Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Son inauguration aura lieu demain: La maison-musée d'Yves Saint Laurent remise au goût du jour

par Houari Saaïdia

La beauté de la ville d'Oran est secrète et sait se faire désirer. Pour l'apprécier à sa juste valeur, il faut pousser les bonnes portes, connaître certaines particularités, savoir où se trouvent les joyaux. Parmi ceux-là, la maison d'Yves Saint Laurent, 11 rue Stora, Plateau Saint Michel. Mohamed Afane, passionné des arts mais pas seulement, l'aura bien senti. De cette vieille bâtisse obscurcie, il a fait un espace muséal rayonnant. Une machine à remonter le temps, une expérience immersive à couper le souffle. La cérémonie d'inauguration de cette Maison-Musée est prévue pour ce dimanche 26 juin, suivie, dans la même journée, par une réception qui sera organisée à l'hôtel Liberté d'Oran, à l'occasion de l'ouverture de l'espace muséal de jeunesse d'Yves Saint Laurent.

Sans s'étendre sur différentes péripéties, ce n'est qu'en 2020 que M. Afane, homme d'arts et d'affaires, a pu se porter acquéreur de la maison d'Yves. Le sang d'amateur d'art qu'il avait aux premiers temps de sa carrière et celui d'investisseur en hôtellerie qu'il était devenu, n'avaient fait qu'un tour en découvrant tout le parti qu'il était possible de tirer d'un aussi bel espace, chargé d'histoire et de nostalgie, de souvenirs de bonheur et de douleur, d'épanouissement et de décadence? une fois débarrassés le fatras, les ruines du temps et les lourdes séquelles de la main d'homme. D'un point de vue matériel, il restait peu de marques de la présence d'Yves Saint Laurent à Oran. Mais il restait - et restera pour toujours- l'essentiel : l'amour qu'avait cet artiste de génie aux multiples facettes pour la ville qui l'a vu naître et grandir. La ville de son enfance et de sa jeunesse.

NOSTALGIE QUAND TU NOUS TIENS

«Notre monde à l'époque était Oran et non Paris. Ni Alger, la ville métaphysique de Camus aux blanches vérités, ni encore Marrakech et sa bienfaisante magie rose. Oran, une cosmopole de commerçants venus de partout, et surtout d'ailleurs, une ville étincelant dans un patchwork de mille couleurs sous le calme soleil d'Afrique du Nord», écrivait en 1983 Yves Henri Donat Mathieu-Saint-Laurent, dit Yves Saint Laurent, grand couturier et créateur français, l'un des plus célèbres au monde dont les collections de haute couture font partie de l'histoire du 20e siècle. A l'origine, donc, ce fut une douce histoire d'enfance, cette rivière souterraine qui suit le cours de notre vie, resurgissant là où on ne l'attend pas, pour le meilleur et pour le pire. L'enfance, cette source inépuisable, parfois idéalisée, de créativité et d'émerveillement. L'enfance, ce début de l'infini sans laquelle pas de boucle, pas de futur. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'elle dure toujours. Cette époque divine où l'on peut entrer dans la peau d'un personnage imaginaire, être son propre héros, danser et rêver en même temps. Il fallait donc pour Afane, dans sa passionnante et non moins délicate quête de redécouverte du personnage d'Yves l'Oranais, revisiter son passé de manière rétrospective. Il est ainsi parti sur ces traces en commençant par le commencement : Sa maison. Son chez-lui. C'est au 11, rue Stora, Plateau Saint-Michel, que le petit Yves fait ses premiers pas, dans une grande maison ouverte aux quatre vents, joyeuse et pleine de vie. Vieillie, vétuste, dégradée, délabrée, altérée, abîmée, défigurée, fragilisée, ébranlée, ternie, assombrie, décrépie? Les péjoratifs et les dépréciatifs ne suffisent pas pour décrire l'état des lieux de la maison d'Yves telle que découverte par Afane près d'un siècle plus tard. Certes, l'usure du temps aura fait tout son effet, faute d'entretien. Mais, surtout, ce sont les modifications anarchiques opérées par les colocataires du bâtiment qui lui ont fait le plus de mal. Rien n'a été épargné : ni structure de l'immeuble ni façades ni planchers ni escaliers ni toiture ni murs de séparation ni faux-plafonds ni sols ni tuyauterie ni boiserie ni meubles? Autant dire que la mission de restauration de la maison natale d'Yves était lourde et délicate pour son nouveau propriétaire, Afane.

SUR LES TRACES DE LAURENT L'ORANAIS

Mais ce féru d'art et de culture, amoureux de sa ville, savait à quoi s'en tenir bien avant de se mettre dans le bain. Et le mécène pouvait toujours compter sur le savoir-faire, l'abnégation et le dynamisme de son jeune architecte et assistant technique, Youcef Fernane. La suite était méthodique. Tout d'abord, un relevé détaillé de la maison ancienne est fait : un plan dessiné à la main, respectant l'échelle et la forme de l'édifice d'après le plan cadastral, en relevant la surface hors tout, pièces diverses, charpente, toiture, portes, fenêtres, cheminées, etc. Un album de photos est confectionné aux fins de l'établissement des plans par la suite. A partir du relevé effectué, il est mis au point un plan d'état des lieux en 3D représentant fidèlement l'existant, lequel plan devra servir de point de départ pour le «plan projet». S'ensuit la présentation de l'avant-projet sur papier et en 3D sur ordinateur. C'est là, à partir de ce moment, où les modifications à apporter doivent être discutées en collégiale, et ce, en se référant aux différentes données déjà collectées, relatives à l'état de la maison telle qu'elle était à l'époque où la famille d'Yves y habitait. C'est une phase primordiale, tant elle doit conditionner la suite du projet de rénovation. Car, dans l'ancien, le droit à l'erreur n'existe pas : exactitude et précision sont les maîtres mots. Les résultats des remarques et des idées sont systématiquement visionnés avant leur mise en action, y compris, bien sûr, l'agencement, le choix des matériaux, les procédés de maçonnerie, les différentes solutions d'installations? Au bout de plusieurs séances de travail, les plans d'exécution étaient fin prêts. Une entreprise spécialisée s'est mise à l'œuvre, sous le suivi infaillible et intransigeant du maître d'ouvrage, M. Afane, avec comme échéance de livraison : avant le 26 juin 2022, date d'inauguration de la Maison-Musée d'YSL.

RESTAURER LA MAISON POUR REMONTER LE TEMPS

Mais avant le lancement des travaux de restauration et d'innovation, pendant leur déroulement et même après, l'infatigable Afane devait se déployer sur plusieurs fronts en même temps. Il devait faire le tour des brocantes et des antiquaires, ça et là, à la recherche d'œuvres d'art et autres objets d'art déco de l'époque afin de compléter le puzzle et replanter le même décor d'antan à partir des photos de souvenirs de la maison de Saint Laurent. Il devait en même temps récupérer, d'Algérie comme de France, le maximum de quelque 300.000 croquis dessinés par Yves durant sa vie à Oran (1936-1954), puisque c'est de cela dont il s'agit essentiellement. Enfin, il devait aussi se mettre sur les traces d'Yves, l'enfant, l'adolescent puis le jeune, avec comme finalité d'intégrer les points de repère de ses premières 18 années vécues dans sa ville natale dans le circuit culturel YVS-Oran à mettre en place, parmi lesquels l'Ecole des sœurs de la doctrine chrétienne, le Lycée ex-Lamoricière (actuellement Lycée Pasteur) et l'Opéra municipal d'Oran (actuellement Théâtre régional Ahmed Alloula). En exploitant différentes sources d'information, dont des biographies, des archives, des témoignages, des articles de journaux de l'époque, Afane pousse les contours de ses recherches historiques sur le personnage d'YVS, et partant les thématiques de son exposition qui aura lieu le 26 juin, bien avant l'année de sa naissance, 1936. Ainsi, il met la lumière, autant que faire se peut, sur l'histoire de sa famille, les Mathieu-Saint-Laurent qui sont arrivés en Algérie en 1870 après la fuite d'Alsace de Pierre Mathieu de Metz, arrière-grand-père du couturier. Famille de magistrats, les Mathieu-Saint-Laurent font partie de la haute bourgeoisie oranaise et profitent de la vie culturelle de cette ville. Ils vont régulièrement au théâtre ou à l'opéra. Son père Charles, gérant d'une compagnie d'assurance et directeur d'une chaîne de cinéma, et sa mère Lucienne, ont trois enfants : Yves et ses deux sœurs cadettes, Michèle et Brigitte, nées en 1942 et 1945.

YSL : LE GÉNIE PRÉCOCE

En cette nuit chaude du 1er août 1936, dans la prestigieuse clinique Jarsaillon à Oran, Lucienne Mathieu Saint Laurent met au monde le fils tant attendu, celui qui redonnera de la joie à une famille meurtrie par la perte d'un enfant, celui aussi qui partira à la conquête du monde pour marquer de son empreinte l'histoire de la haute couture. C'est dans cette maison sise quartier Plateau Saint Michel, située à deux pas du Musée et de l'Ecole des Beaux-arts, à l'apparence plutôt sobre mais dont l'intérieur est luxueusement décoré et meublé, que le petit Yves fait ses premiers pas. Son premier public est sous le charme, captivé par l'univers onirique et fantastique du jeune Yves, sombre et angoissant. Son petit théâtre, baptisé «L'Illustre Théâtre», créé minutieusement avec l'application d'un professionnel, ne résiste pourtant pas aux flammes des bougies qui servent d'éclairage, et tombe en poussière lors de l'une de ces représentations privées. Cet incident ne suffit pas à écorner l'enthousiasme du jeune Yves qui déplace son auditoire dans la buanderie et continue à le faire rêver. Si la ribambelle d'enfants est toujours au rendez-vous, il faudra encore attendre pour que les prestigieuses invitées, à qui Yves écrit de belles lettres d'invitation, viennent l'applaudir. En grandissant, le jeune Oranais, qui ne trouve toujours aucun refuge dans le sanctuaire de son école catholique, développe sa curiosité, sa soif d'apprendre, de découvrir le monde ; son besoin de nourriture intellectuelle est croissant. En mai 1950 est présenté à l'Opéra d'Oran «L'École des femmes» de Molière. Accompagné par sa mère, YSL assiste à l'une des représentations. Cet évènement marque la première expérience théâtrale du jeune homme et constitue pour lui une véritable révélation artistique. Dans la solitude de sa chambre, le jeune homme s'enferme des heures dans son monde intérieur, dans ses rêves d'ailleurs, d'une autre vie, où il n'aurait plus à souffrir de cette différence qui le meurtrit chaque jour. Le dessin, l'écriture, la peinture sont autant d'armes pour affronter les questionnements, les doutes et les incertitudes de l'adolescence.

LE RÊVE DE PIERRE BERGÉ ENFIN EXAUCÉ

Sa «cour» ne s'arrête pas aux jeunes filles de son âge. Toutes les amies de sa mère raffolent de la patte du jeune dessinateur, qu'elles trouvent moderne, inspiré, résolument dans son temps, et se pressent pour avoir leur portrait. Sans mot dire, le couturier en herbe, qui dessine à longueur de temps, s'exerce secrètement pour tenter sa chance au premier concours de dessins de mode, dont il a vu l'annonce dans Paris-Match. Des heures durant, Yves ébauche des croquis de robes, de manteaux et de tailleurs jusqu'à ce que son regard novice, mais aussi très exigeant, soit satisfait. Il envoie son précieux colis au Secrétariat général de la laine, à Paris, et attend patiemment le verdict, qui tombe quelques semaines plus tard, au mois de novembre: il a le troisième prix. L'annonce emplit sa mère d'une fierté sans limites en même temps qu'elle gonfle encore plus les espoirs fous de ce jeune Oranais qui se voit déjà conquérir le monde.

En mai 2019, à l'occasion d'une conférence donnée au CCF d'Oran par Pierre Bergé, axée sur la carrière exceptionnelle d'YSL, le cofondateur de la célébrissime maison de couture portant le nom de ce dernier, a eu ce témoignage fort : «Il parlait beaucoup d'Oran. Il a été très marqué par son enfance. Vous savez, il n'est jamais revenu dans sa ville, il n'a jamais été invité et il n'y avait plus d'attache. C'est un rendez-vous manqué avec Oran, mais je suis persuadé qu'il aurait été très heureux d'être là, il serait venu j'en suis sûr». Pour Pierre Bergé, «En s'installant à Marrakech à la villa Oasis (Le jardin Majorelle), ce sont les couleurs, les images et le ciel d'Oran que voulait retrouver Yves». A la question de savoir pourquoi ne pas créer une maison-musée Saint Laurent dans sa ville natale, Pierre Bergé dira sur un ton optimiste : «Pourquoi pas. Il faudrait juste un geste, une demande auprès des autorités algériennes pour faire mûrir un tel projet». Aujourd'hui, le souhait de Pierre Bergé, partagé par tant d'autres personnes, d'ici et d'ailleurs, est exaucé grâce à l'action inédite entreprise par Afane ayant donné lieu à cette prestigieuse Maison-Musée d'Yves Saint Laurent d'Oran, qui représente le maillon central de tout un circuit culturel et touristique qui lui est annexé.

LES PROJETS DE MOHAMED AFANE POUR LE TOURISME CULTUREL

Mais les ambitions d'Afane vont bien au-delà de cette formidable expérience. Bien d'autres démarches sont inscrites sur ses tablettes. Parmi lesquelles, des circuits culturels dédiés à d'autres grands personnages dont les noms sont gravés en lettres en or dans la mémoire de la ville d'Oran, mais qui, justement à cause de ce manque d'historisation et de mise en valeur par les actions de marketing et de mécénat culturels, ne sont pas mis en lumière comme il se doit. «C'est bien de développer le produit touristique local en proposant des circuits pour faire découvrir aux touristes et hôtes attendus lors des Jeux Méditerranéens, les multiples sites archéologiques, culturels, naturels et touristiques que recèle la région d'Oran. Mais au-delà du fait conjoncturel, il faut aussi mettre en place une stratégie durable de promotion du tourisme culturel pour la destination Oran. Et la circonstance s'y prête pour jeter les premiers jalons de cette stratégie», suggère Afane. Dans ce même contexte, celui-ci lève un pan du voile sur nombre de ses projets -en cours de réalisation- axés sur cette thématique, parmi lesquels un ensemble «Hôtel & Théâtre» plus un Conservatoire pour l'enseignement de la musique, la danse et l'art dramatique.

Phénomène social et économique de fond dans le monde contemporain, le tourisme culturel représenterait de 8% à 20% des parts du marché touristique. Cette part a nettement augmenté ces dernières années avec la création d'offres commerciales spécifiquement ciblées sur des destinations culturelles et de sites. Si les poids lourds du tourisme (France, Espagne, États-Unis, Italie, Égypte...) sont des destinations touristiques et culturelles, beaucoup de pays jouent aujourd'hui la carte du tourisme culturel en s'appuyant sur leurs patrimoines matériels et immatériels pour attirer les touristes et les visiteurs.