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Propos de sociologie pour la diffusion du progrès technique en milieu agricole et rural

par Mohamed Khiati*

« Technique : un de ces nombreux mots dont l'histoire n'a pas été faite. Histoire des techniques : une de ces nombreuses disciplines qui sont toutes à créer ou presque. Les Annales n'ont pas la prétention aujourd'hui, ni d'imposer l'histoire du mot, ni de suppléer hâtivement à quelques-unes de nos plus criantes ignorances des choses. Elles se proposent simplement d'amener leurs lecteurs, les jeunes surtout, à réfléchir sur un ensemble de problèmes que l'histoire néglige avec beaucoup trop de sérénité ».

C'est par ces mots que Lucien FEBVRE entama sa réflexion sur un sujet consacré à l'histoire des techniques dans un article paru dans les Annales d'Histoire Economique et Sociale, datant du 30 novembre 1935.

Aujourd'hui en 2022, soit 87 ans plus tard, ce postulat d'ignorance n'a malheureusement pas tellement changé. L'histoire des techniques n'a pas été faite ou du moins n'a pas été sérieusement examinée. En Agriculture, celle-ci n'a jamais ou presque jamais fait l'objet d'examen et d'études sérieuses par les chercheurs, agronomes, économistes ou sociologues, mis à part certaines tentatives qui restent, souvent isolées et sporadiques inscrites dans un cadre général, appelé communément «production de référentiels techniques et valorisation des acquis ».

Dans cet essai, nous n'avons nullement la prétention d'aborder l'histoire des techniques agricoles qui, elles-mêmes, sont en vertigineuse ascension tant à l'échelle mondiale que nationale, depuis l'avènement de la révolution verte enclenchée au milieu des années 50 du siècle dernier, mais seulement de mettre en exergue la notion de diffusion des techniques et des innovations propres à instaurer le progrès technique dans lequel, les agriculteurs, faut-il le reconnaître, ont joué, au cours de l'histoire, un rôle prépondérant.

Il s'agit de tenter de cerner quelques-uns des contours de la problématique de la diffusion des innovations et de soumettre le sujet à réflexion pour pouvoir se consacrer à l'étude d'une approche globale technique et sociologique qui permettrait, préjugeons-en, aux agriculteurs de nouer des liens durables avec les agronomes en tant que diffuseurs du progrès technique agricole et partant, établir des réseaux permanents entre eux, susceptibles de favoriser le développement agricole et rural dans une arène où s'entrecroisent, les savoirs empiriques (les savoirs locaux) et les savoirs modernes.

Mais disons d'emblée qu'en la matière, rares sont les études, mis à part certaines tentatives, consacrées à la sociologie rurale et à l'histoire des techniques dans le milieu rural. Le processus de transfert de technologie et les systèmes de vulgarisation opérés généralement selon un mode de «Patch Work» pour promouvoir le monde rural, constituent, certes, des références viables, mais demeurent loin de savoir, dans le détail, la logique paysanne.

Aujourd'hui, on fait valoir la connaissance comme appoint à la bonne gouvernance du domaine agricole, soutenue par les avancées technologiques qui ont de surcroît, bouleversé le monde de la production jusqu'à finir par définir le concept de l'agriculture intelligente ou « Smart agriculture » ; celle qui tend à utiliser le numérique pour améliorer la performance et la qualité des productions agricoles.

Dans une récente publication, la FAO note que : « l'innovation numérique joue un grand rôle dans les domaines de l'alimentation et de l'agriculture car elle vise à exploiter la puissance des technologies numériques pour piloter, accélérer et adapter les idées novatrices ayant un fort potentiel en terme d'impact sur l'alimentation et l'agriculture, en transformant les solutions et les services numériques en biens publics mondiaux ».

Transfert de technologies et vulgarisation

Tout d'abord, parler de la diffusion du progrès technique en milieu rural, cela renvoie à décortiquer dans «leurs entrailles », les notions de transfert de technologies et celles de vulgarisation agricole. A ce sujet, bien que les deux notions aient des caractères communs, elles divergent dans leur contenu.

La différence est qu'on a parfois tendance à identifier les termes de vulgarisation agricole au transfert de technologie, ce qui est une erreur. En effet, le terme «transfert de technologie» recouvre également les questions d'approvisionnement en facteurs de production et de responsabilité des services agricoles, alors que la vulgarisation agricole doit enseigner aux exploitants les méthodes de leurs applications sur le terrain.

Aujourd'hui, la tendance procède de la diffusion du progrès technique à telle enseigne que presque tout le monde est unanime à dire qu'à travers les processus de vulgarisation et d'appui conseil, on tend à diffuser le savoir et les connaissances modernes en direction des populations rurales, à favoriser chez elles le transfert de technologies : un terme de plein sens pour les technocrates chargés du développement agricole et rural.

Les chercheurs en font presque leur pain quotidien; les vulgarisateurs en assurent l'application; les agriculteurs, quant à eux, faut-il le souligner, subissent souvent «l'injonction» sans trop se soucier d'appliquer les recommandations car ils se sentent non concernés parce que souvent non associés.

Ici, faute d'imagination et de conceptualisation d'une stratégie de «linkage » entre chercheurs, vulgarisateurs et agriculteurs qui devraient s'associer pour un même but de progrès, le résultat ne serait qu'un leurre et il n'y a pas là assez à espérer à un succès de progrès fulgurant, lorsque les agriculteurs restreints à leurs réseaux internes, ne font pas partie prenante de ce processus qui les concerne en premier chef, ce qui suggère, disons-le, à la profession, une pleine intégration pour s'impliquer davantage dans l'animation du monde rural en coordination étroite avec les producteurs du savoir.

Il est entendu ici, par profession, les organisations et les associations agricoles et rurales et/ou plus particulièrement, les chambres d'agriculture et les conseils interprofessionnels par filière de production.

Pour beaucoup, la vulgarisation consiste en un processus de diffusion de référentiels techniques selon une logique de recommandations, à destination des agriculteurs en vue de leur permettre de les appliquer pour leur procurer rendements et partant obtenir des revenus, agissant en bout de chaîne, sur l'amélioration de leur niveau de vie.

Dans ce contexte, d'énormes investissements à la fois, sur fonds propres et sur fonds extérieurs (projets de coopération) ont été consentis en faveur de la promotion de la vulgarisation et de l'appui technique (appui conseil dans les terminologies récentes), de telle sorte qu'on a vu, au cours de nombreuses années se multiplier les projets de vulgarisation et se mettre en place des organismes de recherche et de développement agricole (stations de recherche et de développement, institutions spécialisées de vulgarisation…), constituant un maillage et réalisant ainsi, un «quadrillage» presque total des zones rurales.

Alors, ce que l'on a constaté est que non seulement ces projets n'ont pas abouti à une amélioration durable de la production et de la productivité agricoles, mais que bien souvent, ils ont conduit à un «traumatisme de comportement» chez les populations concernées et que l'on s'est retrouvé en fin de projet dans une situation pire que celle qui existait avant la mise en œuvre dudit projet, au point qu'on arrive à se demander, parfois, s'il n'y pas une corrélation inversement proportionnelle entre l'importance des sommes investies et les résultats effectivement obtenus.

Cela devrait constituer en lui-même, un axe de recherche en matière d'économie agricole ou de sociologie rurale, pour lequel, le monde scientifique devra sérieusement s'y pencher, c'est dire que tout projet devra s'appuyer sur les principes de base, d'ailleurs très connus : la rentabilité économique, l'acceptabilité sociologique et la durabilité écologique.

Alors, une chose paraît aujourd'hui certaine à la lumière des expériences passées : « rien ne servirait d'investir davantage dans les entreprises d'assistance technique, dans sa vision globale, si on ne commence pas, par reconvertir et changer les méthodes -et toute reconversion doit tout d'abord viser la reconversion des esprits- qui, eux, font appliquer les méthodes; c'est dire que la performance première est celle que recèle l'homme en premier chef -(fort heureusement que celles-ci sont actuellement en train de changer graduellement).

Le sens de conscience pleinement ressenti aujourd'hui, tant au niveau des pouvoirs publics que la société civile pour la promotion de l'agriculture et de son soubassement le milieu rural, offre cette opportunité de changement. Aussitôt, un virage important s'est opéré ces dernières années en matière de développement agricole et rural, qui présage d'un avenir de pleine mesure, et qui devrait pour autant consolider les acquis et promouvoir les ingrédients d'une agriculture moderne à caractère durable. Alors y penser, c'est déjà agir.

Aujourd'hui, les jalons d'une agriculture moderne apte à affronter les défis de la sécurité alimentaire du pays, semblent être réunis, mais qui appellent néanmoins, une consolidation et une poursuite des efforts avec toutefois, une « modélisation » sur le plan de l'intégration agriculture-industrie et les systèmes d'appoint à l'agriculture (ressources en eau, système de connaissance : recherche-formation et vulgarisation et autres mesures juridiques et d'intendance.

Les ressources humaines devront y être pleinement engagées, car faut-il se convaincre que l'homme est au centre du développement et que, par ailleurs, nous devons y être pleinement impliqués dans la mesure où le développement est une affaire de tous et donc une affaire de la nation toute entière et non seulement celle des gouvernements et des pouvoirs publics. Notre devenir est dès lors, entre nos mains et l'agriculture est un trésor d'avenir. C'est la richesse d'aujourd'hui et de demain.

Il faut cependant se convaincre que l'agriculture ne se pratique pas en vase clos, dont les éléments endogènes sont les variables de commande, mais fait appel à une action multisectorielle qui, en gros, favorise son essor, au moment où la modalisation accrue du commerce agricole, les accords d'association avec l'Union européenne, la baisse des ressources en sol et en eau suite à une urbanisation féroce, à une dégradation et une sécheresse parfois récurrente et la mise à niveau du secteur pour s'insérer au marché international, demeurent autant de défis à relever pour l'agriculture algérienne au cours des années à venir, et ce, en liaison avec l'accroissement démographique et la disponibilité en ressources.

Cela étant, voyons donc quelques-uns des agrégats des handicaps enregistrés par le passé, dans la conduite des politiques agricoles des décennies durant notamment pour son volet encadrement technique qui nous semble, constituer la preuve probante des insuccès constatés et qui ont marqué certes, les étapes d'évolution de l'agriculture algérienne, le long des décennies.

• L'une des raisons qui paraît devoir expliquer, croyons-nous, cette tendance est liée à l'insuffisante préparation des agronomes à comprendre les sociétés rurales auxquelles ils s'adressent. Ce constat s'explique par la très nette insuffisance d'une formation en sciences sociales et en communication rurale qui donnerait aux futurs agronomes à la fois, la conception et les outils pratiques leur permettant de découvrir la logique paysanne.

La réalité est telle qu'en l'absence d'une formation en sciences sociales et des sciences et approches de vulgarisation se développe dans les institutions de formation agronomique une sociologie et une économie implicites faisant en sorte que les agronomes ou encore, les futurs agronomes s'inscrivent en porte-à-faux envers leur propre société.

• La seconde raison est que du point de vue psychologique, les agronomes universitaires surtout prétendent savoir et maîtriser les techniques agricoles infiniment supérieures à celles des agriculteurs et vivent de ce fait, un complexe « de supériorité », entaché de toute une série de préjugés sciemment et inconsciemment dressés à l'endroit des agriculteurs, lesquels sont « taxés » de peu enclins au progrès. Cette tendance au préjugé est devenue une pratique courante. En fait, il n'y a là que l'image de la partie visible d'un iceberg de préjugés que l'on porte illico à l'égard des agriculteurs qualifiés sin die de peu enclins au progrès et à l'amélioration.

• La troisième raison est que les agronomes, programmes universitaires dépourvus de modules de sciences sociales et de communication en milieu rural aidant, n'ont pas souvent été conscients du fait que les agriculteurs sont aussi des innovateurs dotés d'expériences (l'agriculture est elle-même une science de l'expérience et des localités), jusqu'à ce qu'on ait fini par croire que les agriculteurs ne sont que de simples producteurs agricoles, incapables d'innovations et dépendants d'institutions de recherche et de sources multiples de technologies tout en omettant que les agriculteurs en savent beaucoup car dotés d'expériences de terrain et de pratiques acquises, peut-être depuis des générations.

Dans le monde, des pléthores de plaidoiries ont été consacrées à ce sujet. Elles font valoir en somme que les agriculteurs sont restés actifs dans le processus de développement des technologies et à l'heure actuelle, on s'y penche avec beaucoup d'intérêt, dans les milieux scientifiques et de recherche-développement. Deux tendances justifient cet intérêt :

- D'une part, il a été constaté que la plupart des entreprises de développement dirigistes ont été vouées à l'échec, faute de concertation avec les principaux concernés par ce processus et qui sont évidemment les agriculteurs;

- d'autre part, les changements des systèmes politiques et économiques devaient conduire à la démocratisation du développement et donc à une participation plus accrue des artisans de ce même développement.

• La quatrième est que la recherche conduite souvent en vase clos, se consacrant à sa propre organisation et fonctionnement, n'a pu établir des liens durables avec les agriculteurs en vue d'identifier les véritables problèmes d'ordre technique, économique ou social auxquels ceux-ci sont confrontés dans leur pratique quotidienne. Autrement dit, les chercheurs s'occupant de leur propre réseau ont souvent omis de lier des relations avec les agriculteurs pour lesquels, les innovations issues de la recherche sont censées être destinées.

Pis encore, faut-il insister ici sur le fait que les problèmes de la valorisation des produits de la recherche et de la production de référentiels techniques, n'ont souvent pas été résolus. Il est ainsi une vaine besogne de s'engager dans des activités de recherche, si celles-ci ne servent pas ses destinataires. Il existe de la sorte, un clivage entre chercheurs et agriculteurs qui ne font en définitif, bénéficier, ni les uns, ni les autres, des expériences acquises.

Sur le plan théorique, beaucoup de recherches ont été faites. Leurs précurseurs en parlent avec emphase, mais dans la pratique, on reste loin de démontrer le sens d'applicabilité de leurs résultats, jusqu'à finir par dire, pour certains, que : «les chercheurs qui cherchent, on en trouve et les chercheurs qui trouvent, on en cherche». Cette appréciation fait valoir l'écart entre le milieu de la recherche et celui du terrain, celui des agriculteurs.

• La cinquième est que l'émergence de la profession agricole sous-entend, dans l'arène du développement, la participation des agriculteurs aux diverses activités agricoles à travers leur organisation. Certes, elle (la participation) reste d'une portée révolutionnaire, mais elle ne saurait être complète sans se décharger de sa conception linéaire favorisant les plus nantis.

Se départir des vieux réflexes dans la gestion des activités agricoles, constitue également un gage pour leur réussite de concert effectif avec les populations concernées par le développement. Les organisations professionnelles telles les chambres d'agriculture, censées promouvoir la participation, n'ont pas, à l'heure actuelle, repensé leurs approches pour atteindre les objectifs escomptés.

Le constat fait est que la profession, dans son intégralité, s'inspire encore, pensons-nous, des modèles dirigistes fondés sur des principes bureaucratiques malgré certaines ouvertures sans pouvoir cristalliser sur le terrain des formes mobilisatrices des agriculteurs qu'elle est censée organiser dans un forum à caractère de promotion et de développement.

Il est constaté dans les chambres d'agriculture, une tendance qualifiée de «pessimisme méthodologique», autrement dit, on a du mal à identifier les réels obstacles et les malentendus profonds auxquels se heurte la stratégie du développement participatif. Tant les chambres d'agriculture que les conseils interprofessionnels, ont aujourd'hui, la lourde responsabilité d'organiser les agriculteurs et les segments des filières de production. Ce qui constitue le soubassement pour les mesures d'accompagnement engagées par l'Etat.

Ces critiques parfois acerbes concernent généralement les difficultés pratiques résultant des conflits d'intérêt, d'information insuffisante sur des contextes spécifiques, des procédures administratives. Cela se comprend et c'est toujours le cas lorsque la participation est considérée comme une panacée. Ce faisant, sans la participation active des agriculteurs, notamment des groupes défavorisés, il n'y a guère de chances que les initiatives de promotion soient viables à long terme.

Pis, les chambres d'agriculture ne doivent pas être en marge de l'évolution des conceptions, mais constituer elles-mêmes, un forum pour pouvoir prendre en charge les préoccupations des agriculteurs et concrétiser leurs attentes. L'engagement dans des études approfondies et des analyses faites sur le monde rural constitue également une des tâches nobles qui pourraient être dévolues aux chambres d'agriculture, mais également à certains centres d'études et de réflexion, universitaires ou autres.

Forum de concertation et de dialogue, et une organisation pour la représentation de la profession agricole, les chambres d'agriculture, considérées ainsi, peuvent-elles aller au-delà, du général pour s'intégrer dans le particularisme caractérisant les plus démunis des zones rurales, lesquels s'attendent à une promotion collective et individuelle à la fois.

Dans cet ordre d'idées nombreux sont ceux qui parmi les agriculteurs voient en l'aide qu'on a tendance à apporter aux plus nantis comme une profonde «injustice». Les chambres d'agriculture doivent toucher les populations des zones les plus reculées y compris celles des zones d'ombre, en vue de promouvoir leurs activités agricoles.

Sur un plan plus global, le dispositif professionnel tel qu'établi nécessite, sans jugement aucun, une certaine refonte pour qu'il puisse assumer la charge d'organiser les agriculteurs en leur apportant aide et assistance.

La construction de ce dispositif est en cours et le chantier sera long et difficile et doit s'atteler à soutenir l'initiative organisée des producteurs autour de fonctions concrètes telles que l'approvisionnement, les services, la collecte ou la mise en marché de la production afin de consolider et d'élargir la base de ce mouvement de développement. Comme il est de priorité d'inciter les opérateurs du monde agricole à s'organiser en coopératives.

Les agriculteurs au centre de diffusion de l'innovation

Aujourd'hui, on est en mesure, comme le soutiennent de nombreux agronomes et experts de renommée, de dire que les agriculteurs ont depuis toujours joué un rôle actif dans le développement des technologies de production agricole et d'agroalimentaire. Ce sont les agriculteurs qui ont découvert, sélectionné les cultures principales et domestiqué les animaux. Grâce à leurs activités innovatrices, plusieurs systèmes agricoles ont vu le jour et ayant été adaptés aux conditions locales et aux ressources disponibles.

En Algérie, la tendance est perceptible et qui appelle son encadrement dense tout en s'appuyant sur les acquis et en développant l'esprit des capacités, les aptitudes et les pratiques de leurs précurseurs.

Dans cet ordre d'idées que l'évidence saisissable le confirme au quotidien, Rhoades et Bebbington (1988) pensent « qu'il est possible de montrer qu'un changement de technologie introduit par le paysan ne se produit pas par accident, mais suit une forme de raisonnement qui lui est propre et que l'on pourrait comparer à la méthode scientifique d'aborder et résoudre un problème » (1).

Ce courant de pensées qui tend aujourd'hui à s'accréditer semble s'appuyer sur cette idée que les scientifiques ont la même approche que les agriculteurs : formuler les problèmes, envisager des hypothèses, les expérimenter empiriquement pour valider ou invalider les résultats obtenus.

Les paysans s'appuyant sur leurs propres expériences acquises depuis des générations ont souvent été à l'avant-garde des progrès réalisés à travers les âges. Sur cette idée, personne ne peut en disconvenir. Leur rôle dans le développement des technologies est aujourd'hui universellement reconnu.

Les connaissances agronomiques sont produites, pour certaines, par la recherche, d'autres par contre et peut- être la plupart sont issues de la pratique courante par la mise à l'épreuve et l'accumulation des expériences de plusieurs générations. Ainsi, la recherche scientifique et l'accumulation de la pratique de tous les jours sont autant de manières dont l'homme acquiert le savoir et les agriculteurs en font valoir dans leurs pratiques.

Des dizaines d'études ont été effectuées depuis la mise en application de la révolution verte entamée au milieu des années 50 du siècle dernier, sur l'adoption et la diffusion des innovations dont une large part a été consacrée aux recherches empiriques inhérentes principalement aux innovations introduites dans le développement agricole. Il s'en est suivi un processus de communication et de vulgarisation (extension) entre les institutions et centres de recherche agronomique, les institutions de développement et les agriculteurs.

De ces études, découlent de nombreuses expériences acquises qui dénotent, en somme, que : « les agriculteurs sont restés actifs dans le processus de développement des technologies et la diffusion des innovations et à l'heure actuelle on s'y penche avec beaucoup d'intérêt ». Une innovation telle qu'entendue ici, est d'abord, un fait nouveau constitué par une idée, une pratique récente ou un objet perçu comme nouveau par un agriculteur, un paysan dans un sens général. Mais une innovation dans la pratique de tous les jours peut être le résultat d'une intuition aiguë, d'un sujet éclairé, d'une pratique ancienne rénovée, ou d'une expérimentation confirmée.

Cependant, on s'accorde indéfiniment à dire que la plupart des agriculteurs adoptent rarement les innovations qu'ils ont entendues ou vues pour la première fois. Le plus souvent, ils ne les adoptent pas avant de les voir mises en application ou de les discuter auparavant des conséquences escomptables avec d'autres agriculteurs qu'ils connaissent et à qui ils font confiance.

De multiples recherches ont été réalisées en vue d'identifier quels sont les agriculteurs qui, dans une communauté donnée, sont les premiers à adopter les innovations qui leurs sont proposées. Il en résulte que ce sont généralement les agriculteurs qui par rapport à la moyenne, ont fait des études plus longues et assistent fréquemment aux cours dispensés aux agriculteurs et ont davantage de contacts avec les agents de développement. Ceux-ci sont plus actifs dans toute sorte d'organisations non exclusivement agricoles mais aussi sociales et politiques.

Un tour d'horizon dans notre environnement et on se rend compte de la véracité de ce fait. Cela considère que toute approche de formation et de perfectionnement, devra être destinée prioritairement à la population rurale (agriculteurs et éleveurs) en vue de l'inciter à être enclin au progrès en vue de s'adapter au changement et aux facettes multiples de la modernisation de l'agriculture. Ces agriculteurs s'aperçoivent assez fréquemment que l'agriculture est en phase de mutations et qu'en fin de compte, s'ils veulent demeurer dans cette sphère d'activités, ils doivent eux aussi changer.

Ils sont ainsi constamment à la recherche d'informations qui les aideront à saisir les nouvelles opportunités et adapter leurs systèmes de production aux changements intervenus. Ceci veut dire dans un certain sens que si nous voulons encourager l'adoption des innovations, il ne suffit pas d'offrir aux agriculteurs des informations sur les innovations, mais, il est important de modifier leurs attitudes et comportements envers le changement et d'accroître leur ouverture sur le monde tout en les incitant à regarder au-delà de leur voisinage pour s'enquérir des nouveautés.

La tendance au changement pourrait être obtenue au moyen d'écoles d'agriculture et par des programmes d'éducation destinés aux agriculteurs et à leur famille. Les vulgarisateurs de terrain, les animateurs ruraux et leurs réseaux peuvent avoir ainsi un rôle primordial dans l'information des agriculteurs. Les agriculteurs, si on considère seulement cette frange de la population rurale, ont souvent besoin uniquement d'orientations et d'informations.

Aujourd'hui, plus que jamais, le développement et la diffusion des connaissances sont les principales conditions du progrès économique et social, c'est dire que l'investissement immatériel, c'est-à-dire l'investissement dans l'intelligence est d'une importance capitale. Les ressources humaines, dans toute entreprise de développement, sont la plus grande richesse.

Investir dans le domaine de l'économie de la connaissance, c'est d'abord promouvoir et améliorer, sans cesse, la formation et élargir le champ de la circulation des informations « utiles » à travers des processus de communication et de vulgarisation et des réseaux multiformes des Tics, utilisés toutefois, à un bon escient.

Edouard SCHUH, l'économiste américain, fait remarquer, voilà quelques années, que : « l'accroissement de la production des années 20 au milieu des années 70 (du siècle dernier), s'est accompli sans que soit augmenté notre capital de ressources physiques. Il est entièrement dû à des améliorations de la productivité dont la plupart sont imputables à un savoir nouveau ou aux progrès de l'information (surtout). Cela montre clairement à quel point la ressource que constitue la connaissance est propre à favoriser le rendement » (2).

Il est ainsi pratiquement impossible de gérer le développement au quotidien sans une bonne formation et une bonne communication entre les différents acteurs.

Il en découle que l'adoption de la stratégie basée sur le déterminisme technologique, la valorisation des ressources, le transfert de technologie et la gestion rationnelle des exploitations agricoles moyennant l'implication directe des exploitants à travers des approches participatives, en bref, la bonne gouvernance, constituent aujourd'hui, autant de facteurs qui influent positivement sur la production du secteur agricole dans sa globalité.

L'accompagnement, l'appui et l'assistance aux exploitants et leur conseil devront constituer une action permanente. Il s'agit, dans cette approche, d'appuyer les innovations paysannes et concilier entre les connaissances empiriques et celles acquises du progrès scientifique, à travers la mobilisation de la connaissance pour la sécurité alimentaire.

*Agronome, post-universitaire

(1). RHOADES et BEBBINGTON. -Farmers who experiment: an untapped resource for Agricultural research and developmentt, International Potato Center- Apto. 5965. Lima, Pérou.

(2). SCHUH. G. Edouard - l'information : un bien de consommation (in dialogue n°60-1983. L'auteur est ancien ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'OTAN.