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Contre-courant : Les lions de la mairie

par Hadj-Chikh Bouchan

Le cinéma c'était aussi un indicatif musical. Et un exercice pictural. Le projectionniste de l'«Empire», quand les lumières baissaient dans la salle, engageait «la danse du sabre». Celui du Colisée, «Telstar». Il fut un temps où les placeuses du «Rialto» vous mettaient entre les mains une revue intitulée «Occupez-vous de vos oignons». Chaque salle avait sa signature. Le «Rio», qui devint le «Georges V», se caractérisait par des cris lancés par un spectateur appelant tout le monde à lever les jambes pour laisser le passage à un rat ou une souris qui s'était montrée un peu trop familière avec les chevilles ou les chaussures d'un spectateur. Dans une rue légèrement en pente du centre-ville, donnant sur l'ex-cathédrale, des artistes peignaient les affiches à coups de pinceaux sur lesquelles la ressemblance avec les héros du film était frappante. C'est là que «le fier rebelle» est devenu «le fier sudiste» sous nos yeux qui savaient peu de choses de la guerre de sécession mais pour beaucoup plus sur le terme «rebelle», source de fantasmes et d'héroïsme.

Le cinéma était l'occasion de sorties. De spectacles. Sur l'écran et dans la salle. «West Side Story» fut sifflé, en 1963, au «Régent» parce que les comédies musicales - même si celle-ci remporta 8 oscars - ne pouvaient être qu'égyptiennes avec Farid El Attrache, Abdelhalim Hafez, et d'autres encore.

Les affiches ne sont plus ce qu'elles étaient. Les artistes peintres sont devenus des infographistes qui manient les «pinceaux» sur écran à pixels. Dans certaines villes, leurs oeuvres sont protégées des intempéries dans les supports vitrés des abribus. C'est tout un monde.

Le théâtre Abdelkader Alloula. L'ouverture de la saison théâtrale se fait attendre. Le théâtre de verdure est toujours là. Sans plus. Ce qui reste: l'écran de télévision. Le fast-food de la culture. Celui-là, il n'a pas beaucoup changé depuis des années. Entre lui et les téléspectateurs, pour ce qui est des chaînes nationales, c'est un mur d'incompréhension.

On a élevé des briques aux entrées de certaines salles, transformé d'autres en lieux de commerce, baissé les rideaux aux dernières avec le secret espoir qu'on ne les lèvera plus.

Pourquoi ce glissement vers la non existence de lieu culturel, de partage, de convivialité, de communion ? Pourquoi ce divorce forcé entre les spectateurs et une belle œuvre projetée ou produite sur les planches qu'ils ne demandent qu'à visiter?

L'insécurité, dit-on. La crainte du kamikaze qui s'exploserait au nom de principes revus et corrigés à la mode de «pas de chez nous». Insécurité à deux vitesses. Pendant que l'on fermait des salles de diffusion de la culture, qui pouvaient, en plein centre-ville ou dans les cinémas de quartier, programmer des films, des soirées musicales de bon goût, être des lieux d'exercice intellectuel et de confirmation pour de jeunes talents, pendant donc qu'on étouffait tous ces modes d'expression? au profit de la massification de la communication «culturelle», des salles de fêtes privées ont éclos pour y organiser les mariages et toutes sortes de réunions qui peuvent tout aussi bien exercer un attrait morbide et des actions criminelles. Si ces lieux ne sont pas des objectifs de terreur, qu'est-ce qui les différencie des cinémas et des théâtres professionnels ou amateurs qui continuent de nous faire la gueule ?

On souhaiterait plus de clarté des autorités locales et nationales:

Qui a décidé de la fermeture des salles de spectacles, et selon quels critères ?

A qui ont-elles été attribuées et sur la base de quel cahier des charges ?

Où s'exercent tous les talents, anciens, présents et futurs ?

Que font les maires et le ministère de la Culture ?

La culture ne se suffit pas seulement de budgets ponctuels pour tourner des films quand les rendez-vous avec l'histoire l'imposent. La culture, c'est le quotidien. Ce sont ces comédiens de troupes de théâtre, des musiciens qui ne savent pas où se produire. Ces troupes ne demandent pas, seulement, des soutiens financiers pour vivre l'art, mais des lieux pour l'exercer. La culture ignorée c'est le désespoir des artistes. Ils fuient leu ville, leur pays pour un exil intérieur ou extérieur. C'est notre châtiment. Nous sommes devenus incapables de reconnaître les talents, incapables de comprendre que l'on puisse devenir fou de ne pouvoir s'entendre chanter, de ne pas composer de la musique, de ne pas se voir vivre, en chair et en os. Ils nous disent tout cela ces hommes et ces femmes orphelins de caméras, de violon, de répliques ciselées et monologues lumineux, de couleurs. Le spectacle c'est aussi la vie. Depuis l'antiquité. Dans certain pays, le cirque est un art de scène. Hors de la tente, il plante le décor dans un lieu propre. J'ai vu, place du 1er Novembre 1954, des affiches annonçant les représentations, un retour, celui du «Cirque Amar», qui se produit entre le 27 janvier et le 1er février, dans une esplanade du quartier de la ville, à El Hamri.

J'étais sobre. Comme toujours. Je n'avais rien pris. Que Dieu m'en garde. Pas même un café ? ou est-ce à cause de cela ? mais je vous affirme avoir vu un des deux lions de l'entrée de la mairie, je l'ai vu bouger sa queue et l'autre lui sourire de satisfaction pour saluer une performance qu'aucun autre lion ne pourra réaliser surtout quand il est coulé dans le bronze.

Prenez-le comme vous voulez. Je n'ai aucun intérêt à vous le dire mais je vous le dis quand même: allez voir à quoi ça ressemble un chapiteau, des clowns, des acrobates qui vous coupent le souffle, des artistes qui vous feront oublier les misères de ce monde. Allez-y pour vous demander, miracles des yeux bien capturés par vos cellules, pourquoi vous êtes privés de spectacles, de cinémas, de théâtre et de cirques, de représentations de troupes d'amateurs, pourquoi vous êtes privés de tout cela comme de turbulents enfants que l'on prive de dessert. Et gardez vos billets d'entrée pour vous souvenir de vos privations le jour que l'on vous demandera de glisser votre bulletin de vote dans une urne.