Histoire comme telle. Le précédent irakien et ses leçons non apprises Cette méthode n'est pas nouvelle. En 2003, Colin Powell se présentait devant le Conseil de sécurité de l'ONU avec des fioles de poudre blanche pour justifier l'invasion de l'Irak au nom d'armes de destruction massive qui n'existaient pas. Aujourd'hui, Trump invoque la « menace imminente » que représente l'Iran pour « les intérêts américains » - une formule délibérément vague qui peut tout justifier et que rien d'objectif ne vient étayer avec précision. La rhétorique de la menace imminente est devenue la formule magique qui permet aux États-Unis de déclencher des guerres sans que le Congrès ou le droit international ne puissent véritablement s'y opposer. La différence avec 2003 est que cette fois, le mensonge est encore plus grossier, le contexte diplomatique encore plus flagrant, et l'isolement américain et israélien encore plus prononcé. En 2003, il y avait encore une coalition, si fragile soit-elle. En 2026, ce sont deux États - les États-Unis et Israël - contre le reste du monde qui regardait, sidéré, les négociations être trahies en moins de vingt-quatre heures. La psychologie des acteurs: mégalomanie, ego et survie politique2.1 Trump : le vieillard qui voulait le prix Nobel de la paix Il faut dire clairement ce que Donald Trump est - non par mépris, mais par nécessité analytique. Un homme de près de quatre-vingts ans, dont les facultés cognitives font l'objet d'interrogations sérieuses parmi ses proches collaborateurs, animé d'un ego pathologique qui nécessite une alimentation permanente en gloire, en victoires, en acclamations. Lors de son discours triomphaliste devant le Congrès américain en février 2026, acclamé debout par une assemblée républicaine en délire, il a juré de rendre sa grandeur à l'Amérique - ce MAGA militarisé qui est moins une doctrine politique qu'un besoin narcissique de reconnaissance. Le comble de l'ironie historique est que cet homme, qui aspire au prix Nobel de la paix comme il l'a dit et répété, choisit la guerre pour affirmer sa puissance. Il s'adresse aux Iraniens depuis sa résidence de Palm Beach en Floride - depuis un luxueux club de golf - pour leur annoncer que « leur heure de liberté est arrivée », les invitant à « s'emparer du pouvoir ». L'ego malade qui croit sincèrement apporter la liberté aux peuples en les bombardant. L'hubris qui précède toujours la chute. Car Trump est aussi acculé. Les taxes douanières bloquées par les tribunaux, l'affaire Epstein qui empoisonne son entourage, la guerre en Ukraine sans issue, les bavures de l'ICE, l'échec de sa politique migratoire - tout cela crée une accumulation de défaites qui fragilise sa narrative de l'homme fort. La guerre contre l'Iran est, dans cette logique, la diversion ultime : le grand feu d'artifice qui devait saturer l'espace médiatique et rallier derrière lui une Amérique traumatisée par une « menace existentielle ». Sauf que les diversions peuvent devenir de vraies guerres. Et les vraies guerres ont des conséquences que les ego maladifs ne maîtrisent pas. 2.2 Netanyahou : la survie politique par le sang Benjamin Netanyahou est, de ce duo, peut-être le personnage le plus cyniquement rationnel ce qui le rend d'autant plus dangereux. Ses calculs sont froids. Il sait que la paix signifie pour lui le retour de l'agenda judiciaire - ses procès pour corruption et malversation - et l'effondrement de sa coalition d'extrême droite qui n'existe que dans et par la guerre. Chaque jour de guerre est un jour de moins dans une salle d'audience. Chaque frappe est une survie politique. L'opération « Fureur épique » - rebaptisée « Lion Rugissant » par Netanyahu lui-même, dans une surenchère symbolique révélatrice - n'est pas uniquement une opération militaire. C'est une opération de communication politique. Elle consolide son image de « protecteur » d'Israël, galvanise sa base, et le positionne comme l'homme qui a osé ce que ses prédécesseurs n'avaient pas osé. Peu importe les conséquences pour les civils iraniens, pour les soldats israéliens qui vont devoir subir les représailles, pour les populations de la région entière. Ce qui prime, c'est le maintien au pouvoir. 2.3 Le pacte du chaos : une codépendance mortelle Trump et Netanyahou forment un tandem dont la logique interne est une codépendance du chaos. Chacun a besoin de l'autre pour survivre politiquement. Netanyahou a besoin du bouclier diplomatique américain et de la puissance militaire américaine pour mener une guerre que l'armée israélienne seule ne pourrait pas conduire à cette échelle. Trump a besoin de la rhétorique de la « solidarité avec Israël » et de l'ennemi iranien pour présenter son action comme une politique étrangère cohérente et sa présidence comme historique. Ce pacte est mortifère pour les deux. Car ils ont engagé le monde - et eux-mêmes - dans un processus dont ni l'un ni l'autre ne contrôle les issues. Ils ont cru maîtriser l'Histoire. Ils en sont les jouets. Les impondérables : la guerre contre l'Iran, une folie aux conséquences incalculables3.1 Le miroir afghan et le vertige de l'orgueil L'Histoire offre des avertissements que les puissants ignorent toujours. L'Afghanistan - quarante millions d'habitants, pas de marine, pas de missiles balistiques, pas de proxies régionaux organisés - a infligé à la première puissance militaire mondiale une défaite humiliante après vingt ans et plus de deux mille milliards de dollars. Les images de Kaboul en août 2021 - les Afghans accrochés aux trains d'atterrissage des avions américains, la bombe à l'aéroport, le drapeau taliban hissé sur le palais présidentiel - ont constitué une humiliation mondiale sans précédent, diffusée en direct dans toutes les télévisions du monde. L'Iran n'est pas l'Afghanistan. C'est un État de quatre-vingt-dix millions d'habitants, avec une armée régulière, des Gardiens de la Révolution aguerris, une industrie de missiles balistiques sophistiquée, des proxies régionaux organisés depuis trente ans - le Hezbollah au Liban, les factions armées en Irak, les Houthis au Yémen, les forces alliées en Syrie - et une capacité nucléaire qui approche dangereusement du seuil militaire. Si l'Afghanistan a pu briser l'Amérique, que peut faire l'Iran ? La riposte iranienne: ce qui est déjà en train de se passer À peine les premières frappes américano-israéliennes annoncées, l'Iran a riposté avec des missiles balistiques en direction d'Israël. Des explosions ont retenti à Jérusalem. Une base militaire américaine au Bahreïn a été frappée. Des explosions ont également été signalées dans d'autres pays du Golfe abritant des bases américaines - les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar. Les espaces aériens de nombreux pays de la région ont été fermés. Les compagnies aériennes ont annulé leurs vols. Le détroit d'Ormuz est désormais en zone de guerre potentielle. Ce n'est là que le début. La doctrine iranienne de riposte repose sur une escalade graduelle et sur la mobilisation simultanée de tous ses proxies régionaux. Le Hezbollah, fort de ses dizaines de milliers de missiles, n'a pas encore tiré. Les factions irakiennes armées par les Gardiens de la Révolution n'ont pas encore frappé. Les Houthis, déjà en guerre depuis des mois dans le Golfe, vont redoubler d'intensité. Ce n'est pas une riposte ponctuelle que le monde est en train de subir - c'est le déclenchement d'une guerre régionale à plusieurs fronts simultanés. La précision militaire: un mythe face à la réalité du territoire iranien Il convient ici de dissiper un mensonge narratif que les états-majors américain et israélien entretiennent soigneusement : celui de la frappe « chirurgicale » et précise. La réalité est tout autre. L'Iran est un territoire immense - plus de deux fois et demie la superficie de la France - avec des installations militaires, nucléaires et industrielles dispersées, enterrées, camouflées, protégées depuis des décennies précisément en prévision de telles attaques. Ni Israël ni les États-Unis ne disposent d'une précision suffisante pour détruire l'ensemble du dispositif iranien. Les frappes sont réelles, les destructions sont réelles - mais elles sont loin de l'anéantissement que la propagande guerrière voudrait faire croire. L'Iran n'est pas « en flammes » : il est blessé, mais debout, et sa capacité de riposte demeure intacte. Cette réalité est fondamentale pour comprendre la suite. Une guerre que l'on croyait décisive en quelques jours - un nouveau « choc et effroi » à l'irakienne - risque de se transformer en conflit long, coûteux, sans victoire claire. Et un adversaire blessé mais non détruit est souvent plus dangereux qu'un adversaire intact. Le paradoxe nucléaire suprême: Trump et Netanyahou, artisans involontaires de la puissance iranienne L'ironie tragique la plus cruelle - et philosophiquement la plus révélatrice - de l'opération « Fureur épique » est la suivante. L'Iran possède des stocks d'uranium enrichi à soixante pour cent. Le saut vers quatre-vingt-dix pour cent - le niveau militaire - est techniquement réalisable en quelques semaines, une fois la décision politique prise. Face à une attaque qu'il ressent comme existentielle, le régime iranien pourrait franchir ce Rubicon nucléaire et procéder à un essai. Si cela se produit, réfléchissons à ce que cela signifie concrètement. L'Iran, puissance nucléaire déclarée, devient immédiatement intouchable. Plus aucun État - ni les États-Unis, ni Israël, ni aucun autre - n'osera menacer militairement une puissance nucléaire déclarée sans risquer la destruction mutuelle assurée. C'est la logique de dissuasion qui a protégé l'URSS et les États-Unis pendant quarante ans de guerre froide. L'Iran, en rejoignant ce club, acquiert une immunité permanente. La question qui s'impose alors avec une force vertigineuse est celle-ci : qui a permis cette transformation ? Qui a transformé l'Iran d'une puissance du seuil nucléaire en puissance nucléaire déclarée de fait ? La réponse est brutale : Donald Trump et Benjamin Netanyahou. Dans leur aveuglement, dans leur mégalomanie, dans leur calcul de survie politique à court terme, ils ont fait exactement ce qu'ils prétendaient empêcher. Ils ont offert à l'Iran la justification suprême, l'urgence absolue, la nécessité existentielle de franchir le seuil. Voilà la ruse de la Raison dans toute sa splendeur tragique et implacable. Deux dirigeants qui croyaient affaiblir l'Iran pour l'éternité l'ont, par leur action même, doté d'un bouclier nucléaire permanent. Ils ont cru écrire une page de gloire. Ils ont écrit une page d'ironie historique que les générations futures liront avec stupéfaction. Le détroit d'Ormuz et le choc économique mondial Le détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ vingt pour cent du pétrole mondial, est la grande arme économique de l'Iran dans ce conflit. Sa fermeture, même temporaire, provoquerait un choc pétrolier mondial dont les économies mondiales, déjà fragilisées par des tensions commerciales liées aux politiques de Trump, ne sortiraient pas indemnes. Un pétrole à cent cinquante, deux cents dollars le baril n'est pas un scénario fantaisiste - c'est une projection réaliste qui referait basculer le monde dans une récession profonde. Cette arme économique affecterait paradoxalement autant les États-Unis et leurs alliés que les ennemis désignés de l'Iran. Les économies européennes, japonaises, sud-coréennes, chinoises - toutes dépendantes du pétrole du Golfe - seraient frappées de plein fouet. Trump, qui a construit une part de sa rhétorique sur la « prospérité américaine retrouvée », déclencherait ainsi la plus grave crise économique de son mandat par sa propre guerre. IV. La Ruse de la Raison : l'Histoire utilise Trump et Netanyahou sans qu'ils le sachent 4.1 Hegel et la logique implacable de l'Histoire C'est ici que notre analyse doit s'élever au-dessus du simple commentaire géopolitique pour atteindre ce que la philosophie seule peut saisir. Hegel, dans sa Philosophie de l'Histoire, formule une idée qui semble paradoxale au premier abord mais qui s'impose avec une force croissante quand on observe le cours réel des événements humains : l'Histoire n'est pas le chaos désorganisé d'actes individuels irrationnels. Elle obéit à une Raison - une logique profonde - qui se déploie dans le temps à travers des contradictions, des destructions, des souffrances immenses, mais qui avance inexorablement. Cette Raison se sert des passions humaines - y compris les plus basses, y compris la mégalomanie, la peur, la cupidité, la haine - pour accomplir quelque chose qui dépasse infiniment les intentions de ceux qui en sont les instruments. C'est ce que Hegel appelle la « ruse de la Raison »: les acteurs de l'Histoire croient agir pour eux-mêmes, pour leur gloire et leur survie, mais ils servent en réalité un but qu'ils ne comprennent pas et qu'ils n'ont pas choisi. 4.2 La distinction fondamentale : l'histoire des hommes et l'Histoire de l'humanité Il faut ici introduire une distinction philosophique d'une importance capitale, sans laquelle tout le raisonnement risque d'être mal compris. Il existe deux histoires - que la langue française, contrairement à l'allemand ou au grec, ne distingue pas assez clairement par l'orthographe, mais que la pensée doit impérativement séparer. Il y a d'abord l'histoire avec un petit h - celle des hommes, des dates, des événements, des batailles, des traités, des discours. C'est l'histoire que les journalistes racontent, que les manuels scolaires enseignent, que les acteurs politiques croient faire. C'est l'histoire du 28 février 2026 : tel avion a décollé à telle heure, telle bombe est tombée sur tel site, tel président a prononcé tel discours depuis tel club de golf. Cette histoire-là est réelle, factuelle, documentable. Elle compte. Les morts qu'elle produit sont de vrais morts. Il y a ensuite l'Histoire avec un grand H - celle que Hegel nomme la Raison dans l'Histoire, le déploiement d'une logique profonde à travers le temps, qui utilise les événements et les hommes comme matériaux sans que ceux-ci en aient conscience. Cette Histoire-là ne se lit pas dans les dépêches de l'AFP ni dans les tweets de Donald Trump. Elle ne se lit qu'en reculant, en prenant la longue durée, en regardant non pas l'événement mais la trajectoire. C'est l'Histoire qui a utilisé Napoléon pour liquider l'Ancien Régime, Hitler pour liquider les empires coloniaux européens, l'effondrement soviétique pour libérer des nations entières. Cette Histoire-là - vivante, active, implacablement rationnelle dans le long terme - suit les hommes et décide en dernier recours de ce que les hommes croient décider librement. Elle est la garante de la marche de l'humanité. Elle n'est pas une force mystique ni un destin pré-écrit. Elle est la résultante de toutes les forces humaines en tension - leurs contradictions, leurs excès, leurs corrections - qui produit, sur la longue durée, une avancée que nul individu n'a voulue seul. 4.3 Trump et Netanyahou : instruments inconscients d'un monde qui bascule Donald Trump croit faire l'Histoire en restaurant la grandeur américaine, en écrasant l'Iran, en s'offrant le grand spectacle guerrier qui lui vaudra - croit-il - une place dans les livres d'histoire. Netanyahou croit assurer la sécurité d'Israël pour des générations en détruisant la menace iranienne. Mais dans le regard plus long de l'Histoire - le seul regard qui compte -, ces deux hommes sont en train d'accomplir exactement l'inverse de ce qu'ils prétendent vouloir. En attaquant l'Iran, Trump accélère le déclin de l'hégémonie américaine. Il prouve que les États-Unis ne respectent pas leurs propres règles diplomatiques, qu'ils négocient de mauvaise foi, qu'ils frappent quand ça les arrange. Cette trahison diplomatique de Genève sera retenue par le monde entier - par la Chine, par la Russie, par les pays du Sud Global, par tous ceux qui observaient. Elle détruira davantage la crédibilité américaine que n'importe quelle défaite militaire. Elle accélérera la formation d'un monde multipolaire où Washington ne peut plus prétendre dicter les règles. En poursuivant sa guerre au-delà de toute limite, Netanyahou accélère l'isolement international d'Israël. Il précipite ce qu'il prétend empêcher : la radicalisation du monde arabe et musulman, la montée en puissance des mouvements de résistance, et à terme, l'inévitabilité d'une solution politique que la force seule ne peut plus retarder indéfiniment. Un État palestinien naîtra - non pas parce que Trump ou Netanyahou le voudront, mais parce que l'Histoire l'exige, et parce que les injustices prolongées finissent toujours par générer la force qui les renverse. 4.4 La finitude humaine comme moteur de l'Histoire Il y a dans cette situation une vérité philosophique fondamentale : c'est parce que Trump et Netanyahou sont des hommes mortels, limités, animés de peurs et d'ambitions humaines, trop humaines, qu'ils agissent comme ils agissent. Un être immortel et parfait n'aurait pas d'Histoire - il serait en dehors du temps, sans tension, sans désir de gloire, sans peur de mourir dans l'obscurité. La finitude humaine - la conscience de la mort, le sentiment de la limite, l'obsession du legs - est la condition même de la dynamique historique. Trump, à presque quatre-vingts ans, sent que c'est son dernier acte. Il veut laisser une trace - même sanglante. Netanyahou, menacé par la prison, sait que la paix signifie sa fin. Ces peurs existentielles, ces calculs de survie personnelle, sont les carburants d'une guerre que l'Histoire est en train d'utiliser pour accomplir quelque chose de plus grand : la recomposition du Moyen-Orient, la fin d'un ordre mondial injuste, la naissance douloureuse d'un équilibre nouveau. V. Le monde d'après : ce que le 28 février 2026 va engendrer 5.1 L'ordre de 1945 vient de recevoir son coup de grâce L'ordre mondial né en 1945 - fondé sur la Charte des Nations Unies, le droit international, la souveraineté des États, la prohibition de la guerre d'agression - était déjà en phase terminale. Les frappes du 28 février 2026 lui portent peut-être le coup de grâce. Un membre permanent du Conseil de sécurité - les États-Unis - attaque un État souverain en violation du droit international, après avoir fait semblant de négocier. Et c'est la première puissance mondiale, le garant proclamé de l'ordre international, qui viole elle-même les règles qu'elle prétend défendre. 5.2 La Russie, la Chine et le Sud Global : qui profite du chaos américain ? Dmitri Medvedev a déclaré que les États-Unis montrent leur « vrai visage». C'est, pour Moscou, un cadeau inespéré. La Russie, accusée par l'Occident de violer le droit international en Ukraine, voit les États-Unis faire exactement la même chose en Iran. L'argument moral occidental contre Moscou s'effondre en temps réel. La Chine, elle, observe en silence et calcule. Chaque point de faiblesse américain - chaque dollar dépensé, chaque soldat tué, chaque allié froissé - est une opportunité pour Pékin d'avancer ses pions en mer de Chine méridionale, en Asie centrale, en Afrique. Le Sud Global - ces pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine qui refusaient déjà de choisir entre Washington et Pékin - vient de recevoir la confirmation que ses méfiances étaient fondées. Les États-Unis négocient de mauvaise foi. Les États-Unis frappent quand ça les arrange. Les États-Unis ne sont pas le garant d'un ordre fondé sur des règles - ils sont une puissance comme les autres, qui sert ses intérêts par tous les moyens disponibles. Cette prise de conscience va accélérer la construction d'alternatives au système américano-centré : nouvelles institutions, nouvelles monnaies d'échange, nouvelles alliances. 5.3 Ce qui naît dans les décombres : le monde multipolaire Les grandes convulsions historiques accouchent toujours de reconfigurations profondes. 1914 a détruit quatre empires et fait naître l'ère des nations. 1939 a liquidé les empires coloniaux européens et fait naître le tiers-monde et la guerre froide. 2026 pourrait bien être la date à partir de laquelle le monde véritablement multipolaire - si longtemps annoncé, si longtemps retardé - deviendra une réalité irréversible. Un Moyen-Orient recomposé où ni Israël ni les États-Unis ne peuvent plus prétendre dicter leur loi. Un État palestinien dont la naissance - longtemps bloquée par la force et le veto américain - devient inévitable sous la pression de la réalité. Une Amérique qui devra, après la crise trumpienne, décider ce qu'elle veut être : empire déclinant qui sombre dans la violence, ou démocratie qui se réinvente. Une humanité qui, au sortir de cette période de convulsions, aura peut-être acquis une conscience plus aiguë de son interdépendance et de sa fragilité commune. VI. La souffrance, le sens et l'irréductible tragédie de l'Histoire 6.1 Refuser le cynisme et le sentimentalisme Il faut ici être intellectuellement honnête jusqu'au bout. Affirmer que les événements du 28 février 2026 participent à la Marche de l'Histoire, que les destructions ont un sens dans le long terme, ne revient pas à minimiser la souffrance des Iraniens qui meurent sous les bombes, des Israéliens terrorisés par les missiles, des soldats américains qui vont tomber dans des bases bombardées du Golfe, des familles déchirées par une guerre qu'elles n'ont pas choisie. La souffrance est réelle. Les larmes sont réelles. Les morts sont réels. Mais se contenter de pleurer sans chercher à comprendre, c'est rester impuissant face à l'Histoire. La réflexion que nous proposons tient ensemble les deux exigences : reconnaître pleinement la réalité de la souffrance et en même temps chercher, au-delà des larmes, la logique plus profonde qui l'explique - et que seule la compréhension peut permettre un jour de dépasser. 6.2 Les guerres arrivent parce qu'elles le doivent - mais ce n'est pas du fatalisme Les guerres qui se déclarent, si elles se déclarent, c'est qu'elles le doivent - non par un destin mystique externe, mais parce que l'humanité est ainsi constituée. Pour qu'il y ait de l'humanité, il faut des épreuves au sein desquelles chaque peuple lutte pour se définir et pour survivre. Il y a des peuples qui ont réussi et qui se croient - temporairement - au-dessus des autres. C'est l'exemple des États-Unis qui étaient treize colonies britanniques, il y a 250 ans, et aspire aujourd'hui à régir le monde. C'est l'exemple d'Israël, qui a erré pendant deux millénaires et veut aujourd'hui dominer une région de trois cents millions d'Arabes, alors qu'il ne compte, avec la diaspora mondiale, que quinze millions de personnes en tout dans le monde. Ces excès de domination portent en eux leur propre correction. L'Histoire n'est pas morale - elle n'est pas bienveillante dans le court terme. Mais elle est, dans le long terme, implacablement rationnelle. Les empires qui s'étendent au-delà de leurs capacités s'effondrent. Les dominations qui refusent toute limite finissent par générer la force qui les renverse. Ce n'est pas du fatalisme - c'est de l'observation historique. 6.3 L'humanité avance par ses contradictions L'humanité n'avance pas malgré ses contradictions. Elle avance par ses contradictions. La liberté n'aurait pas été conquise sans les tyrannies. Les droits de l'homme n'auraient pas été formulés sans les crimes qui les avaient violés. La décolonisation n'aurait pas eu lieu sans le colonialisme. Et peut-être - c'est l'espoir douloureux que l'Histoire autorise - un Moyen-Orient enfin pacifié n'émergera-t-il pas de cette guerre, après les destructions et les recompositions qu'elle va engendrer. Trump et Netanyahou sont ce qu'ils sont parce que l'Histoire a ses raisons. Elle les a voulus ainsi - instruments de sa propre avance, porteurs d'une destruction nécessaire pour que quelque chose de nouveau puisse naître. Ils ne le savent pas. Ils ne le comprennent pas. Et c'est précisément pour cela qu'ils sont utiles à l'Histoire : nul ne joue le rôle de fossoyeur d'un monde avec lucidité. On le joue toujours avec la conviction d'être un bâtisseur. Conclusion : Dans la vallée des larmes, les contours du monde à venir Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont franchi le Rubicon. Ce qui s'annonçait depuis des semaines - et que notre analyse avait anticipé dans toutes ses dimensions - s'est produit. La guerre contre l'Iran a commencé. La région s'embrase. Et le monde bascule. Ceux qui ont allumé cet incendie - Trump depuis son club de golf de Palm Beach, Netanyahou depuis son bureau de Tel Aviv - croient être les maîtres de l'Histoire. Ils en sont les instruments. L'un aspire au prix Nobel de la paix et déclenche une guerre. L'autre prétend assurer la sécurité d'Israël et précipite l'isolement le plus profond que l'État hébreu ait jamais connu. Leurs egos malades, leurs peurs existentielles, leurs calculs de survie politique - tout cela est le carburant que la Raison de l'Histoire brûle pour avancer vers quelque chose qu'ils seraient les premiers à détester s'ils pouvaient le voir. Ce quelque chose, nous ne pouvons qu'en esquisser les contours dans l'obscurité du présent. Un Moyen-Orient reconfiguré - douloureux, sanglant dans sa transition, mais peut-être plus équilibré au bout. Un monde multipolaire où Washington ne peut plus prétendre à l'hégémonie qu'il a lui-même sapée. Un ordre international refondé sur de nouvelles bases - plus représentatives de l'humanité réelle, pas seulement des vainqueurs de 1945. Et peut-être, au bout de cette vallée de larmes, la naissance enfin d'un État palestinien que deux mille bombes et des décennies d'injustice n'auront pas pu empêcher indéfiniment. L'humanité a survécu à 1914. Elle a survécu à 1939. Elle survivra à 2026. Non pas indemne - jamais indemne. Mais transformée, meurtrie, et plus consciente d'elle-même. C'est le prix de l'Histoire. C'est le prix de la finitude humaine. Et c'est aussi, dans sa tragédie irréductible, sa grandeur la plus profonde. « La raison gouverne le monde, et l'histoire universelle est donc un processus rationnel. Les individus et les peuples croient poursuivre leurs propres buts particuliers, mais ils servent en réalité un but universel dont ils n'ont pas conscience. » - G.W.F. Hegel, Leçons sur la Philosophie de l'Histoire *Chercheur en économie mondiale,Relations internationales et Prospective |
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