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Intensifier l'adoption de la médecine nucléaire pour enrayer la hausse des cas de cancer

par Rafael Mariano Grossi*

VIENNE ? Les progrès des traitements du cancer ont amené d'énormes bienfaits et sauvé des millions de vies. Entre 2000 et 2015, les pays nantis ont réduit la probabilité de décès causés par le cancer de 20 %.

Mais ce progrès demeure hors de portée du reste du monde, accentuant ainsi les inégalités mondiales qui perdurent. Et le problème ne fait que s'aggraver. Sept personnes sur dix qui décéderont du cancer dans les deux prochaines décennies proviendront de pays à revenu faible et moyen, la plupart n'ayant même pas accès aux moyens de base pour affronter cette crise. D'ici 2040, le cancer tuera 11 millions de personnes par an dans ces pays.

En Amérique latine et dans les Caraïbes, on recensait près de 1,5 million de cas de cancer en 2020. D'ici 2040, les cas annuels devraient s'accroître d'un million ou presque, et les décès annuels passeront de 713     000 à 1,25 million. De même, en Afrique, dont le taux de mortalité du cancer est déjà 30 % au-dessus de la moyenne mondiale, devra faire face à une recrudescence des cas dans les prochaines décennies.

La communauté internationale doit revoir ses priorités pour contrer cette conjoncture. Une mutation épidémiologique profonde est en branle et c'est l'intérêt de tous de se suivre ces changements en amont. Puisque l'amélioration des conditions de vie rallonge la longévité, les décès causés par le cancer dépassent la mortalité des maladies transmissibles. En Afrique, le cancer tue plus de personnes que la tuberculose et au moins autant de personnes que le paludisme. Depuis la fin de 2019, six fois plus d'Africains - et dix fois plus d'habitants de l'Asie - sont morts en raison d'un cancer que de personnes qui sont mortes après avoir contracté la COVID-19.

L'affectation des budgets de santé n'a pas encore intégré cette donnée. Dans la plupart des pays à revenu faible et moyen, le financement de la lutte contre les maladies non transmissibles comme le cancer ne constitue qu'une fraction de ce que l'on dépense dans le combat contre les maladies transmissibles. Avec 23 pays d'Afrique qui n'ont accès à aucun équipement de radiothérapie, plus de 70 % de la population du continent n'a même pas accès à ces traitements, même si plus de la moitié de tous les patients en avait besoin. Le budget annuel par habitant en radiothérapie en Afrique est de 0,53 dollar ; en Amérique du Nord, où tous les besoins en radiothérapie sont comblés, ce chiffre est 35 fois plus élevé (et l'Europe présente les mêmes chiffres).

Les taux mondiaux de mortalité du cancer reflètent cette injustice flagrante. Dans les pays nantis, sept enfants sur dix atteints du cancer survivent; en Afrique, le taux est inférieur à trois enfants sur dix. L'Amérique latine et les Caraïbes constituent 10 % des cas de cancer infantile déclarés dans le monde, plus d'enfants et d'adolescents meurent de cette maladie que de toute autre cause.

Ces inégalités ne sont pas inéluctables. Les investissements dans la lutte contre le cancer peuvent produire des rendements substantiels. L'amélioration et l'expansion des traitements, des systèmes d'imagerie et de la qualité des soins pourraient multiplier par cinq le taux de survie sur cinq ans dans les pays à faible revenu, et par plus du double dans les pays à revenu faible et moyen. Élargir l'accès à la médecine nucléaire (des traitements radiologiques spécialisés) et aux services d'imagerie médicale pourrait prévenir presque 2,5 millions de décès causés par le cancer dans le monde entier d'ici 2030, générant des gains mondiaux de productivité à long terme de près de 1300 milliards de dollars - un rendement net de 180 dollars par dollar investi.

Certains lecteurs pourraient s'interroger sur les motifs du directeur d'un organisme de surveillance de la prolifération du nucléaire dans le monde qui écrit sur les lacunes des traitements du cancer dans le monde. En fait, l'Agence internationale de l'énergie atomique a reçu, dès sa fondation, de multiples mandats, dont celui de diffuser les applications nucléaires civiles aux personnes qui en ont besoin. Puisque la médecine nucléaire joue un rôle de premier plan dans la lutte contre le cancer, l'une des premières tâches de l'organisme est d'aider les États membres à se munir de ces technologies. Du Niger à l'Ouzbékistan, nous avons aidé les pays à accroître leur capacité de lutter contre le cancer depuis plus de six décennies.

Même si chaque pays doit définir ses propres priorités, la communauté internationale peut jouer un précieux rôle de soutien et c'est ce qu'elle fait. Le mois dernier, le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus et moi-même avons annoncé notre engagement d'intensifier la collaboration de longue haleine de nos organismes dans le but de renforcer l'aide aux pays dans leur lutte contre le cancer.

À l'AIEA, nous avons beaucoup réfléchi sur la façon d'y procéder, en effectuant un recensement des équipements de traitement du cancer et ses besoins des pays en développement et en réalisant des études visant à calculer les rendements positifs des investissements dans divers scénarios locaux. Ces travaux nous ont mené au lancement de l'initiative Rayons d'espoir, qui rassemblent les États donateurs, les experts techniques et médicaux, les organisations internationales, les institutions de financement public et le secteur privé. Réunis, ils peuvent tous aider les pays sans ou avec peu de capacité de créer les infrastructures nécessaires, d'acquérir du matériel neuf, d'appuyer l'innovation et d'assurer la formation nécessaire. En parallèle, les pays plus avancés dans ces domaines peuvent également devenir des pôles régionaux, contribuant à élargir l'accès aux soins et aux formations.

Le nombre de cas de cancer ne cessant de grandir, le fait de ne pas avancer équivaut à un recul. La COVID-19 a interrompu les traitements du cancer dans le monde entier. En Afrique et en Amérique latine, le nombre de procédures en médecine nucléaire a initialement chuté de 69 % et 79 %, respectivement.

Il faut maintenant que les instances mondiales réévaluent leurs priorités en conséquence. Cet exercice permettra de corriger une criante injustice et de faire en sorte que les progrès enregistrés dans la lutte aux maladies transmissibles ne soient pas annulés par l'essor des maladies non transmissibles, particulièrement le cancer.



Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier

*Directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique.