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La transition numérique : l'urgence d'un cap stratégique pour l'Algérie

par Boudina Rachid*

« Penser, c'est sortir de ce que l'on est déjà. La pensée commence justement là où l'on n'est pas encore qualifié » Michel Foucault

A priori, le numérique n'est pas vraiment mon domaine de prédilection. Toutefois, et même sans qualification, je suis du genre à vouloir comprendre les mécanismes qui font tourner le monde. Ce n'est pas une volonté d'expansion intellectuelle tardive, c'est à peine une passion pour un concept qui intéresse la transformation des structures, des processus et des rapports sociaux. Encore qu'il ne faille pas confondre entre l'informatique etle numérique : si le premier exige des diplômes et des qualifications attestées, le deuxième s'attache plus, au-delà de l'aspect technique (coder, administrer, sécuriser), à la compréhension, les flux, les impacts. C'est cette légitimité retrouvée qui m'a incité à proposer la présente contribution, sans aucune prétention il va de soi, au sujet de la problématique de la transformation numérique.

Introduction

L'examen du projet de loi sur la transition et la souveraineté numériques remet au premier plan une question plus large : comment organiser concrètement la transformation numérique de l'État ? Au-delà du cadre juridique, c'est désormais la cohérence de l'action publique et la réduction des inégalités d'accès aux services publics qui sont en jeu.

La transformation numérique de l'administration est souvent abordée sous l'angle technique et logistique : plateformes, serveurs, logiciels, cyber sécurité, bases de données, data center, réseaux sécurisés, interopérabilité etc. Pourtant, l'enjeu est d'abord politique et organisationnel. Numériser l'action publique ne consiste pas à transposer les procédures existantes sur des écrans ; il s'agit de repenser la manière qui permet à l'État de fonctionner, de dialoguer avec les citoyens et d'organiser ses services.

L'Algérie a déjà engagé ce mouvement. Mais elle se trouve aujourd'hui à un moment charnière : celui où l'addition d'initiatives sectorielles doit laisser place à une stratégie nationale lisible et assumée.

Une dynamique réelle mais dispersée

Ces dernières années, plusieurs institutions publiques ont engagé des initiatives importantes en matière de numérisation. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous citerons certains secteurs qui ont profondément transformé leurs usages.

C'est notamment le cas des services financiers d'Algérie Poste, de l'administration fiscale, des douanes et autres régies sous tutelle du ministère des finances. De leur côté, les banques ont également accéléré leur transition, en particulier dans le domaine de la monétique. Le secteur de l'enseignement supérieur et la recherche s'est doté de nombreuses plateformes numériques, tandis que la CNAS et la CASNOS ont permis l'accès en ligne à un nombre croissant de prestations. Dans le même mouvement. Certaines démarches d'état civil sont désormais partiellement dématérialisées et le secteur judiciaire a engagé depuis plusieurs années la modernisation progressive de ses procédures. Quant au secteur des hydrocarbures, il constitue un cas à part, avec une digitalisation industrielle avancée relevant des technologies de l'industrie 4.0. Cependant, un décalage demeure qu'il serait dommageable de l'ignorer : la numérisation progresse rapidement dans les systèmes internes de l'État et des grandes entreprises, alors que l'usage par le citoyen reste encore limité et, ce n'est pas un simple euphémisme.

Il est vrai, qu'en parallèle, plusieurs segments technologiques connaissent une forte croissance et soutiennent activement la transformation numérique. Il s'agit notamment des technologies de l'information et de la communication, du cloud, de la cyber sécurité, des solutions ERP et de l'hébergement web. Ces domaines accompagnent la digitalisation des entreprises et le déploiement d'applications nationales. De leur côté, les services mobiles grand public jouent également un rôle moteur grâce à la forte pénétration du paiement mobile et des applications bancaires et postales, même si des améliorations restent nécessaires.

Pourtant, la transition numérique a été érigée en priorité nationale sous la conduite du Haut-Commissariat à la numérisation, à qui on a confié la lourde charge de concrétiser le e-gouvernement. Certes des chantiers stratégiques ont vu le jour à l'instar du projet de mise en place d'un guichet unique numérique à travers le portail « DzairService ». Celui-ci a vocation à regrouper l'ensemble des services en ligne - impôts, douanes, identité numérique, éducation, formation, santé, emploi, afin d'offrir un point d'accès unifié et de passer d'une digitalisation dispersée à un véritable e-gouvernement.

Malgré ces avancées, l'observateur averti peut considérer que la numérisation en Algérie reste encore largement «État-centrée»: elle est solide dans les systèmes internes mais demeure en transition dans l'usage citoyen, situation typique des pays en rattrapage numérique. On ne va pas pour autant taire les énormes progrès qui ont amélioré l'accès à plusieurs services et réduit des délais administratifs longtemps décriés.

Au-delà des améliorations réalisées, le passage à l'échelle supérieure suppose désormais la mise en place d'écosystèmes lourds. Les experts soulignent la nécessité de disposer de data centers puissants et adaptés, d'un cloud local structuré et de briques logistiques essentielles tels que la redondance énergétique, la multiplicité des routes internationales, la création dedata center Park en nombre suffisant et le renouvellement rapide des équipements informatiques. Ce qui est rassurant à ce sujet, c'est qu'il existe une prise de conscience réelle. Toutefois, cette dynamique reste fragmentée. Les systèmes sont peu interconnectés, les standards diffèrent d'une institution à l'autre et l'usager doit encore multiplier les démarches. L'impression dominante est celle d'une modernisation par îlots, sans véritable architecture commune.Or, sans cohérence d'ensemble, la numérisation risque de reproduire les cloisonnements déjà existants sous une forme nouvelle.

Le risque d'une administration à deux vitesses

Un autre enjeu, souvent sous-estimé, concerne l'accès réel des citoyens au numérique. Dans les grandes villes, l'appropriation des services en ligne par les élites progresse rapidement. Pour le reste, la situation reste très inégale ou très papier/cash, tandis que dans les zones rurales ou périphériques, les obstacles restent importants : couverture Internet inégale, équipement insuffisant, maîtrise limitée des outils numériques.

Cette fracture n'est pas seulement territoriale. Elle est aussi sociale et générationnelle. Si elle n'est pas intégrée dès maintenant dans la réflexion, la dématérialisation pourrait paradoxalement compliquer l'accès aux droits pour une partie de la population.

Le numérique simplifie pour ceux qui y ont accès ; il peut compliquer pour les autres. Toute stratégie publique doit partir de ce constat simple.

De la loi à la stratégie

Le projet de loi sur la transition et la souveraineté numériques constitue une avancée importante. Il apporte un cadre juridique indispensable : reconnaissance des échanges électroniques, sécurisation des transactions, protection des données.

Mais une loi fixe des règles ; elle ne remplace pas une stratégie. Elle ne hiérarchise pas les priorités, ne définit pas les étapes et n'organise pas la coordination entre administrations. La transformation numérique de l'État exige désormais une feuille de route claire, lisible et partagée.

Quatre priorités pour structurer l'action

Une stratégie crédible pourrait s'articuler autour de quelques priorités simples :

Première priorité : les registres fondamentaux.

L'interconnexion des bases de données publiques est la condition de toute simplification réelle. Sans socle commun, la multiplication des plateformes ne fera qu'ajouter de la complexité. Deuxième priorité : les démarches les plus utilisées.

Les services massifs état civil, protection sociale, fiscalité, éducation doivent constituer le cœur et l'avant-garde de la transformation. Troisième priorité : la gouvernance.

La coordination interministérielle est indispensable pour éviter les doublons, imposer des standards et garantir l'interopérabilité des systèmes. Quatrième priorité : l'accompagnement humain. La transformation numérique doit s'appuyer sur la formation des agents publics et la création de dispositifs de médiation pour les usagers.

Le rôle renouvelé de l'agent public

La modernisation numérique suscite parfois des inquiétudes quant à la place de l'agent public. L'expérience internationale montre pourtant que la numérisation réussie ne réduit pas l'importance du facteur humain. Elle en transforme la nature.

En libérant les agents des tâches répétitives, elle leur permet de se concentrer sur l'accompagnement, l'expertise et le contrôle. La relation entre l'administration et le citoyen peut ainsi gagner en qualité.

Une opportunité à saisir

La transition numérique représente l'une des grandes réformes administratives du XXII” siècle. Elle ne se résume pas à une modernisation technologique : elle engage la qualité du service public, l'égalité territoriale et la confiance entre l'État et les citoyens.

Le moment est particulièrement propice pour franchir une nouvelle étape. L'adoption du cadre législatif en cours pourrait devenir le point de départ d'une démarche plus ambitieuse : celle d'une transformation cohérente, progressive et inclusive de l'administration publique. L'enjeu dépasse la question des outils. Il concerne la capacité de l'État à offrir des services plus simples, plus accessibles et plus équitables.

La réussite de cette transformation dépendra moins des technologies que de la clarté du cap choisi.

Vers une transformation progressive et maîtrisée

Une transformation numérique réussie ne peut être ni brutale ni improvisée. Elle suppose des étapes clairement identifiées, des expérimentations, des évaluations régulières et une capacité d'ajustement permanente. Les réformes les plus durables sont celles qui avancent par paliers, en tirant les enseignements de chaque phase avant de passer à la suivante. Cette progressivité est d'autant plus importante que la transformation numérique de l'administration ne concerne pas uniquement les technologies. Elle implique des évolutions organisationnelles profondes, des changements de culture professionnelle et une adaptation continue des compétences.

L'enjeu est donc de construire une dynamique de modernisation capable de s'inscrire dans la durée, au-delà des calendriers politiques et des effets d'annonce.

Conclusion :

La transition numérique de l'administration publique n'est ni un projet technique ni un objectif symbolique. Elle constitue une réforme structurelle qui touche au cœur du fonctionnement de l'État et à la relation entre les institutions et les citoyens.

L'Algérie dispose aujourd'hui d'une occasion rare pour franchir un cap décisif. Le cadre législatif en cours d'adoption peut devenir le point de départ d'une transformation plus large, fondée sur la cohérence, la progressivité et l'inclusion.

Réussir cette transformation signifie simplifier l'accès aux droits, réduire les inégalités territoriales, améliorer la qualité du service public et renforcer la confiance des citoyens dans l'action de l'État.

La question n'est donc plus de savoir si l'administration doit se numériser, mais comment organiser cette évolution pour qu'elle soit utile, maîtrisée et durable. C'est à cette condition que la modernisation numérique pourra pleinement contribuer à l'efficacité de l'action publique et à l'amélioration concrète du service rendu aux citoyens.

*Inspecteur en chef de la fonction publique retraité