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Où est la résistance mondiale face à Trump ?

par Dani Rodrik*

CAMBRIDGE – Les détracteurs des États-Unis dépeignent depuis toujours ce pays comme une puissance égoïste, qui use de son poids sans se soucier du sort des autres. Cette description semblerait aujourd'hui presque flatteuse, tant les politiques commerciales du président américain Donald Trump se révèlent malavisées, imprévisibles et autodestructrices. Et pourtant, de manière perverse, les folies commerciales de Trump mettent par ailleurs à nu les propres échecs des autres pays, en les contraignant à réfléchir à ce que les réponses qu'ils formulent révèlent de leurs intentions et capacités.

C'est souvent dans l'adversité que le véritable caractère d'une personne apparaît au grand jour ; il en va de même pour les États et les systèmes politiques. L'assaut frontal mené par Trump contre l'économie mondiale a stupéfait le monde entier, mais également créé pour l'Europe, la Chine et diverses puissances moyennes une opportunité de clamer haut et fort ce qu'elles sont, et les valeurs qu'elles défendent. Il y avait là une invitation à formuler la vision d'un monde nouveau, surmontant les déséquilibres, les inégalités et l'insoutenabilité du modèle existant, un monde qui – pour le meilleur ou pour le pire – ne dépendrait pas du leadership d'une seule puissance. Malheureusement, rares sont les pays du monde à s'être élevés à la hauteur du défi.

C'est probablement l'Union européenne qui a le plus déçu à cet égard. En termes de pouvoir d'achat, elle s'élève presque au niveau des États-Unis, représentant 14,1 % de l'économie mondiale, contre 14,8 % pour les États-Unis, et 19,7 % pour la Chine. Par ailleurs, en dépit de la récente montée en puissance de l'extrême droit sur le continent, la plupart des pays européens ont évité de retomber dans l'autoritarisme. Ensemble d'États-nations aux ambitions géopolitiques compatibles, l'Europe jouit à la fois de la puissance et de l'autorité morale lui permettant de jouer un rôle de leader mondial. Au lieu de cela, elle s'est contentée de tergiverser, puis de se soumettre aux exigences de Trump.

Les ambitions de l'Europe ont toujours été régionalistes ; or, en cédant face à Trump, il n'est même pas certain que le continent serve ses propres intérêts immédiats. La poignée de main du mois de juillet entre Trump et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, signifie des droits de douane de 50 % sur les exportations européennes d'acier et d'aluminium, de 15 % sur la plupart des autres exportations du continent, et engage l'Europe à importer une quantité invraisemblable d'énergie en provenance des États-Unis. Rarement la fragilité structurelle de l'UE en tant que confédération d'États dépourvue de sentiment d'identité collective n'était apparue aussi flagrante.

La Chine fait preuve de davantage de fermeté, ripostant avec force en appliquant ses propres droits de douane et en limitant ses exportations de minéraux critiques vers les États-Unis. La politique étrangère vindicative et autodestructrice de Trump a conduit la Chine à étendre son influence, ainsi qu'à renforcer sa crédibilité en tant que partenaire fiable des pays en voie de développement. Les dirigeants chinois échouent néanmoins à élaborer un modèle applicable pour un ordre économique mondial post-néolibéral. La Chine ne manifeste notamment guère d'intérêt pour la résolution des deux déséquilibres mondiaux qu'elle a provoqués en raison de son important excédent extérieur ainsi que de son épargne intérieure trop élevée par rapport à l'investissement.

Pendant ce temps, les petits États et les puissances intermédiaires jouent pour la plupart le jeu de la discrétion, menant des négociations indépendantes avec Trump, dans l'espoir de limiter les dégâts pour leur propre économie – à l'exception du Brésil, dont l'exemplaire président Luiz Inácio Lula Da Silva compte parmi les rares dirigeants à refuser de ramper aux pieds de Trump. En dépit de droits de douane punitifs de 50 %, et des attaques personnelles qu'il subit, Lula défend fièrement la souveraineté, la démocratie et l'indépendance du système judiciaire de son pays. Comme l'exprime le New York Times, « Probablement aucun dirigeant mondial ne tient tête à Trump avec autant de fermeté que le président Lula ».

Ce leadership fait aujourd'hui cruellement défaut à travers le monde. En Inde, le commentateur politique Pratap Bhanu Mehta regrette que tant d'élites économiques et politiques s'efforcent de ménager Trump. Dans cette démarche, explique Mehta, elles se trompent sur Trump et sur le monde qu'il est en train de créer. À toute autre période de l'histoire récente, le comportement de l'administration Trump aurait immédiatement été dénoncé pour ce qu'il est : de l'impérialisme pur et simple.

Il faut toujours défier l'impérialisme – pas s'en accommoder – ce qui nécessite à la fois puissance et vision. Oui, les États-Unis tiennent les rênes de l'économie mondiale depuis très longtemps. Le dollar est solidement installé, et le marché américain demeure singulièrement important. Pour autant, ces atouts ne sont plus ce qu'ils étaient. Il serait contraire à toute logique politique, ainsi qu'aux lois de la pesanteur en matière économique, qu'un pays au contrôle de seulement 15 % de l'économie mondiale (en termes de parité de pouvoir d'achat) puisse dicter les règles du jeu pour tous les autres. Bien que le reste du monde demeure divisé, tous les pays de la planète ont assurément intérêt à repousser l'impérialisme de Trump, et par conséquent à s'unir pour résister à ses exigences.

C'est sans doute dans l'élaboration d'une vision commune que réside le plus grand défi. Si Trump l'emporte, ce sera parce que d'autres grandes économies n'auront pas su (ou n'auront pas voulu) créer un cadre alternatif pour l'économie mondiale. La simple nostalgie du multilatéralisme et de la coopération mondiale d'hier – qu'expriment la plupart des cibles de Trump – ne produit pas de résultats, et constitue pour l'essentiel un signe de faiblesse.

Le monde a besoin de nouvelles idées et de nouveaux principes s'il entend éviter les instabilités et les inégalités de l'hypermondialisation, ainsi que les effets destructeurs des politiques du chacun pour soi. Il n'est pas réaliste d'espérer un nouvel accord de Bretton Woods. Les puissances moyennes et les grandes économies peuvent toutefois encore s'inspirer de ces principes en les appliquant à leurs propres politiques.

Les décisions de Trump placent face à un miroir les pays du monde, dont la plupart doivent admettre que leur reflet n'est guère réjouissant. Leur apparente impuissance n'est heureusement pour l'heure qu'un choix qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Il n'est pas trop tard pour choisir la confiance en soi plutôt que l'humiliation.



*Professeur d'économie politique internationale à la Harvard Kennedy School - Ancien président de l'International Economic Association, est l'auteur de l'ouvrage à paraître intitulé Shared Prosperity in a Fractured World : A New Economics for the Middle Class, the Global Poor, and Our Climate (Princeton University Press, novembre 2025).