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Actualité politique française: Elections municipales : quels résultats, quelles interprétations, quels objectifs ?

par Djeha

Les dernières élections municipales sont une bouteille à encre. La confusion tient aussi bien aux résultats pas toujours faciles à interpréter qu'à la multitude de commentateurs politiques et médiatiques qui brouillent les cartes et lorgnent (déjà bien avant le premier tour) en direction des présidentielles que l'équipe actuelle aux manettes a tout fait pour retarder, à la fois pour faire passer le budget 2026, préparer 2027 et amener « le » candidat « prévu » dans les meilleures conditions de succès.

Une campagne retorse s'installe en France. Les municipales ont permis - par-delà les sondages - d'observer in vivo les conséquences des acrobatiques combinaziones entreprises après l'incompréhensible dissolution de 2024 et, sur cette base, de mettre au point les tactiques pour la prochaine échéance.

Deux questions taraudent les acteurs et les observateurs : mesurer l'influence grandissante du RN et l'état de la galaxie à « gauche », après la rupture PS/LFI.

Cette campagne continue avec entrain, vigueur et constance à vilipender les Insoumis au cœur de l'échiquier. Les argumentaires et les objectifs sont clairs. D'abord l'interprétation « étudiée » des résultats des municipales.

1.- L'Alliance à gauche avec LFI est une machine à perdre

Un message diffusé urbi et orbi aussi bien par l'équipe dirigeante des socialistes que par la majorité des médias unanimes : « c'est la fusion ou l'alliance PS-LFI, au second tour, qui est la cause de la perte des villes où cette union a été réalisée. Là où les socialistes s'y sont opposés, les maires PS ou Verts ont été élus ».

Cela signifierait qu'une alliance avec LFI est « toxique », pour reprendre le mot de J. Guedj (rebondissant sur celui de M. Tondelier), et que pour l'avenir le PS devrait s'en tenir très éloigné.

Ce que ces observateurs et commentateurs ne veulent pas voir, c'est que la défaite socialiste là où elle a eu lieu n'a que peu à voir avec LFI.

C'est ce que Manuel Bompart au matin du second tour sur Franceinfo a tenté de démontrer.

- Sur les huit communes de plus de 100 000 habitants où la fusion a été opérée au second tour, quatre maires ont réussi à sauver leur mairie et quatre l'ont perdue.

- En réalité sans l'alliance précipitée entre les deux tours (alors que la direction du PS n'en voulait pas), rien n'interdit de penser que ç'aurait été les huit mairies qui auraient été perdues.

M. Bompart, harcelé par des journalistes monocolores qui répètent inlassablement les mêmes mots d'ordres, indique que ces mairies ont été perdues au premier tour et rappelle le score obtenu par les socialistes ce dimanche par rapport au score qui avait été le leur lors des précédentes élections en 2020 :

- A Brest, le maire socialiste perd 7 points (premier tour) par rapport à son score de 2020

- A Clermont-Ferrand, le PS perd 8 points

- A Besançon, la maire écologiste perd 19 points

- A Strasbourg, Jeanne Barseghian était élue en 2020 avec 41.7% des voix. Elle n'en recueille plus que 18,8% au premier tour 2026. Soit 22.9 pts de moins.

A propos de Strasbourg : Ces commentateurs oublient de signaler que la maire qui vient d'être élue, trop vite déclarée « socialiste » après sa victoire, a été désavouée à la veille du second tour par la direction du PS précisément parce qu'elle a pactisé avec la droite centriste « Horizon » dont le représentant local a lui aussi été renié par son parti, pour les mêmes raisons.

L'observation des résultats des villes perdues par les socialistes en comparant ceux de 2020 et ceux du premier tour 2026, conforte ce qui précède. Trois exemples :

Tulle (2020) : maire PS élu avec 64.34%. Premier tour 2026 : 32.28% (-32.06 pts)

Brest (2020) : maire PS élu avec 49.69%. Premier 2026 : 23,8% (-25.89 pts)

Avignon (2020) : maire PS élu avec 45.62%. Premier tour 2026) : 19.9% (-25.72 pts)

A l'évidence, c'est au premier tour que les socialistes ont perdu leurs mairies, pas à cause de leur alliance avec LFI appelé au secours pour compenser leur déficit consécutif à leur refus de leur alliance avant le premier tour et de leur rapprochement de l'Elysée et de Matignon, après l'été 2024.

Cela ne correspond pas à la sentence lapidaire du secrétaire général du Parti socialiste, Pierre Jouvet : « La France insoumise fait perdre. »

Il aurait dû se demander si ces résultats ne sont pas la suite logique de la politique menée par les socialistes depuis deux ans qui a permis à la macronie de survivre et de continuer sa politique contraire à l'esprit de la Constitution et aux intérêts et aux engagements de ceux qui ont les élus.

Les maires socialistes, malgré l'apport à la dernière minute de LFI paient le résultat de leurs choix.

2.- Pourquoi un tel acharnement à persister à torpiller les alliances à gauche ?

L'évolution politique française est limpide.

2.1.- La fin de Macron et du macronisme.

C'est fini. Ce fut long, ruineux pour la France, mais Macron a achevé sa mission. Demain, le bilan qui en sera fait sera l'un des plus catastrophiques que ce pays aura connu dans son histoire. Sous quelques angles qu'on voudra le considérer : diplomatique, économique, commercial, technologique, social…

Ce lundi, une nouvelle est tombée : un socialiste qui a préfiguré ce que la France allait devenir, est mort pour la deuxième fois. Lionel Jospin, le « socialiste » qui a plus privatisé qu'aucun gouvernement de droite (en l'occurrence E. Balladur) ne l'avait fait avant lui. Il avait réalisé une prouesse historique : être battu par JM. Le Pen lors des présidentielles de 2002 et n'avait donc pas pu affronter Chirac au second tour.

Alors que les Français l'avaient répudié, la France macronienne en célèbre l'exemple. Ce n'est pas fortuit. Le président actuel, juridiquement légal mais politiquement illégitime est de la même veine. Il serait rejeté aujourd'hui, comme Jospin hier.

La galaxie macronienne est en ruine. Mais comme le président actuel ne peut se représenter, il faudra donc en échafauder une autre.

2.2.- L'extrême centre : retour au «marais»

Le travail a commencé depuis longtemps : réunir les lambeaux de cet édifice autour d'un nouveau « centre ». Mais ce projet fait face à de nombreux obstacles. De nombreux acteurs se démènent pour faire émerger un nouveau mouvement politique à même de coaliser une force politique à substituer au marécage actuel dans lequel barbote une faune hétérogène d'ambitieux difficile à concilier.

Le «Centre» a historiquement été un attracteur qui n'a rien «d'étrange» qui a toujours été l'autre nom de la droite, une escroquerie politique pour faire voter les citoyens contre leurs intérêts, par exemple en jouant le sociétal contre le social.

Cela commence par détacher le PS de ses liens avec la gauche (indocile) et surtout avec LFI.

Depuis longtemps, et encore plus nettement depuis le succès du NFP (Nouveau Font Populaire) en 2024, un noyau dur au sein du PS a tout fait pour torpiller une alliance à gauche.

Ce groupuscule insidieux ne cache pas sa faveur pour une autre alliance avec le « centre » pour tenter de bricoler une nouvelle majorité après Macron, à la mode en vigueur sous la IVème République.

Leur problème est que ce « marais » est boueux et qu'il a du mal à s'organiser autour d'un chef. Le seul candidat que s'est trouvé ce PS illisible ne se revendique pas du socialisme mais d'une « social-démocratie européenne » aussi floue que ses discours mais qui masque ses réels desseins.

Une partie du PS ne veut pas d'un tel destin qui vise à maintenir la politique autour d'axes que Mitterrand a échafaudés et consolidés : libéralisme, atlantisme, sionisme, réformes européennes en vue de dessaisir les Etats de leurs prérogatives pour les confier à une oligarchie bureaucratique bruxelloise qui échappe à tout contrôle démocratique.

L'éclatement possible du PS, voire sa disparition peut alors être le résultat (recherché ?).

Le PC que plus personne n'évoque, disparaît peu à peu du paysage politique français et les Ecologistes forment une collection hétéroclite d'opportunistes à trajectoires indéterminées, jouant sur tous les tableaux. Il est probable que sa direction actuelle a une espérance de vie très courte.

2.3.- L'émergence de «l'extrême France»

A l'autre bout de « l'omelette », la menace de la fusion de la droite et de son extrême dont les représentants ne demandent que ça.

Le ralliement du nouveau maire de Nice (« Benito », pour les intimes), annonce ce projet qui traîne encore à prendre vie.

Les LR (Les Républicains) savent que cela signifierait leur fin définitive.

Gaullisme, chiraquisme… tout ça, c'est de l'archéologie. Il ne reste plus rien de ce qu'a laissé le Général (qui le savait parfaitement). Seulement des slogans et des mots creux portés par des ectoplasmes inconsistants et à géométrie variable.

A noter que le RN avait de bien plus grandes ambitions lors de ces municipales qu'il est loin d'avoir atteint.

2.4.- LFI représente pour ses rivaux un danger sur plusieurs plans.

1.- C'est le seul parti qui a un programme explicite, clair et surtout stable dans le temps.

2.- Une équipe compétente et cohérente dans ses interventions.

3.- Un électorat est ouvert et dynamique :

- Des jeunes

- Des jeunes nombreux dans les banlieues

- Un niveau d'instruction plus élevé en moyenne

- Un électorat urbain, instruit et politisé

- Un électorat de gauche et propalestinien et explicitement antisioniste1

4.- Il menace le PS, mais il menace aussi le PC qui perd aux deux bouts : d'un côté le RN qui lui prend une part importante de son électorat ouvrier traditionnel (à cause d'une délocalisation et une désindustrialisation délibérément organisée) et, de l'autre, LFI qui lui prend l'essentiel de sa gauche plus critique et plus motivée.

2.5.- Violence délinquante vs violence institutionnelle.

La drogue, la délinquance, la violence qui perturbent et menacent la vie de ces espaces sont la contrepartie d'une politique urbaine discriminatoire qui ne donne aucune autre perspective aux habitants que de créer une économie informelle, parallèle qui compense l'ostracisme dans lequel ils sont maintenus.

Cela fait penser à ce que l'Europe et l'Amérique du Nord ont connu entre les deux guerres.2

Pour réussir, LFI doit parvenir à transformer la brutalité sociale dans les banlieues populaires en actes politiques positifs. C'est un défi difficile quand on a affaire à des familles éclatées, des jeunes avec des taux de réussite scolaire et des niveaux de qualification très faibles… un soutien public qui lui est compté serait la seule solution pour sortir ces populations d'un cycle dépressif auto-entretenu.

Les Insoumis ont gagné des villes (pauvres) où ils pourraient répondre à ces difficultés. Toutefois, ils ne peuvent seuls y parvenir sans la puissance publique. Mais ils ont tant d'adversaires qui souhaitent et œuvrent à leur échec…

L'année qui vient est une année de vérité pour ces différents projets.

Cependant, il est à peu près certain que les liens de la France et de l'Union Européenne sont à la base de l'avenir d'une France et d'une Union à la croisée des chemins. Et ce qui est valable pour ce pays l'est tout autant pour la plupart des autres membres qui s'interrogent sur une vision qui a perdu ses coordonnées dès les années 1990, coincés entre conflits d'intérêts nationaux et puissants lobbys transnationaux.

Le référendum de mai 2005 en a illustré les limites. Le pouvoir inscrutable qui dirige les exécutifs européens à partir de Bruxelles échappe aux contraintes démocratiques locales.

Chacun voit bien les blocages aussi bien politiques, économiques, sécuritaires et diplomatiques qui maintiennent l'Europe dans un état de subordination qui ne lui permet pas à d'accéder à la maîtrise de son destin.

Les résultats électoraux en France ce dimanche reflètent ces contraintes qu'on aurait tort d'interpréter et de situer uniquement dans le cadre local.

Notes :

1- L'accuser d'antisémitisme est évidemment faux et injuste, et oubliant le nombre élevé de juifs antisionistes.

2- Des rayons de bibliothèques entiers ont été consacrés à cette question. Mais pour illustrer cette idée, je recommande la vision d'une série de qualité qui met en scène des événements similaires (toutes proportions gardées) aux situations actuelles. « Peaky Blinders » (6 saisons, 1er épisode en 2013).