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L'essai d'Abdenasser
Smail ouvre un débat que l'Algérie ne peut plus
éviter
Nouba Édition - Préface du Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger Le pape Léon effectuera prochainement une visite officielle en Algérie avec une étape à Annaba - ancienne Hippone, ville épiscopale de saint Augustin pendant trente-cinq ans. Dans ce contexte, l'essai d'Abdenasser Smail, Saint Augustin, un Nord-Africain universel (Nouba Édition), n'est plus seulement une publication importante. C'est le guide intellectuel et spirituel de ce moment historique. Il existe des livres qui arrivent au mauvais moment - c'est-à-dire au bon. L'essai qu'Abdenasser Smail vient de publier sous le titre Saint Augustin, un Nord-Africain universel (Nouba Édition), préfacé par le Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger, appartient à cette catégorie rare d'ouvrages qui ne cherchent pas à informer, mais à déplacer quelque chose dans la conscience d'un pays. Derrière la figure d'un théologien du IVe siècle se cache une question bien plus vaste : que faisons-nous, aujourd'hui, de la profondeur historique de l'Algérie ? Ce débat est sensible. Il touche à la mémoire, à l'identité, à la manière dont une nation accepte - ou refuse - certaines couches de son propre passé. C'est précisément pour cette raison qu'il mérite d'être ouvert. La publication de cet essai tombe à un moment singulier. Dans l'avion qui le ramenait du Liban au terme de son premier voyage apostolique, le pape Léon a évoqué publiquement son souhait de se rendre en Algérie pour visiter les lieux où a vécu Augustin, et d'y « poursuivre le dialogue, construire des ponts entre le monde chrétien et le monde musulman ». Que ces mots aient été prononcés au moment même où cet essai paraît n'est pas une coïncidence anodine. C'est le signe que la figure d'Augustin n'appartient pas seulement à l'histoire - elle circule encore, aujourd'hui, dans les chancelleries et les consciences. La préface du Cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger, donne d'emblée le ton avec une honnêteté désarmante : « Un pont est un lieu qui n'est ni d'une rive ni de l'autre et personne n'est chez lui dans cet essai. » C'est un avertissement rare sous la plume d'un préfacier. Il signifie que le livre dérangera le lecteur chrétien occidental autant que le lecteur algérien musulman - et que c'est précisément là sa valeur. Démanteler un faux débat Le premier mérite de l'essai est sa franchise intellectuelle. Smail nomme d'emblée le problème: depuis plusieurs décennies, la figure d'Augustin réapparaît dans les débats sous une forme appauvrie- comme symbole identitaire ou enjeu de rivalité mémorielle. Pour certains, il serait un penseur « berbère» que l'Occident aurait confisqué. Pour d'autres, il appartiendrait exclusivement à l'histoire chrétienne européenne. Smail démonte ces deux positions en une phrase : Augustin est à la fois amazir par sa naissance et son éducation familiale, gréco-romain par sa culture, et universel par sa pensée. Ce n'est pas une concession diplomatique. C'est une thèse historique. Et elle prend toute sa densité lorsqu'on rappelle que Monique, sa mère, est berbère - et qu'elle l'a élevé dans une société encore organisée selon un principe matrifocal, où la transmission de la langue, des valeurs et de la mémoire passe par les femmes. Ce n'est pas un détail biographique. C'est la clé de ce qu'Augustin a reçu avant même d'ouvrir un livre de rhétorique. Né à Thagaste - l'actuelle Souk Ahras-vers 354, évêque d'Hippone - l'actuelle Annaba-pendant plus de trente ans, Augustin n'appartient ni à une idéologie ni à une époque particulière. Il appartient d'abord à la terre où il est né. Le Maghreb antique, centre du monde-et non sa périphérie L'un des apports les plus précieux de cet essai est l'élargissement du cadre bien au-delà d'Augustin seul. Smail rappelle que l'Afrique du Nord antique n'était pas une périphérie oubliée de l'Empire romain. Elle en était l'un des foyers intellectuels et spirituels. Tertullien de Carthage, au IIe siècle, posait les premières grandes formulations du christianisme latin. Cyprien de Carthage, au IIIe siècle, structurait l'organisation de l'Église. Le pape Victor Ier, puis le pape Miltiade, étaient africains. L'emperor Septime Sévère était né à Leptis Magna. Cette constellation transforme l'argument. Ce n'est plus simplement « Augustin est algérien ». C'est: le Maghreb antique était un centre mondial de pouvoir, de pensée et de spiritualité. Ce déplacement est considérable, et c'est l'une des contributions les plus solides de l'essai. La colonisation et ses instrumentalisations Smail aborde avec clarté un sujet délicat : l'utilisation coloniale de l'héritage augustinien. Lorsque la France conquiert l'Algérie au XIXe siècle, les fouilles autour d'Hippone révèlent des basiliques et des inscriptions chrétiennes. Ces découvertes provoquent un choc intellectuel en Europe-et ouvrent aussitôt la porte à un récit politique : l'Algérie était « romaine et chrétienne » avant d'être musulmane, et la présence française en serait le prolongement naturel. La construction de la basilique Saint-Augustin sur les hauteurs d'Annaba, inaugurée en 1900, symbolise cette instrumentalisation. L'essai distingue avec soin l'instrumentalisation de la réalité historique. Ce n'est pas parce que le discours colonial a récupéré Augustin qu'Augustin appartient au discours colonial. C'est une ligne analytique juste, et elle permettra aux lecteurs algériens les plus méfiants de ne pas confondre les deux registres. Augustin et Ibn Arabi : un pont audacieux L'un des moments les plus originaux de l'essai est l'ouverture vers le soufisme méditerranéen. Smail trace une ligne de résonance entre la quête intérieure d'Augustin - sa méditation sur le temps, l'âme et la transformation de soi - et la pensée d'Ibn Arabi (1165-1240), mystique andalou dont l'enracinement méditerranéen est tout aussi complexe. Il ne s'agit pas d'une assimilation : les deux penseurs ne partagent ni la langue ni la foi. Mais ils partagent une sensibilité commune à la temporalité intérieure et à la connaissance du cœur. Ce rapprochement est intellectuellement courageux. Il désarme l'objection religieuse en montrant une continuité spirituelle là où beaucoup ne voient qu'une rupture. Et il invite le lecteur musulman à trouver dans Augustin non pas un étranger, mais un interlocuteur à travers les siècles. Quelques réserves de lecture Toute lecture critique honnête comporte aussi ses réserves. L'essai de Smail est parfois trop généreux en longueur : les dix questions centrales qu'il formule reviennent sous plusieurs formes au fil du texte, diluant un peu la force de l'argument. Un éditeur exigeant aurait pu resserrer d'un tiers sans rien perdre de la substance. Par ailleurs, si la thèse du «seuil méditerranéen» est séduisante, elle mériterait d'être davantage ancrée dans les sources secondaires qui lui donneraient toute sa rigueur. Peter Brown, dans sa biographie de référence Augustine of Hippo, établit que la province d'Afrique produisait au IVe siècle plus de rhéteurs, de juristes et de théologiens que n'importe quelle autre région de l'Empire-ce qui transforme Augustin non pas en exception isolée, mais en produit naturel d'un terreau intellectuel exceptionnel. Henri-Irénée Marrou, dans Saint Augustin et la fin de la culture antique, montre de son côté que la pensée augustinienne ne peut être comprise sans son enracinement dans la tradition éducative et littéraire de l'Afrique romaine. Mobiliser ces deux autorités aurait considérablement renforcé la démonstration. L'ambition de l'essai est réelle ; elle appelle une suite plus armée. Ces remarques n'entament pas le jugement d'ensemble. Elles signalent simplement les chantiers que les travaux futurs de l'auteur pourraient prolonger. Une conversation nécessaire Au fond, la question soulevée par cet essai dépasse largement la figure d'Augustin. Elle concerne la relation entre une nation et la profondeur de son histoire. L'Algérie n'a pas commencé en 1830, ni même au VIIe siècle. Elle est le produit d'une longue sédimentation - la Numidie berbère, l'Afrique romaine, le christianisme maghrébin, l'islam, la période ottomane, la colonisation, l'indépendance. Ces couches ne s'annulent pas. Elles se constituent l'une l'autre. C'est ce qu'on appelle une civilisation. Smail formule à cet égard une idée qui restera : les grandes figures historiques ne sont pas des drapeaux. Ce sont des seuils. On peut tenter de les posséder ou de les instrumentaliser, mais leur véritable force est ailleurs-dans leur capacité à traverser les époques et à mettre des sociétés différentes en dialogue. C'est dans cette lumière qu'il faut lire Saint Augustin, un Nord-Africain universel. Non pas comme une revendication, mais comme une invitation à réconcilier l'Algérie avec la profondeur de sa propre mémoire. Une écriture du seuil Il faut dire un mot du style de Smail, car il est indissociable de sa thèse. L'auteur écrit comme il pense : en circulation. Son essai refuse la démonstration linéaire au profit d'une progression spiralée, où chaque section revient sur la précédente avec un angle légèrement décalé. C'est parfois exigeant-la longueur de certains développements, et notamment la répétition sous trois formes différentes des dix questions centrales, en témoigne - mais c'est aussi ce qui donne au texte sa texture particulière : celle d'un homme qui tourne autour d'une figure pour en révéler progressivement toutes les facettes, comme un archéologue qui dégage une mosaïque couche par couche. Cette approche est cohérente avec le sujet : Augustin lui-même n'écrivait pas en lignes droites. Les Confessions avancent par retours, par reprises, par approfondissements successifs. Smail a choisi, consciemment ou non, une forme à la mesure de son objet. Le livre à lire avant la visite À quelques semaines de la visite pontificale à Annaba, cet essai offre au lecteur algérien quelque chose de rare : un contexte socio-anthropologique complet pour comprendre pourquoi ce voyage a lieu, ce qu'il signifie, et ce qu'Augustin représente encore aujourd'hui dans l'espace méditerranéen. Il ne s'agit pas d'un livre sur la religion. Il s'agit d'un livre sur la mémoire longue - sur ce que signifie habiter un territoire dont l'histoire précède de seize siècles les catégories dans lesquelles nous pensons aujourd'hui. Lire Smail avant d'entendre parler d'Annaba dans les journaux du monde entier, c'est arriver à la conversation avec une longueur d'avance. Car quand les caméras se poseront sur cette ville portuaire du nord-est algérien, beaucoup de spectateurs ignoreront encore qu'ils regardent l'une des villes les plus chargées d'histoire intellectuelle du monde méditerranéen. Cet essai, lui, ne l'a pas oublié. Car l'homme qui écrivit les Confessions était aussi celui qui, enfant de Thagaste, avait respiré l'intuition numide d'une force bienfaisante- et qui passa sa vie à lui donner, par le génie de la pensée, un nom universel : la Grâce. Au contraire. Cela rappelle simplement qu'au cœur de l'Afrique du Nord, il y a plus de seize siècles, une voix s'élevait déjà pour interroger le sens du temps, de la foi et de la destinée humaine. Cette voix appartient désormais à l'histoire du monde. Mais elle est née ici. *Historien, journaliste |
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