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A propos de l'Otan

par Michel Rocard *

Dans la grande cérémonie qui vient d'avoir lieu à Strasbourg, l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, - OTAN - a accueilli deux nouveaux états membres, l'Albanie et la Croatie, ce qui porte le nombre de ses membres à 28.

C'est une bonne chose. Ces deux pays furent des martyrisés de l'histoire. Qu'ils se sentent reçus dans la famille internationale va les rassurer, les stabiliser, et contribuer à « tirer » leur développement économique, culturel et international. Mais il faut bien relever qu'en dehors de ces festivités de bon accueil, l'assemblée de l'OTAN n'a traité qu'un ordre du jour de routine. On n'a pas vraiment abordé les problèmes de fond.

Le débat public qui a eu lieu en France à cette occasion le montre bien. Car au-delà des deux adhésions nouvelles, la réunion de Strasbourg avait aussi pour objet de saluer le retour de la France à sa place originelle de membre à part entière de l'organisation.

Cela a entraîné dans ce pays un débat considérable. La France abandonnait-elle son autonomie, voire sa souveraineté ? S'agissait-il là d'une capitulation devant la domination américaine ?

Tout cela sont de vraies questions, et j'aurais de beaucoup préféré qu'on les discute en référence aux vrais problèmes d'aujourd'hui. Main on a plus parlé symboles que réalités.

Quelle est donc cette réalité des problèmes.

1) L'Otan est une alliance militaire de 28 nations dont une seule, les États-Unis d'Amérique, a un budget militaire et des forces armées largement supérieures, de plus du triple à ceux de tous les autres membres réunis. De ce fait les États-Unis exercent l'essentiel des commandements civils et militaires de l'OTAN avec le consentement des autres, l'organisation comportant des processus de consultation et de délibération collectives qui permettent à chacun d'être entendu, mais bien sûr dans la mesure de son poids réel sur les décisions de l'ensemble.

2) Cette situation et cette structure remontent en gros aux conditions de la naissance de l'OTAN. Signée le 4 avril 1949 à Washington cette alliance est une réponse inventée dans l'urgence à la création du Kominform en Octobre 1947, au coup de Prague en Février 1948 et au blocus de Berlin commencé en juin 1948, c'est-à-dire à la menace soviétique conte la civilisation occidentale. Personne ne discute le fait que la force américaine - déjà dotée de l'arme nucléaire - soit la seule réponse à cette menace et que par conséquent l'alliance nécessaire se place sous sa domination.

3) La période de la guerre froide, 1949 - 1990, soit 41 ans, se traduit dans l'OTAN par une obéissance et une discipline absolue de 14 de ses 16 membres aux décisions et orientations américaines, quelles qu'elles soient.

Seul le Président Français Charles De Gaulle met en doute le fait que tout Président américain soit effectivement prêt à tirer le feu nucléaire pour défendre un ou plusieurs membres de l'alliance menacés dans leurs intérêts vitaux si les États-Unis ne le sont pas directement eux-mêmes.

Forte de ce raisonnement la France, détentrice depuis 1960 de l'arme nucléaire, se retire en 1966 de l'organisation militaire permanente du traité en temps de paix pour pouvoir exercer seule sa dissuasion nucléaire. Cette décision tirait son argument principal de la doctrine américaine de la riposte flexible adoptée en 1962 qui en gros disait aux soviétiques « tant que vous n'utilisez pas l'arme nucléaire, nous ne le ferons pas non plus ». C'est cette doctrine qui laissait l'Europe à découvert.

4) Il est très discuté mais assez probable que De Gaulle avait raison. Kissinger et Mac Namara l'ont reconnu. Mais il est sûr aussi que cela a laissé dans l'Alliance des méfiances et des divisions qui subsistent. En tous cas nous sommes sortis de la guerre froide sans guerre chaude, même en Europe. Et si la France a eu stratégiquement raison elle a été incapable de l'expliquer à ses alliés.

Avec ce long passé, et pour construire l'avenir dans la confiance, il eut été souhaitable que quelques questions soient débattues

- notre défense collective vise-t-elle en ce moment une nation précise ?

- l'arme nucléaire reste-t-elle l'instrument majeur de notre défense ?

- Dans l'état actuel du monde il n'est aucun type de conflit prévisible pour lequel la bombe nucléaire soit d'un usage pertinent. En plus, seuls les États-Unis en décideraient. Il n'y a pas actuellement de menace mondiale. L'Alliance n'est là que pour les conflits régionaux, alors pourquoi ne pas le dire ?

Et surtout on n'a pas parlé à Strasbourg du problème le plus important, la relation avec la Russie. L'Alliance est née contre la menace que celle-ci exerçait voici soixante ans tout juste.

Or le pacte de Varsovie a été dissout le 1er juillet 1991. Le Communisme a implosé. La Russie se rapprochait de l'économie de marché et du monde démocratique. Au moment où la Russie suit ce chemin pacifique courageux, en ne supprimant pas l'OTAN qui fut la réponse à la menace soviétique symbolisée par le Pacte de Varsovie, les nations de l'Alliance décident au contraire de maintenir le pacte atlantique et de l'étendre à de multiples voisins de la Russie. Cela revenait à lui dire « nous nations occidentales n'avons pas confiance en vous la Russie. Même si vous devenez une démocratie, nous nous méfierons toujours de vous ».

Devenu vieux, et retraité, l'un des plus grands diplomates américains de l'après guerre, George Kennan, a écrit que l'Occident avait fait là sa faute diplomatique la plus grave depuis un demi siècle. En tous cas ce sont cette humiliation et cette méfiance affirmée qui ont poussé la Russie dans sa politique de réarmement vigoureux actuelle. Là est le problème qu'il faut traiter maintenant. L'intention pacifique de cette alliance doit être confirmée aux yeux de tous.

Dans ces conditions, le problème actuel de l'Alliance, c'est de tempérer le goût excessif des américains pour la force, comme on l'a vu en Irak aussi.

Il s'agit donc moins de l'organisation administrative du commandement que de créer un vrai climat de confiance où l'on s'écoute. Pour ce faire, tout le monde doit être sur le même pied. Et le fait que la France se déclare en désaccord avec telle ou telle orientation, s'il est négligeable quand elle s'est retirée de l'organisation, prend d'autant plus d'importance si justement elle a renoncé à se singulariser pour le principe et en permanence.

Bref, Strasbourg fut une bonne décision mais il reste à faire fonctionner cette alliance intelligemment dans un monde en paix, et cela est une toute autre affaire.




* Ancien Premier ministre français et ancien dirigeant du parti socialiste, est membre du Parlement européen