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Le baril sous la barre des 50 dollars

par Pierre Morville

Comme beaucoup de matières premières, « l'or noir » accuse le coup, mais il fait néanmoins preuve d'une résistance peu commune dans la période. Un délai donné aux pays producteurs pour réorganiser leurs économies.

La demande mondiale de pétrole a reculé de près de 4% au premier trimestre. Il faut remonter au début des années 1980 pour trouver un rythme de baisse aussi fort. L'AIE (Agence internationale de l'énergie) ne croit plus à un rebond de la consommation avant 2010. Depuis janvier, la consommation pétrolière de la planète recule en effet à un rythme compris entre 3,5% et 4%. Il faut remonter au tout début des années 1980 pour trouver un décrochage aussi brutal. A l'époque, les deux chocs pétroliers de 1974 et 1979 avaient incité les Etats à des politiques d'économies drastiques. Malgré ces efforts, la demande s'était contractée entre deux et quatre années d'affilée. La demande est en baisse dans les principales locomotives mondiales : aux Etats-Unis, la demande pétrolière a reculé de 4% en février, au Japon, de 23% ! Même pour la Chine, grosse consommatrice, on note une perspective de -1% de demande pétrolière pour 2009, contre 4% de croissance en 2008.



Le prix du baril divisé par trois en quelques mois



On connaît les recours traditionnels du marché : en cas de contraction de la demande, les pays exportateurs, principalement réunis au sein de l'OPEP (40% du marché mondial), réduisent la production afin de maintenir les cours et leurs marges.

Faut-il aujourd'hui réduire la production ? Non, à en croire le ministre koweïtien du Pétrole, cheikh Ahmad Abdallah al-Sabah, pour qui le prix actuel du brut est «satisfaisant», estimant prématurée la question d'une baisse de la production avant la prochaine réunion de l'OPEP le 28 mai. Il ne s'est pas prononcé sur l'opportunité d'une nouvelle réduction de la production. A Doha, le ministre qatari de l'Energie, Abdallah ben Hamad al-Attiya, a pour sa part indiqué qu'un prix du baril entre 40 et 50 dollars était «réaliste» en raison de la crise économique mondiale.

Fin 2008, l'OPEP s'était déjà engagée à réduire son offre de 4,2 millions de barils par jour. En mars, les Etats concernés ont respecté cette promesse à 83%, selon les évaluations de l'AIE, un taux élevé au regard de la pratique historique de l'OPEP, plus proche de 60%. Sa production a ainsi été ramenée à 27,8 millions de barils par jour, «son plus bas niveau depuis cinq ans», note l'AIE.

Mais le fléchissement chaque jour plus net de la demande limite l'efficacité de ces efforts. Pour maintenir les cours, il faut baisser la production en anticipant sur l'accroissement de la crise mondiale actuelle et ses effets immédiats sur l'affaiblissement de la demande. Rude calcul ! Et sacré enjeu pour les pays producteurs.

Car le baril est tombé en quelques mois de 150 dollars à moins de 50 dollars ! Un rude coup pour les finances des pays producteurs pour qui l'essentiel des exportations est représenté par la vente des matières énergétiques. Et ces recettes pèsent puissamment sur les budgets des Etats. Les ministères doivent d'autant plus calculer qu'il faut qu'ils tiennent en compte trois paramètres : les stocks mondiaux déjà extraits, l'épuisement des ressources (2030 ? 2040 ?) et une crise économique dont nul ne connaît ni la durée ni l'amplitude. Rude boulot !

Certains analystes soulignent à rebours que l'or noir a de sérieux atouts. Ils avancent trois arguments sérieux. Le premier réside dans le constat que, malgré la crise économique, les valeurs du pétrole et du gaz restent plutôt résistantes. Même si l'activité mondiale se contracte, l'énergie, contrairement à beaucoup de produits et de services, est une denrée vitale. Et la barre des 50 dollars est encore loin du baril à neuf dollars du début de la décennie. Le second constat est conjoncturel : l'état des lieux (50 dollars) est le prix à la vente immédiate, mais l'essentiel des en-cours, déjà vendus, se solderait aux alentours de 8O dollars le baril en moyenne. Ce qui laisse un certain répit. La troisième donnée est structurelle : autant la crise actuelle est formidable, autant le moindre signal de reprise fera appel aux ressources énergétiques, pétrole et gaz en premier !



Les choix de l'Algérie



Reste que les pays producteurs ne sont pas les mieux à même d'affronter les tempêtes qui s'annoncent. Le plus souvent orientés sur une monoproduction, bénéficiant d'une rente confortable, ils ont peu diversifié leurs activités et ont pris du retard dans la modernisation de leurs économies. C'est la situation de pays aussi divers que le Venezuela, le Nigéria, l'Arabie ou la Libye. Même le seul pays producteur d'Europe, la Norvège, enregistre des résultats plus faibles en matière de modernisation du tissu économique que le reste des pays scandinaves. C'est la contrepartie de « l'effet d'aubaine » dont a bénéficié également l'Algérie.

Pour ce pays, félicitons le Président Bouteflika pour sa nouvelle réélection. Le score réalisé fut suffisamment (trop ?) écrasant pour contester l'incontestable succès. Les diatribes sur l'âge du capitaine, l'absence de challengers (pourquoi ne sont-ils pas montés au front ?), ou le poids d'un lobby affairo-militaire ne sauraient réduire les faits à leur réalité : l'Algérie a fait son choix, démocratiquement.

Sur le seul plan économique, les problèmes que devra affronter le président réélu seront nombreux. La chute des cours pétroliers frappe rudement les recettes des exportations du pays. Comme tous les pays producteurs, l'Algérie ne pourra pendant un temps long, au moins une grande partie de la mandature qui s'ouvre, bénéficier de la manne perçue ces cinq dernières années. Outre ses réserves énergétiques, le pays dispose néanmoins d'atouts solides. L'apurement de la dette place l'Algérie en créditeur net, ce qui, de nos jours, est une rareté. Un vaste programme de grands travaux (assainissement, transports...) permet de moderniser le pays. Celui-ci dispose, malgré un système éducatif encore perfectible, d'un vrai potentiel de main-d'oeuvre qualifiée. Enfin, l'Algérie bénéficie d'une forte démographie, même si cet atout est masqué par l'existence d'un important chômage dans la jeunesse.

La proximité géographique avec l'Europe est également une opportunité. L'Union européenne a un besoin vital de l'énergie dont elle est dépourvue (hors le nucléaire) et elle ne peut être indifférente à des marchés comme ceux du Maghreb (100 millions de consommateurs) ou de la Russie (140 millions). C'est pour ces raisons stratégiques et rationnelles que le projet d'Union pour la Méditerranée, malgré ses imperfections ou ses calculs en coulisse, représente une opportunité pour les deux rives de la Méditerranée.

Hélas, la crise économique est passée par là et a largement refroidi les projets des investisseurs européens quant aux mises de fonds des Etats européens : ils sont vertigineusement revus à la baisse. Cette difficulté ne sera que conjoncturelle, surtout si l'on mise sur une transformation de l'économie mondiale à moyen ou court terme.

Le système de la « globalisation heureuse », basé sur une financiarisation généralisée et l'absence de tout contrôle sur les flux internationaux, a explosé en vol. On assiste déjà à une renationalisation des politiques économiques et à la réémergence de dispositifs protectionnistes. Se profile également de façon plus positive l'émergence de grandes zones économiques régionales, qui seules pourront pratiquer la régulation de leur activité économique, de leurs réserves énergétiques, de leur environnement. L'Euro-Méditerranée, élargie à la Russie, pourrait former dans cette hypothèse une « région cohérente ».

Mais le principal handicap de l'Algérie reste la faiblesse de sa demande interne. C'est la grande leçon de bon sens de la crise actuelle valable dans tous les pays développés : il n'y a pas de consommation sans consommateurs et les pressions continues à la baisse sur les salaires et le pouvoir d'achat du plus grand nombre, au seul bénéfice de la financiarisation de l'économie, s'achèvent en impasse. Seules de rigoureuses politiques de soutien à la demande interne sortiront la planète de la crise actuelle.



Terres agricoles «à vendre»



Récemment, une grave révolte populaire a chassé du pouvoir le président de Madagascar, Marc Ravalomanana. Après un mois de manifestations, le 31 janvier 2009, le maire de la capitale, Andry Rajpoute, s'autoproclame « en charge » de la République de Madagascar.

A l'origine de la colère populaire, l'annonce de la location, pour 99 ans, de 1,3 million d'hectares de terres agricoles malgaches au groupe sud-coréen Daewoo, soit la moitié des terres arables. Et le phénomène est loin d'être isolé.

Marie Béatrice Baudet a réalisé pour le quotidien Le Monde une enquête qui fait froid dans le dos. Quatre pays avaient ainsi acquis à eux seuls, fin 2008, 7,6 millions d'hectares à cultiver, ce qui représente 5,6 fois la surface agricole utile d'un pays comme la Belgique. Parmi ces nouveaux « investisseurs », on compte la Corée du Sud avec 2,3 millions d'hectares (principalement à Madagascar, au Soudan et en Mongolie), la Chine (2,1 millions d'ha, principalement aux Philippines, au Laos et en Russie), l'Arabie Saoudite (1,6 million d'ha, essentiellement en Indonésie) et les Emirats (1,3 million d'ha au Pakistan, au Soudan). Les Emirats Unis ont également acquis 1.500 ha en Algérie. La Libye négocie un accord avec l'Ukraine.

Les acheteurs ? Des fonds d'investissements privés et des fonds d'Etat. Dès 2007, aux premiers signes de la crise qui a d'abord affecté l'immobilier, puis les Bourses, les spéculateurs se sont précipités sur les matières premières agricoles. Conséquence immédiate : une forte montée des prix des denrées alimentaires. Le cours du riz, qui rentre pour 60% de la nourriture quotidienne en Asie et qui constitue un plat de base dans nombre de pays africains, a vu son prix multiplié par quatre ! Dans la seule année 2008, on a dénombré 900.000 personnes supplémentaires souffrant de malnutrition.

La crise d'octobre 2008, seule conséquence positive, a cassé la spirale du renchérissement des matières premières alimentaires. Mais les fonds spéculatifs continuent à parier sur l'achat du foncier agricole.

De leur côté, conscients des enjeux alimentaires, des pays qui ne disposent pas d'importants stocks de terre cultivable sont tentés d'acquérir à bas prix, auprès de paysans affamés, des réserves de terre destinées à nourrir demain leur propre population. Cet accaparement des terres nous ramène au bon vieux temps des colonies, où le roi des Belges possédait, à titre privé, l'essentiel des terres du Congo ! On imagine sans peine les conséquences de telles politiques : exode rural, aggravation de la crise alimentaire dans les pays vendeurs, tensions sociales et politiques, voire des guerres ethniques. On annonce ainsi, sous couvert de « coopération », l'arrivée prévue de centaines de milliers de paysans chinois en Afrique de l'Est dans le cadre de la création de « fermes expérimentales ». Candidats au départ, les millions de paysans chinois qui ont quitté leur terre mais qui, du fait de la crise, ne trouvent plus de travail dans les grandes villes. La crise alimentaire se double donc aujourd'hui d'une course à la conquête foncière. Ces deux sujets majeurs étaient, avec la question monétaire, les grands absents du dernier sommet du G 20.



«Ami, entends-tu... »



Maurice Druon est mort avant-hier. L'auteur des «Rois maudits», roman-fleuve qui a donné une série télé fort connue, a longtemps été la caricature du vieux réactionnaire. Ronchon, académicien, ancien ministre gaulliste, bien sûr, il sortait à un rythme d'horloge un livre par an, ou presque. Prix Goncourt en 1948 (il y a plus de soixante ans !) pour un livre, «Les grandes familles», qui a peu de chance de laisser des traces immortelles, ce jeune russe d'origine, engagé très tôt dans la résistance, restera à coup sûr au Panthéon des grands auteurs pour avoir été le co-auteur d'une petite ritournelle qui devint l'hymne de la résistance française et ne cessera pas d'être chantée :

«Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,

Ami, entends-tu le cri sourd du pays qu'on enchaîne,

Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme,

Ce soir, l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes...»

Respect.