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«Résilience Carcérale», exposition de dessins de Nourine Djelouat: Tatouage sur «papier-chair»

par Ziad Salah

Djelouat Nourine, convaincu de son innocence, a refusé de s'admettre en tant que «taulard». Au lieu de se mutiler en se tatouant, pratique courante dans l'univers carcéral, il a déversé sa rage sur des bouts de papier qu'il a pu se débrouiller durant son séjour à la maison d'arrêt d'Oran où il a séjourné dans le cadre de la tristement célèbre campagne «main blanche» qui avait visé les cadres au milieu des années 90. Dix ans après son élargissement, plutôt sa réhabilitation, puisqu'il a été innocenté par la justice, Nourine déterre ses dessins dans le cadre d'une exposition qu'a organisé la galerie Lotus. Une foule nombreuse, composée d'universitaires, de journalistes, de femmes et d'hommes de culture, ont assisté à cette manifestation. Il faut dire que l'exposition est inédite à plus d'un titre. Pour preuve, celles et ceux qui ont répondu à l'invitation de la galerie Lotus ont tenté de décrypter même les petits dessins monochromes. Muni juste de son stylo et d'un bout de papier, Djelouat Nourine arrivait à se soustraire au temps carcéral rythmé comme du papier à musique. Passant d'un enfermement à un autre, le sien où il se livre à une véritable prospection, Nourine laissait son stylo se balader librement sur le papier. Par la suite, il engageait de véritables épreuves avec la trame et la texture du papier pour lui soutirer des formes et des silhouettes. Ce qui nous donne une petite idée sur la complexité de la tâche. Au bout du compte, on a «hérité» de véritables témoignages iconographiques sur les états psychologiques d'un prisonnier peu ordinaire. A son insu, Nourine a enrichi la littérature carcérale de notre pays très peu fournie. D'ailleurs, ses proches et ses amis attendent toujours son roman ou son récit sur cet univers dont les visiteurs occasionnels, notamment les cadres, tentent de reléguer aux oubliettes. Que donnent à voir les dessins de Nourine au fait ? Le grand absent de cet univers en premier lieu, c'est-à-dire la femme. Elle est lourdement présente soit carrément comme objet de désir ou simplement comme un furtif mirage. L'univers carcéral ne fonctionne-t-il pas sur le principe de la privation ? De manière générale, les corps et les silhouettes hantent et envahissent ces dessins. Mais les espaces d'évasion telles que la mer et la montagne y sont aussi. Oran, où le dessinateur a passé l'essentiel de son existence où probablement il a vécu des moments de bonheur, figure aussi sur ces bouts de papiers. Ce qui conforte l'idée de prospection, exercice auquel s'est adonné Djelouat Nourine. Intimes, réalisés loin des yeux des «matons», ces dessins ont éminemment un cachet politique. Ils renvoient à un moment très près de nous, assimilé par certains à «la chasse aux sorcières» qu'ont vécu certains pays (le maccartisme aux USA et la révolution culturelle en Chine) et qui n'a jamais été élucidé jusqu'ici. D'un autre côté, ils nous renseignent sur les épreuves qu'avaient endurées certains hauts cadres algériens, qui étaient rompus à diriger de grosses entreprises et dont certains ont choisi l'exil à l'étranger après leur libération. Soulignons que certains dessins portent des intitulés (l'exilé, la mise en boite,... ) ce qui facilite leur décryptage. Mieux, d'autres sont assortis de poèmes traduisant en lettres ce que dissimulent les traits du stylo. Une date accouplée à un «ERRO» traîne en bas de la plupart d'entre eux. Ce que nous sommes tentés de traduire par Eros amputé et défiguré...