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Le triple dividende de l'économie bleue

par Peter Bryant(1) Et Sindre Østgård(2)

SAN DIEGO/OSLO - Lorsque les investisseurs évaluent où placer leur argent, ils se posent plusieurs questions fondamentales sur la nature de l'opportunité, ses risques, et le rendement attendu. Dans le domaine des océans, c'est la réponse à cette dernière question qui fait le moins de doute : l'investissement dans une économie bleue résiliente et durable produit d'immenses bénéfices environnementaux, sociaux et financiers.

H istoriquement, l'océan a toujours été considéré comme une ressource librement accessible, que nous pouvions exploiter pour la pêche, forer, polluer, et en fin de compte oublier. Cette vision obsolète est à la fois dangereuse et coûteuse. Principaux puits de carbone de la planète, réserves de biodiversité, et régulateurs du climat, les océans sous-tendent les systèmes alimentaires, la croissance économique et la stabilité météorologique. La promotion de solutions régénératrices des océans nous protège ainsi contre l'instabilité systémique, en préservant les plus puissantes forces stabilisatrices de la Terre.

Actifs économiques pourtant productifs, dont la valeur ne cesse de croître, les écosystèmes marins sains demeurent largement sous-évalués. Selon le rapport de l'OCDE intitulé L'économie de la mer à l'horizon 2050, l'économie bleue a doublé en termes réels entre 1995 et 2020, contribuant durant cette période à hauteur de 2 600 milliards $ au PIB mondial, et employant plus de 100 millions de personnes. S'ils constituaient un État, les océans se démarqueraient comme la cinquième puissance économique mondiale. Les secteurs marins qui renforcent la résilience – énergies renouvelables offshore, aquaculture durable, séquestration du carbone, ou encore technologies bleues – sont voués à enregistrer une croissance rapide.

Conscients que les océans constituent le prochain horizon de l'innovation et de l'adaptation au climat, les investisseurs tournés vers l'avenir joueront un rôle déterminant. Sans action urgente, cette opportunité risque de nous échapper. Selon un rapport du Fonds mondial pour la nature, en collaboration avec l'Ocean Risk and Resilience Action Alliance et Metabolic, la poursuite de la dégradation des océans pourrait mettre en péril jusqu'à 8 500 milliards $ de valeur pour 66 % des sociétés cotées en bourse au cours des 15 prochaines années. La pêche commerciale, l'immobilier côtier, le tourisme, les infrastructures maritimes et les ports figurent parmi les secteurs les plus exposés. Une trajectoire plus durable pourrait réduire ce risque à hauteur de plus de 5 100 milliards $.

Face aux risques liés au climat et à la biodiversité, les investisseurs ont tendance à couvrir leurs pertes ainsi qu'à clôturer leurs positions, ce qui provoque des ralentissements de marché. Ils ne profitent par conséquent pas encore de l'opportunité de plusieurs milliards de dollars qu'offre une économie bleue régénérative. Moins de 0,01 % du total des investissements, moins de 1 % des financements philanthropiques internationaux, et moins de 1 % de l'aide publique au développement sont consacrés à l'économie des océans. Les financements par capital-risque sont également très insuffisants : à titre d'exemple, les startups spécialisées dans les énergies marines renouvelables ont perçu seulement 300 millions $ en 2023, alors que le développement à grande échelle des éoliennes flottantes, ainsi que de l'énergie des vagues et des marées, nécessitera un investissement annuel d'environ 32 milliards $, si nous entendons atteindre nos objectifs d'émissions d'ici 2050.

Il n'est pas difficile d'imaginer un avenir dans lequel des marchés sains, des communautés côtières prospères et des écosystèmes océaniques florissants créeraient un cercle vertueux.

La production durable de produits de la mer ne sera possible que si les habitats sont protégés contre la pollution industrielle, si la pêche de poisson sauvage et l'aquaculture sont pratiquées de manière responsable, et si le comportement des consommateurs s'adapte. Les investisseurs se heurtent malheureusement au « mur de la transition » – ce décalage entre les attentes de rendement à court terme et la création de valeur à long terme. Les capitaux institutionnels sont actuellement contraints par des horizons de sept à dix ans, et par des structures prudentes face au risque.

Dans ce contexte, les particuliers fortunés, dont le patrimoine atteindra 90 500 milliards $ en 2024, constituent une base d'investisseurs inexploitée. On s'attend à ce que les baby-boomers transfèrent 83 000 milliards $ à leurs enfants et petits-enfants au cours des deux prochaines décennies, ce qui transformera la répartition des actifs. Bon nombre de ces personnes font appel à des gestionnaires de patrimoine, qui sont idéalement positionnés pour déployer ces capitaux sur l'ensemble du spectre – des investissements philanthropiques jusqu'aux placements à rendement de marché – et qui disposent des outils ainsi que de la souplesse nécessaires pour générer des rendements tout en favorisant un changement positif dans l'économie bleue.

Au mois de juin, le Blue Economy and Finance Forum de Monaco, événement spécial organisé dans le cadre de la troisième Conférence des Nations Unies sur les océans, a démontré l'attractivité des projets positifs pour les océans.

La Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques qui s'est tenue à Belém, au Brésil, a capitalisé sur cette dynamique, en présentant encore davantage les océans comme des régulateurs essentiels du climat, et comme une opportunité majeure d'investissement.

Pour saisir cette opportunité, nous devons mettre en place l'architecture fondamentale du financement des océans : soutien en phase précoce, instruments de réduction des risques, et nouveaux modèles d'entreprise alignant les investissements sur le potentiel régénérateur des océans.

Nous avons besoin de structures de financement mixtes, de capitaux concessionnels et de véhicules sur mesure, au service des investisseurs sur l'ensemble du continuum – de la philanthropie jusqu'à l'institutionnel.

La préservation des océans de la planète ne constitue pas seulement un impératif moral, mais également une stratégie financière judicieuse. L'investissement dans la résilience des océans est un filet de sécurité pour l'avenir, pas un coût irrécupérable. Ceux qui agiront les premiers façonneront les instruments, définiront les normes, et en récolteront les fruits.

Des océans en bonne santé, c'est une planète en bonne santé, qui constitue le fondement de toute valeur économique.

La principale question que les gestionnaires de capitaux doivent par conséquent se poser – qu'il s'agisse de gestionnaires de patrimoine, d'organisations philanthropiques, de fonds de pension ou d'autres véhicules d'investissement privés – est de savoir comment s'exposer à l'économie bleue.



(1) Directeur du programme Océans au sein de la plateforme d'investissement à impact Builders Vision.

(2) Associé directeur chez We Are Human, une société de capital-risque axée sur l'impact, et siège aux conseils d'administration de 2050.do ainsi que du Crown Prince of Norway Fund for Future Generations.