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Le phosphate algérien : mettre les bouchées doubles

par Mizane Abbes*

La création, en partenariat avec 2 compagnies chinoises, d'une société par actions de droit algérien dénommée « Algerian Chinese Fertilizers Company » pour entamer les activités préliminaires relatives au développement du projet phosphates intégré (PPI) est une bonne nouvelle pour l'industrie algérienne. Mieux vaut tard que jamais car, malgré que notre pays dispose de grandes réserves des phosphates estimées à 2 milliards de tonnes, la production de phosphate brut en 2020 ne représente que 0,58% de la production mondiale.

Ce taux, cité par l'Institut d'études géologiques des États-Unis USGS (United States Geological Survey) montre un retard considérable qu'il faut rattraper au plus vite car, à titre de comparaison, les réserves de phosphate du Vietnam ne sont que de 30.000 tonnes alors que sa production représente 18% de la production mondiale.

En général, il est admis que le phosphate est destiné principalement à la production des engrais phosphatés tels que le diammonium phosphate (DAP), monoammonium phosphate (MAP), ou encore superphosphate triple (TSP) mais il est également utilisé dans plusieurs domaines tels que: la métallurgie, le traitement des eaux, les fongicides, les suppléments de nourriture animale, etc.

La qualité du phosphate de Djebel Onk: un atout considérable

Selon EURACTIV1, un réseau de médias européens spécialisé dans la publication d'articles sur l'actualité européenne et sur les grandes questions européennes, le niveau de cadmium des phosphates marocains utilisés comme engrais pose un problème environnemental. Un bras de fer géopolitique s'annonce donc autour du cadmium car limiter la teneur en cadmium des engrais reviendrait à contraindre l'agriculture européenne à dépendre entièrement des phosphates russes.

Il faut noter que les engrais phosphatés sont très utilisés dans l'agriculture européenne et le vieux continent importe pour 85% de son approvisionnement en phosphates. La plupart proviennent du Maroc (1,8 million de tonnes en 2017), de la Russie (1,6 million), de l'Algérie (700 000), d'Israël et d'Afrique du Sud. Greenpeace et l'Association nucléaire mondiale affirment que le phosphate marocain est particulièrement riche en cadmium et qu'il contient de grandes quantités d'uranium. Les deux métaux lourds peuvent être responsables de cancer, d'insuffisance rénale et de maladies osseuses. La Commission européenne insiste sur une limite de 20 mg/kg de cadmium dans les engrais phosphatés, affirmant que tout niveau plus élevé entraînerait une accumulation de cadmium dans le sol. Le polluant pénètrerait alors dans la chaîne alimentaire à des concentrations croissantes et menacerait la santé humaine.

Dans son article paru en mai 2020 dans Quinfacts - RPR Series (1)2 et intitulé ‘'Cadmium and phosphate rock‘', le Docteur Bert Quin, créateur de QUINFERT en Nouvelle-Zélande, affirme : « le phosphate algérien possède l'un des niveaux de cadmium les plus bas (18 ppm) des gisements de RPR (Reactive phosphate rock) internationalement reconnus. C'est pourquoi je l'importe».

Le pétrole de Djebel Onk: un autre atout

La disponibilité du pétrole à proximité du gisement de phosphate de Djebel Onk est un avantage considérable car il permet de produire du phosphate calciné. En effet, la calcination du phosphate permet d'augmenter le taux du pentoxyde de phosphore (P2O5) de 10 à 15% et de diminuer considérablement la quantité des matières organiques contenues dans le phosphate brut. Le phosphate calciné sert à produire de l'acide phosphorique de très grande qualité et réduira également la quantité d'acide sulfurique utilisé pour la fabrication de ce dernier. En plus, l'acide phosphorique servira peut-être à alimenter l'usine de fabrication du STPP (Le tripolyphosphate de sodium) qui est un composé utilisé dans une grande variété de produits détergents mais aussi dans l'alimentation humaine, les aliments pour animaux, les procédés de nettoyage industriel et la fabrication de céramiques. Cette usine, située sur le site de FERTIAL à Annaba est à l'arrêt depuis 2005 suite à la dissolution le la société algérienne Kimial autrefois partenaire de la société tunisienne Alkimia. Il est donc urgent de procéder à des études technico-économiques et de prospecter de nouveaux procédés plus rentables de calcination des phosphates.

Le projet phosphates intégré (PPI) doit donc prendre en considération toutes ces données pour éviter les erreurs commises dans le passé. Le PPI doit également inclure dans son plan de développement la valorisation des sous-produits de phosphate. En effet, ces derniers peuvent être utilisés comme produit d'adsorption, notamment dans la déphosphatation des eaux usées.

Recherche scientifique dans le domaine des phosphates: tout est à créer. Dans son édition de mai 2019, la revue « Sciences & technologie » de l'Agence thématique de recherche en sciences (ATRST) sous la tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a mis en évidence l'importance de la recherche scientifique dans le domaine des phosphates. Dans son dossier spécial consacré au colloque organisé par l'ATRST sur les ressources minières, la revue a publié les recommandations des chercheurs sur la nécessité de créer un centre de recherche sur les phosphates. Car là il faut l'admettre, la recherche dans le domaine des phosphates est véritablement le parent pauvre de la recherche scientifique en Algérie.

A titre de comparaison, le Maroc possède déjà un centre de recherche depuis 60 ans ! Ce centre, le CERPHOS (Centre d'Etudes et de Recherches des Phosphates Minéraux) renferme actuellement plusieurs unités et laboratoires où des chercheurs de toutes les universités marocaines viennent effectuer des analyses et des thèses de recherche.

En conclusion, il est temps de prendre le taureau par les cornes afin d'entamer un véritable sursaut dans le domaine des phosphates mais sans précipitation car il faut garder à l'esprit que le phosphate est une ressource naturelle qui tendance à s'épuiser car, selon les projections, la population mondiale passera à 9,7 milliards en 2050. D'ailleurs le sommet sur le phosphore durable (4th Sustainable Phosphorus Summit)3 qui a vu la participation des responsable du FAO a déjà tiré la sonnette d'alarme quand au risque de l'épuisement de cette ressource.

*Prof

[1] EURACTIV.com

[2] www.quinfert.co.nz

[3] http://sps2014.cirad.fr/