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A-t-on voulu torpiller la visite de m. Valls en Algérie ?
par A. Benelhadj Décidément,
il ne semble pas possible d'envisager des relations
ordinaires entre l'Algérie et la France. Il suffit qu'un Premier ministre français
franchisse la Méditerranée pour qu'un grain de sable vienne perturber le
déroulement d'un échange pourtant prometteur sur les plans économique et
commercial pour les deux partis.
La polémique suscitée par les médias français semble très curieuse : 1.- au-delà des raisons avancées, ses objectifs ne sont pas clairs 2.- Elle s'oppose peu ou prou aux intérêts des entreprises et du commerce français 3.- Enfin (ô ironie), elle rend d'une certaine manière service au gouvernement algérien, tout en embarrassant les « amis » de la France en Algérie. Le quotidien Le Monde, d'habitude scrupuleux dans sa relation des faits, affiche dans sa « une » la tête du président algérien pointé comme un délinquant fiscal révélé par le scandale « Panama Papers ». Peu après le quotidien a retiré le nom de A. Bouteflika de la liste des accusés. On se demande qui au juste les médias parisiens ont-ils cherché à atteindre : Valls ? L'Algérie ? Le président ou le gouvernement algérien ? Quels résultats escomptaient-ils d'une telle attitude ? En refusant d'accorder des visas à des journalistes français devant couvrir la visite de M. Valls, les autorités algériennes seraient-elles tombées dans un piège tendu par ceux qui voulaient compromettre le déplacement de M. Valls ? Le fait est que leur décision n'affecte que très marginalement le déroulement des événements. Qu'en dit Valls ? - Manuel Valls affirme samedi soir 09 avril donner a priorité à « la relation stratégique » entre la France et l'Algérie, dont « rien ne doit nous faire dévier ». - Lors d'une rencontre en aparté avec la presse après un dîner autour du Premier ministre algérien, M. Valls a assuré n'avoir à aucun moment envisagé d'annuler cette visite officielle. - « Nous sommes ici parce que l'amitié entre l'Algérie et la France dépasse les petits problèmes », avait-il ajouté dans une référence implicite à la controverse sur les visas. Chacun aura noté le boycott réduit à un « rien » et à des « petits problèmes ». Les boycotteurs apprécieront. Pour des raisons économiques et contractuelles, d'autres médias ont ignoré le boycotte. C'est le cas des radios Europe 1 et RTL. Idem pour les agences AFP et Reuters. « L'AFP se doit d'informer dans le monde entier par respect pour ses clients français et étrangers. C'est sa mission », a expliqué la directrice de l'information de l'AFP, Michèle Léridon. Le plus singulier est que le boycott paraît totalement contre-productif. On ne peut imaginer les milieux économiques français cultivant une quelconque hostilité aux échanges avec l'Algérie. Le commerce extérieur français est structurellement dans le rouge : en témoigne le creusement gravissime du solde du mois de février, alors que tout (taux d'intérêt très faible, l'euro déprécié face au dollar, contexte déflationniste?) favorise les exportations. Malgré ses difficultés causées par l'effondrement du prix des hydrocarbures et des recettes extérieures, l'Algérie demeure un pays solvable et - quoi qu'on en dise - socialement stable dans un environnement politique et économique régional et international très perturbé. Y compris dans une Union Européenne qui inquiète, économiquement, financièrement, socialement et politiquement. Et cela, pas seulement à cause de la mauvaise gestion des flux migratoires causés par les conflits du Sud et de l'Est de la Méditerranée. Flux entretenus aussi par les déséquilibres économiques et environnementaux affectant l'Afrique, le proche Orient et l'Asie continentale. Les relations politiques tendues avec la France ont mené peu à peu l'Algérie à diversifier ses échanges avec d'autres partenaires, en sorte que la place naguère occupée par les fournisseurs français a été perdue au profit de la Chine. Celle-ci a par ailleurs déployé une politique offensive en Afrique où ses exportations et ses investissements directs se substituent à ceux des anciennes puissances coloniales. Les exportateurs et investisseurs français perdent en Algérie aussi au profit de leurs concurrents européens (Espagne, Italie, Allemagne, Portugal?). Les échanges commerciaux entre l'Algérie et la Chine sont passés de 200 millions de dollars en 2000 à 10 milliards de dollars en 2014. Les deux pays ont signé en juin 2014 un «Plan quinquennal de coopération stratégique global», couvrant la période 2014-2018 qui a pour objectif de «donner une grande impulsion (à leurs) relations économiques; y compris (aux) investissements directs chinois dans tous les secteurs prioritaires du prochain plan quinquennal (algérien) 2015-2019»[1] En 2015, la Chine a été la 1ère partenaire commerciale de l'Algérie avec 14,1% des échanges, la France arrivant en 2ème position avec 10,9%, une part en baisse par rapport à 2012 (12%). Les Algériens sont lucides Les Algériens sont très critiques à l'égard de la politique de leur pays et ne cessent de remettre en cause la légitimité du personnel politique, aussi bien de la « majorité » (attitude au reste universelle) que de son « opposition ». Ils ne se font aucune illusion sur l'intégrité de ceux qui dirigent le pays. Ils se doutent bien que certains de leurs dirigeants se sont enrichis au détriment du bien public et que des sommes, dont ils regrettent de n'en savoir l'exact format, ont été détournées et expatriées. Le scandale « Panama Papers » ne les étonne pas et ne fait que confirmer leurs soupçons. Au reste, la critique du gouvernement est quotidienne dans les journaux, y compris dans les plus bienveillants d'entre eux. Cela, contrairement aux antiennes qui consacrent les deux ou trois titres tenus pour référentiels. Mais les Algériens sont très frileux quand il s'agit d'animosité à l'égard de leur pays. En particulier lorsqu'elle est manifestée par l'ancienne métropole coloniale. En Algérie, l'image de la France est très dégradée, qu'il s'agisse de celle des autorités ou celle des médias. Les Algériens ont le sentiment que la France cultive une sévère antipathie contre leur pays dont elle n'aurait jamais vraiment consenti à son indépendance. En sorte que ce boycott doit particulièrement réjouir les autorités algériennes qui se voient ainsi soutenues par une opinion publique nationaliste mais qui n'a que peu de considération pour ses dirigeants depuis le début des années 1980. Inversement, il désespère le lobby pro-français en Algérie, et tous les « amis » que la France s'est ménagés (y compris au cœur du pouvoir) pour défendre ses intérêts et ceux de ses entreprises étroitement conjugués avec ceux des nouveaux riches en Algérie dont la fortune aurait méritée une enquête généalogique circonstanciée à laquelle l'Algérie ne sent pas prête pour le moment. Un mot incident à ce sujet : Les Algériens voient clairement ce qu'il en est du creusement des inégalités qu'ils subissent et des dérives économiques et politiques qui menacent le pays, mais ils voient aussi bien les périls qui rôdent aux frontières et savent - pour l'avoir payé - ce qu'il en coûtent d'exiger des comptes et d'ouvrir des fronts dans un contexte international où la sécurité des peuples est le cadet des soucis des puissants de ce temps dans une mondialisation impitoyable. De cette relative (et éphémère) docilité, beaucoup tirent parti. C'est de bonne guerre, pour ainsi dire. En attendant, les médias français qui surfent sur la montée à l'échelle du continent européen de la xénophobie (dont l'islamophobie n'est qu'une facettes) ne mesurent sans doute pas toutes les conséquences que cela entraîne sur les rives sud de la Méditerranée. L'image de la France n'est pas seulement dégradée en Algérie. Les Français s'en apercevraient facilement à la lecture des quotidiens libanais, égyptiens, irakiens, turcs? mais aussi grecs, hongrois, russes, tchèques, suisses, allemands ou néerlandais. Il est vrai que désormais la seule langue étrangère qu'ils pratiquent est le « globish ». Les Algériens - et ils ne sont pas les seuls - sont perplexes. Ils s'interrogent à propos de la politique étrangère menée par la France à l'égard des pays du Maghreb (en particulier en Libye), de l'Afrique sahélienne, des pays du Golfe, de la Russie et de ses alliés au Proche Orient. Ils se demandent en quoi cette politique sert les intérêts de la France et de l'Europe. Un précédent. En décembre 2013, Manuel Valls - alors ministre de l'Intérieur - était de passage à Alger dans un contexte un peu moins contraint qu'aujourd'hui. Le président Hollande était lui l'invité du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), qui fêtait ses 70 ans. C'est dans le confort de cet entre soi - dont la tradition remonte à son prédécesseur - que F. Hollande s'était « un peu lâché » : sur le ton de la plaisanterie, il annonce que le ministre de l'Intérieur était rentré d'Algérie « sain et sauf ». Et il ajoute avec un sourire malicieux : « C'est déjà beaucoup ». A gauche, le mot « d'esprit » est mal goûté : « L'ivresse communautariste du dîner a grisé. Mais c'est nous qui avons la nausée », écrit Jean-Luc Mélenchon. A droite, (si on laisse de côté la miséricordieuse compréhension des compagnons de ripailles) la réplique est encore plus rigoureuse : « J'ai trouvé ça particulièrement maladroit et pas digne d'un président de la République. Et je dis à François Hollande : soyez vraiment à la hauteur de votre fonction », déclare Valérie Pécresse. Le lendemain de bourde, le président facétieux « présente ses regrets ». À l'exception des indignés professionnels, les Algériens ont protesté pour la forme. Ils savent à quels genres de ménestrels ils ont affaires depuis 1962. Des milieux puissants, hostiles et résolus ne consentent pas en France à ce qu'une paix profitable à tous (oublions pour le moment un illusoire traité d'amitié) soit enfin et définitivement conclue entre les deux pays. Cela suffirait-il à expliquer toute cette polémique ? Cette scène qui frise au fond le vaudeville se déroule sur un théâtre plus vaste. A l'ombre des règlements de comptes historiques, dans un environnement dominé par le rétablissement de confrontations dangereuses entre les Empires. Cela est bien dommage car il y aurait tant de profits à partager et de synergies à initier entre pays de conditions économiques et géopolitiques si complémentaires. Contribuant à instaurer un climat de prospérité et de sécurité dont la Méditerranée a aujourd'hui urgemment besoin. [1] Mourad Bendris - L'Expression, Dimanche 06 Décembre 2015 |
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