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L'art De La Réplique

par Slemnia Bendaoud

Entre la France et l'Algérie, les relations sont à présent très mouvementées. Un peu trop tourmentées, peut-être. Au ballet continu des personnalités de haut rang s'ajoute celui agité des capitaines de l'industrie et des hommes d'affaires, venus en masse effectuer des visites d'affaires en Algérie.

Ce fut d'ailleurs sur un fond de vraie polémique que Manuel Valls, premier Ministre français, devait tout récemment entamer la sienne, lors de cette première décade du mois en cours. Fort d'une délégation d'une dizaine de ministres, il y était venu dans le cadre d'un partenariat de choix, devait-il encore préciser. On le sentait déjà ?via les images de la télé- embarrassé et vraiment très gêné, écoutant sentencieusement son homologue Algérien, Abdelmalek Sellal, défendre avec grand acharnement la position de son pays au sujet du dernier scoop du Quotidien français Le Monde mettant indument en cause le président Abdelaziz Bouteflika. Sa visite s'annonçait, à l'origine, pourtant très prometteuse avant que la presse française ne vienne s'y impliquer de manière aussi remarquée et très intéressée dans le développement de ses révélations sur ?'Panama Papers'' par photographies de hautes personnalités du monde interposées dont celle ?jugée plutôt inexpliquée ou déplacée- du président algérien. Comme réplique ?inconvenante ou même très maladroite- contre les révélations de ce même organe de la presse française, l'Algérie refusera de délivrer des visas à ses journalistes en vue de la couverture de ce grand évènement que constituait la visite du premier ministre français sur le sol Algérien.

Jusque-là, rien d'anormal. L'un comme l'autre (l'organe ou le pouvoir) avait donc agi dans son « droit » plutôt absolu, et sur son propre terrain, jardin et territoire. Le premier, porté par cette liberté d'informer qui se moque totalement ou royalement des frontières géographiques et politiques. Tandis que le second le fut « dans son bon droit » d'accorder ou de refuser, selon son humeur du jour, son visa d'entrée à des sujets étrangers dans leur costume de journalistes polémistes ou indésirables.

Ce fut tout de même assez suffisant comme ingrédients pour attiser le feu d'une vraie polémique ou la flamme d'un véritable incident, pouvant enfanter un quelconque conflit entre les deux pays en question.

Celui-ci, puise, bien évidemment, la substance de ses origines dans les relents non encore complètement effacés d'un brasier resté toujours en veille relevant d'un passé commun, assumé très différemment ou bien diversement sur ce rivage de la Méditerranée comme sur celui-là.

Il les fait aujourd'hui remonter en surface pour faire émerger leur face cachée que les pourtant très anciennes relations diplomatiques entre ces deux pays n'ont malheureusement pu atténuer ou encore dépasser.

A coup de ressentiments jugés comme forts encore même en ce moment ou de reniements censés être interprétés comme un pied-de-nez à la réconciliation entre les Nations, d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée, les relations algéro-françaises ne peuvent véritablement survivre à un passé très douloureux dont les séquelles subsistent à ce jour, faute justement de remèdes appropriés ou de solutions idoines, après plus d'un demi-siècle de l'indépendance de l'Algérie.

D'où, d'ailleurs, tout évènement nouveau survenant entre ces deux pays renvoie immédiatement d'abord à cette case de départ, à cette image du passé autrement ressassé, à ce cliché d'un très vieux fichier, à cet autre gage d'une page d'histoire ramollie ou longtemps sous les décombres ensevelie, à cette feuille suscitant de sérieux écueils mais jamais déchirée, plutôt aussitôt exhumée ; ici, comme le spectre d'un déboire qui hante l'esprit, et, là, tel un témoignage accablant et très dévalorisant pour un si réputé Empire et une aussi grande Nation. Pour avoir refusé d'archiver -selon les usages académiques universels et la sagesse utile à observer- une si précieuse ou glorieuse page d'histoire d'un passé commun, on paie aujourd'hui cash les conséquences désastreuses d'une interprétation éhontée et erronée de l'Histoire, instrumentalisée à souhait ou ignorée à dessein !

Par conséquent, tout acte qui s'y réfère, interfère ou en dépend prend forcément une double signification. La raison ? Nos historiens comme leurs gouvernants font tous dans ce culte exagéré ou dans cet égo démesuré qui occultent manifestement la vérité d'un combat, mais aussi et surtout la liberté et l'indépendance d'un peuple, et la souveraineté d'une Nation.

Ce combat est donc resté sans fin. Ouvert à toutes les interprétations et autres instrumentalisations. Dans notre subconscient ou même parfois même sur le terrain des conceptions liées à l'esprit que l'on se fait au sujet de l'occupation ou de l'indépendance de l'Algérie, ce combat dure encore dans le temps. Il continue

à faire encore des victimes. Mais jamais de véritables héros ! Car la guerre, celle armée, la vraie, a déjà marqué le pas. A déjà cessé d'exister en tant que telle.

Mémoire séculaire des peuples de notre monde d'aujourd'hui, confluent souvent très controversé de lutte des Nations pour leur survie ou hégémonie, l'Histoire est une donnée fondamentale quant à la projection de leur avenir. Le devoir des historiens est de la traiter avec intelligence et une très grande lucidité afin de permettre aux peuples du monde de ne s'en tenir qu'à sa seule vérité.

N'empêche que de toutes petites étincelles prises pour de véritables flammes de bûcher peuvent parfois réveiller les soupçons de vrais démons et partant, de faire revenir au premier plan cette longue guerre, naguère bien pénible à supporter pour celui qui l'a subie dans sa propre chair mais aussi très difficile à gérer pour celui qui l'a menée souvent contre des innocents parmi des êtres de l'humanité.

Ainsi donc la moindre secousse fait revenir en mémoire, au galop, ce passé sur le champ convoqué car non encore définitivement scellé, et nous propulse au-devant d'une scène de théâtre qui se joue désormais à ciel ouvert et en pleine nature, dont chacun de ses deux acteurs d'autrefois joue encore et toujours au héros de la pièce de ce soir pour -un tant soit peu- épater la galerie avec « son génie hors du commun » ou par l'entremise de « ses exploits jamais égalés ».

Et pour rester dans l'odeur du souffre de la poudre de cette guerre à distance, n'est-il pas tout indiqué de mettre l'accent sur celle qui se déroule avec d'autres armes via ces réseaux sociaux au sujet d'une photo (encore une ?!) du président Abdelaziz Bouteflika ?

Après le spot publicitaire pour le moins assez osé ou très prononcé du Quotidien Le Monde, voici donc venu le tour du réseau social Tweeter de prendre à son compte le relais de ce spectacle de raillerie qui se joue en plusieurs actes, en publiant une toute autre ou nouvelle photo. Celle-ci, en net contraste avec celles très officielles prises sur site, jette, en effet, le doute mais aussi de la confusion dans l'esprit des Algériens au sujet de l'état de santé de leur président.

?uvre du premier Ministre français, ce show médiatique n'est malheureusement nullement interprété par les Algériens comme tout à fait innocent. Sinon vraiment inconscient. Car l'image de notre Président qui y est véhiculée écorche notre sensibilité, sape notre moral, traine une idée préconçue, détruit la crédibilité de la République et porte atteinte à un symbole de la Nation. Elle est jugée comme très sévère car l'objectif visé est plutôt très clair. Elle est miroitée avec grand doigté pour servir d'autres causes que celles de communiquer ou d'informer, exploitée à dessein ?avec un air des plus hautins- en vue d'exercer un chantage plus que certain sur un pays considéré en déclin. Diplomatiquement, elle fait dans ce zèle qui nous interpelle et nous révèle cette autre face d'un partenaire pris par nous-mêmes comme modèle du genre.

Cette photographie, objet de railleries des ennemis du pays, tout comme d'ailleurs celle non moins burlesque faisant l'objet de commentaires risibles et bien moqueurs d'une télé française à très fort audimat, est extrêmement agressive quant à la dignité et à l'honneur des citoyens Algériens et pourquoi pas pour l'ensemble de l'humanité.

« La personnalité du Président est une ligne rouge qu'il ne faut jamais enfreindre» ne cessait-on pourtant de solennellement clamer, suite à l'indicent du Quotidien du soir Le Monde. Et comment aujourd'hui encore commenter cette escalade burlesque dans ce jeu des images qui porte très sérieusement atteinte à celle de l'Algérie à l'étranger ?

Image de l'Algérie ? Image de son Président ? La France officielle fait-elle intentionnellement dans cet art de la savante réplique ? Y croire ou ne pas y croire ne nous renvoie-t-il pas déjà au dossier du volet historique commun jamais évacué de nos esprits car pas encore fermé avec sérénité et soigneusement archivé ?

Il ne rime à rien de tenter le reste, dès lors qu'a déjà perdu la face ! Voilà pourquoi fait-on si grand pour toujours la préserver.

Toute paix subordonnée à une guerre mérite respect. A plus forte raison lorsqu'elle est le fruit d'une quelconque négociation ou accord. C'est d'ailleurs la seule manière d'évacuer les ressentiments qui nous font souvent revenir à la case départ.

Ceux à qui échoit cette lourde tâche de donner la meilleure image du Président et de l'Algérie n'ont-ils pas, eux aussi, fauté ? Et si l'erreur est déjà circonscrite chez nous, en nous-mêmes, pourquoi alors priver les autres d'en faire écho ou encore d'en profiter le plus logiquement du monde ?

Même si, souvent en pareil cas, la morale nous recommande de faire preuve de retenue. Par respect envers l'humanité.