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CAMBRIDGE - La
stratégie de saturation des médias par l'administration Trump
rend difficile la perception d'un point de basculement dans la dérive
autoritaire des États-Unis. Peut-être s'agit-il de l'un des objectifs de cette
stratégie fondée sur la remise en cause progressive des droits de la personne
et des garde-fous institutionnels.
Ce point de basculement pourrait toutefois résider dans le meurtre de deux citoyens américains par les agents du service de l'immigration et des douanes (ICE) ce mois-ci à Minneapolis. L'une des caractéristiques distinctives des gouvernements autoritaires réside dans la capacité de ces régimes à user d'une force excessive contre leurs opposants. Tous les gouvernements emploient certes des tactiques coercitives aux fins du maintien de l'ordre, mais dans le respect de limites claires. Le gouvernement britannique peut par exemple être amené à recourir à la force pour libérer certains espaces de la présence de manifestants. Pour autant, un certain nombre de contrôles institutionnels, de même que la primauté de normes contre l'autoritarisme, rendent impensable une situation dans laquelle la police se livrerait à des meurtres aveugles de manifestants au Royaume-Uni. Par opposition, personne n'a été surpris lorsque l'ancien président syrien Bachar el-Assad a répondu de façon meurtrière aux manifestations du Printemps arabe. Nous savons tous que les gouvernements autoritaires emploient volontiers ce type de force contre l'opposition, les médias indépendants et d'autres piliers de la société civile. Dans les sociétés démocratiques ou qui ne relèvent pas de l'autoritarisme, cette forme de répression violente contre l'opposition se heurte à plusieurs obstacles. Elle est premièrement de nature à susciter le choc et l'indignation des autres branches du pouvoir ainsi que de la société civile, et par conséquent à se révéler contreproductive. Deuxièmement, l'État ne peut pas même avoir la certitude que ses forces de sécurité respecteront les ordres violents. Au cours du premier mandat de Trump, plusieurs responsables militaires américains avaient clairement indiqué leur intention de ne pas suivre tous les ordres du président américain. L'ICE a fait l'objet d'un important renforcement en 2025, et semble manifestement avoir recruté de jeunes hommes très réceptifs à la version la plus extrême du programme anti-immigration de Trump. Ce service s'est par ailleurs vu confier un mandat extrêmement large, et ses agents ont été autorisés à employer des tactiques qui auraient été considérées hier comme inconcevables par n'importe quelle agence fédérale. Le département américain de la Justice exprime aujourd'hui un soutien sans faille aux actions de l'ICE légalement douteuses, refusant ne serait-ce que d'enquêter à ce sujet. La symbolique des événements du Minnesota est frappante. L'ICE a tué deux civils innocents : Renée Good, une mère de trois enfants, qui venait de déposer son fils à l'école, et désormais Alex Pretti, infirmier en soins intensifs, qui observait et filmait une intervention de l'ICE. Ces agents fédéraux recourent régulièrement à des menaces ainsi qu'à des tactiques violentes contre les manifestants qui documentent leurs activités. Mais plus important encore, en accordant aux agents de l'ICE une immunité de facto, l'administration Trump leur donne le feu vert pour intensifier leurs actes violents. Si rien ne vient stopper cette violence, elle pourrait constituer un tournant, en créant un modèle que d'autres forces de sécurité plus proches de Trump pourraient utiliser pour employer la force contre toute expression d'opposition. Dans ce cas, la dérive vers un régime autoritaire pourrait devenir difficile à inverser, car la société civile se retrouverait prostrée face à une répression croissante, sur fond d'érosion progressive des normes contre ces mesures brutales. D'ores et déjà, les deux branches du pouvoir censées faire contrepoids à la présidence (le Congrès et la Cour suprême) se montrent très accommodantes avec l'agenda de Trump. Le garde-fou institutionnel tout aussi essentiel que constituent les agences indépendantes est lui aussi affaibli, notamment par la capacité du président à nommer des alliés et des acolytes à des postes clés. Comme je l'ai récemment souligné, l'objectif primordial de l'administration Trump consiste à faire naître une forme de présidence impériale libre de toute entrave - ce qui correspond précisément à la manière dont l'autoritarisme se consolide, comme l'illustrent un certain nombre d'exemples contemporains, de la Hongrie jusqu'en Équateur, en passant par le Mexique, le Nicaragua, la Turquie et le Venezuela. Ce moment pourrait également constituer un tournant sous un autre aspect. En janvier 2017, je soutenais que la première administration Trump ne pouvait être contenue que par des manifestations pacifiques. Même à l'époque, il était évident que les autres branches du pouvoir ne parviendraient pas à contraindre Trump efficacement, et que même si elles tentaient de le faire, Trump contournerait les règles à son avantage. Les manifestations ont certes constitué une défense efficace contre les efforts fournis par Trump durant son premier mandat pour étendre ses pouvoirs et s'orienter vers l'autoritarisme, mais l'énergie qui les animait en 2017 n'existe plus. Parmi les raisons à cela, de nombreux experts et une grande partie de la population ont interprété à tort le résultat de l'élection de 2024, lors de laquelle Trump a remporté le vote populaire, comme lui conférant un mandat plus important qu'en 2016. La disparition de l'énergie de 2017 s'explique toutefois encore davantage par le fait que les militants du Parti démocrate aient épuisé leur légitimité durant les années Biden. Dans la fonction publique, les universités, les ONG et même dans le secteur privé, les militants démocrates ont fait preuve d'un excès de confiance, et considérablement perdu en soutien, en réprimant les préoccupations légitimes concernant les changements sociaux qu'ils souhaitaient. Résultat, en janvier 2025, la défense de la société civile contre Trump, qui appliquait désormais un programme beaucoup plus radical, n'était plus qu'embryonnaire. Minneapolis pourrait changer la donne. L'énergie et la solidarité des personnes qui soutiennent leurs voisins immigrés et protestent contre les tactiques brutales de l'ICE annoncent une confrontation décisive. L'issue dépendra en partie de la mesure dans laquelle les alliés de Trump au Congrès accepteront de cautionner la violence étatique et le mépris du droit, ainsi que par Trump lui-même et le proche cercle de conseillers qui soutiennent ses idées. Le facteur le plus important résidera toutefois dans la détermination de la société civile, à commencer par celle du Minnesota. *Lauréat du prix Nobel d'économie en 2024 et professeur d'économie au MIT, est coauteur (avec Simon Johnson) de l'ouvrage intitulé Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023). |
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