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Oran :
Portrait-robot du cadre actuel d'entreprise: Le stress, l'autre maladie professionnelle
par T. Lakhal Stress ou tension, dans le sens médical du terme, voilà ce qui fait de plus en plus l'actualité en milieu professionnel pour exprimer le mal-être. Une psychologue exerçant dans une grande entreprise du secteur public définit le stress comme étant «ce déséquilibre découlant d'une inadéquation mettant en rapport des exigences de rentabilité face à des capacités limitées». En d'autres termes, «il y a stress quand un employé, quel que soit son grade, ne peut plus répondre aux multiples sollicitations qui lui sont assignées à réaliser dans la quantité et la qualité», explique cette psychologue récemment recrutée pour prendre en charge ce genre de trouble. «Le monde professionnel a changé et le portrait-robot du cadre d'antan ou plus précisément du responsable, pour ne prendre que cette catégorie de travailleurs qui a pris sur son dos tous les changements qu'a vécus l'économie algérienne depuis une décennie, surtout celle du secteur public, n'est plus le même», affirme pour sa part un cadre responsable du secteur bancaire. «Il était un technocrate agissant au gré de la plénitude de son aisance et il est devenu un exploitant, cible de tous les diktats», affirme ce financier, apparemment mal en point dans sa vie, à tel point qu'il avoue ses visites chez un neuropsychiatre qu'il aide à surmonter ses déboires professionnels. «On exige du responsable d'être désormais performant à tout point de vue et d'être porteur d'une plus-value et cela sans lui donner tous les moyens nécessaires, à part peut-être les quelques notions de management qui se résument en quelques formules disant tout et rien en même temps», ajoute notre interlocuteur. «Comme quoi, il suffit seulement de changer tout un monde en deux formules et trois théories et donner l'impression à celui qui assiste aux séminaires de management qu'il suffit seulement d'intégrer une notion pour mieux l'appliquer et de réussir le pari de la modernité qui fait beaucoup air du temps» ; voilà résumée par notre financier désabusé, dans la caricature, peut-être, toute la problématique du malaise de nos cadres aux temps actuels. Tous les cadres peuvent témoigner en tant qu'acteurs privilégiés de ces changements et de ce qui en a découlé comme tension et stress vécus au quotidien. Des cas d'espèce Abdelkader est ingénieur de formation, il exerce depuis 1988 dans un important organisme étatique se chargeant de délivrer des autorisations pour le lancement des grands travaux d'utilité publique. Ecoutons-le. «C'est vrai que le salaire a changé par rapport à d'autres. Je gagne bien ma vie car j'ai un véhicule et je suis propriétaire de mon logement et de l'extérieur on me voit comme bien épanoui et avoir réussi une carrière exemplaire. Mais, de l'intérieur, personne ne peut voir ce qui me détruit à petit feu depuis que mon organisme a changé de statut pour devenir une EPIC. Je suis tout le temps aux aguets et quand le patron demande après moi surtout sur portable en fin de journée quand je suis chez moi, je panique et je me dis: voilà j'ai fait une erreur monumentale ou j'ai signé un document erroné et de tas d'autres supputations toutes aussi noires les unes que les autres». Tout en précisant que cela «n'est pas une simple vue de l'esprit d'un dépressif à la recherche d'une cause objective, mais qu'il s'agit bel et bien d'un état permanent de tension». «On nous demande de faire dans la quantité et d'atteindre coûte que coûte le résultat chiffré et, des fois, si je marque des réserves, on me traite de tous les noms prétextant ma volonté de bloquer tel ou tel projet que les pouvoirs publics comptent réaliser dans les délais pour mieux m'acculer dans mes derniers retranchements», affirme ce cadre pourtant chevronné dans son domaine. «Je ne sais quoi faire: obtempérer aux ordres et vivre la même aventure qu'un ancien collègue a durement expérimentée avec les foudres de la direction générale qui l'a suspendu pour de longs mois avant qu'il ne soit rétrogradé et muté d'office pour une erreur qu'il n'a pas commise de son propre chef». Voilà un cas parfait des tourments vécus par les cadres à qui on exige «performance et rentabilité», souligne enfin cet ingénieur qui semble avoir gros sur le coeur et, comme il le fera savoir, n'attendant plus que l'occasion qui va le pousser à déposer sa demande de retraite anticipée, seule voie salutaire pour des milliers de cadres vivant actuellement ce même marasme. Trop de procédures, la menace permanente qui est plus forte que la menace elle-même, le chantage de la perte de l'emploi ou de la fonction avec tout ce qui découle comme désavantage et la perte de l'estime de soi. Tous ces exemples du tableau noir de la situation de nos cadres sont soulignés par le docteur Feghoul, psychiatre du secteur public et expert auprès de la CNAS Oran. «Je vois de plus en plus des cas du genre à qui on me demande de valider ou d'invalider les arrêts de travail et les financiers sont les plus nombreux à venir en premier consulter et se faire prescrire des remèdes ou du moins se faire entendre pour souffler un peu. Et c'est vrai que l'exigence du métier est des plus pressante, à tel point que l'intégrité mentale prend un coup avec les symptômes classiques des troubles réactionnels, difficultés existentielles, le doute de soi, la somatisation avec ulcère et le psoriasis, etc.» Le harcèlement, l'autre mal dans les entreprises Dans le voisinage immédiat de ce stress né d'une situation intenable mais objective comme celle de la recherche de la performance, pour des cadres se sentant pris dans l'engrenage, il y a aussi «le harcèlement qui est cette volonté délibérée de détruire une personne» comme précisé dans les manuels juridiques traitant des cas d'espèce. «Exercée souvent par un supérieur sur son subalterne, mais pas toujours, car le cas contraire existe quand un responsable se voit liguer contre lui tout un environnement hostile pour le détruire, voire l'écarter», précise pour sa part une psychologue invitée récemment dans une émission de radio ayant pour thème le harcèlement en milieu professionnel qui, précise-t-elle, est difficilement prouvé par les faits tangibles. «On ne lui donne plus de travail, il est écarté, épié et dénigré tout le temps et cette victime qu'elle soit responsable ou subalterne souffre en silence, puisqu'elle s'auto-dévalorise», note cette intervenante. Le harcelé se dit «qu'il ne sert à rien et le sentiment de culpabilité qui en découle aidant va créer une tension intérieure pour ce paria qui se forçant à cacher son trouble et ce déséquilibre va faire naître une tension permanente, entre autres: insomnie, irritabilité, angoisse, fatigue permanente, dépression, conflit conjugal, psoriasis, ulcère, palpitations cardiaques et bien d'autres pathologies somatiques comme le côlon», schématise cette psychologue très au fait de ce genre de troubles. «Et ce harcèlement n'est pas à confondre avec le harcèlement positif qui découle de l'exigence professionnelle, explique cette spécialiste, en précisant que nombreux employés refusent de reconnaître comme tel pour expliquer leur propre échec professionnel». Dans ce cas, un cadre «est tout naturellement bousculé par son chef pour un travail donné et des délais à respecter. Une fois ce travail achevé, cet agent verra cette tension disparaître. C'est ce qu'on appelle le stress positif, puisque ce dernier s'auto-valorise en ayant à l'idée d'avoir remporté un challenge en réussissant par exemple un gros et délicat dossier», ajoute la spécialiste. «Celui qui souffre de ces troubles en sourdine ne peut et ne veut même pas voir un médecin ou un psychologue de peur d'être taxé de mentalement fragile quand on sait tout le tabou qui entoure le trouble psychologique dans la société algérienne», conclut la psychologue. Des entreprises et pas des moindres l'ont compris et n'hésitent pas à embaucher des équipes spécialisées dans le cadre de la médecine du travail qui jusqu'à un certain temps ne s'occupait généralement que de la maladie professionnelle classique. Un psychologue, c'est en premier lieu l'écoute bienveillante, le conseil et la médiation pour trouver une solution par exemple à une relation conflictuelle née d'un malentendu qui peut déboucher sur le climat général du travail et par conséquent sur les résultats. Et il est souvent relevé ces derniers temps que parmi les exigences sollicitées pour occuper un poste de travail en dehors du diplôme et de l'âge, «la capacité à subir les pressions» est une qualité majeure. Les psychologues du travail appellent cela le quotient émotionnel mis au même niveau que le quotient intellectuel. Nombreux cadres surtout parmi les jeunes changent d'emploi pour fuir les multiples pressions. Un jeune cadre qui est recruté est attendu de lui un résultat dans l'immédiat, sinon c'est le déclassement quand il a signé un contrat de travail indéterminé ou carrément le non-renouvellement du contrat de travail. Pour les plus anciens, c'est la voie de garage ou carrément appelé le cimetière des éléphants. Combien de cadres ou de techniciens au sommet de la performance ont dû à travers la retraite anticipée fuir leur entreprise devenant menaçante pour l'intégrité physique et morale de la personne tout en louant chèrement leurs services à d'autres entreprises le plus souvent étrangères. Et les entreprises souffrent actuellement de cette saignée pour n'avoir pas su gérer cette instabilité que les Anglo-Saxons appellent le turnover, non pas à cause du seul salaire mais pour l'environnement du travail bien plus apaisant. Bien sûr que la formation professionnelle essaye de fidéliser ses agents en leur inculquant l'amour de l'entreprise et la pleine adhésion aux enjeux stratégiques, mais les conflits interpersonnels, jalousies et rumeurs, la malveillance, les lettres anonymes et la menace permanente de perdre son emploi ou du moins le statut chèrement acquis font que toutes les médications qui tendent à raffermir le contrat moral entre l'employé et son entreprise sont vouées à l'échec. Il y a de plus en plus de cadres qui refusent carrément de répondre aux sollicitations pour occuper des postes supérieurs tant les garanties et les conditions psychologiques et environnementales ne sont pas réunies. Le milieu professionnel qui a changé pour devenir un centre de profit ou de résultats, et seulement cela, est devenu également stressant car son immuable organisation fortement hiérarchisée n'a pas su intégrer la dimension managériale de la Ressource humaine, non pas en tant que simple moyen de production, mais en tant que richesse en elle-même. |
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