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Rivalités et enjeux divisant les USA, la Chine et la Russie: Pétrole à 100 dollars en 2022 ou, de nouveau, un cours baissier, comme en 2014 (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Aussi, peut-on que si, entre 2014 et 2019, se sont opérées six années de déflation en Occident, la situation sur le plan financier et monétaire mondial va complètement changer avec ce nouvel arrivant, le Covid-19, sur la scène mondiale, ne cessant de sévir sur tous les aspects de la vie publique et privée dans le monde.

Si le monde a fortement été affecté par la pandémie, par rapport à l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Asie, c'est l'Occident qui a été le plus touché par la maladie. Les États-Unis, par exemple, ont eu le plus grand nombre de contaminés dans le monde. Plus de 400 millions de cas contaminés et plus de 900.000 décès, en deux ans.

Dans un rapport de la Banque mondiale, on lit : «Washington, 8 juin 2020 - Le choc massif et brutal produit par la pandémie de coronavirus (Covid-19) et par les mesures d'arrêt de l'activité prises pour l'enrayer plonge l'économie mondiale dans une grave récession. Selon les prévisions de la Banque mondiale, le PIB mondial diminuera de 5,2% cette année, ce qui représente la plus forte récession planétaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour la première fois depuis 1870, un nombre sans précédent de pays vont enregistrer une baisse de leur production par habitant, indique la Banque mondiale dans sa dernière édition semestrielle des Perspectives économiques mondiales.

L'activité économique dans les économies avancées devrait décliner de 7% en 2020, sous l'effet des graves perturbations qui ont frappé l'offre et la demande intérieures, ainsi que les échanges et la finance. Le groupe des économies de marché émergentes et en développement devrait connaître sa première contraction en soixante ans, avec une baisse globale de son PIB de 2,5%. Les prévisions font état d'une diminution de 3,6% des revenus par habitant, ce qui fera basculer des millions de personnes dans l'extrême pauvreté cette année.

Les pays les plus durement touchés sont ceux où l'épidémie a été la plus grave et ceux qui se caractérisent par une forte dépendance vis-à-vis du commerce mondial, du tourisme, des exportations de produits de base et des financements extérieurs. Bien que l'ampleur de la crise varie d'une région du monde à l'autre, tous les pays émergents et en développement souffrent de vulnérabilités qui sont accentuées par ces chocs exogènes. En outre, la fermeture des écoles et les difficultés accrues d'accès aux soins de santé primaires auront probablement des effets durables sur le développement du capital humain».

Il est vrai que le monde entier est touché par la maladie, mais la clé de voûte, ce sont les États-Unis, seuls en mesure de «réanimer» l'économie mondiale. En effet, tout va venir de la première puissance mondiale. Il faut rappeler que la Fed, en plein recul boursier dû à la pandémie, a abaissé, le 3 mars 2020, d'un demi-point son taux d'intérêt directeur, évoluant désormais dans une fourchette comprise entre 1% et 1,25%, loin des 2,25% à 2,5% atteints en décembre 2018.

Douze jours après, de nouveau, le 15 mars 2020, la Fed abaisse ses taux, et tout en se concertant avec les autres Banques centrales, sans attendre la réunion de son comité de politique monétaire, abaisse d'un point son taux directeur; le taux se situe désormais entre 0% et 0,25%; elle annonce également qu'elle reprenait ses achats de titres sur les marchés, pour au moins 700 milliards de dollars sur les marchés (achat de 500 milliards de dollars de bons du Trésor et de 200 milliards de dollars de titres hypothécaires). Elle annonce, par ailleurs, une action coordonnée avec les autres grandes Banques centrales pour fournir des liquidités en dollars aux marchés.

Il est évident que l'heure est grave pour les États-Unis, et que de gros moyens financiers devaient être mis en œuvre. Devant cet ennemi invisible qui frappe les États-Unis et met de plus en plus l'économie américaine en difficulté, les parlementaires américains débloquent, dans un premier temps, le 5 mars 2020, un plan d'aide de 8,3 milliards de dollars pour financer la lutte contre le coronavirus. La situation pandémique allant en s'aggravant, ils approuvent, le 18 mars 2020, un vaste plan d'aide sociale de 100 milliards de dollars.

Neuf jours après, la situation sanitaire continuant à s'empirer, le Congrès américain ne lésine plus sur le montant à accorder, et le 27 mars 2020, il vote un plan historique de relance de 2.200 milliards de dollars pour l'économie. Ce plan est promulgué, en grande pompe, par le président Donald Trump. C'est dire l'incroyable revirement de la politique monétaire menée par la Fed américaine. Cette fois-ci, elle va financer surtout l'économie américaine, avec des nouvelles liquidités «fraîchement émises» et qui ont besoin comme toujours des contreparties physiques (pétrolières et l'or). Sans ces deux «piliers», impossible pour la Fed de financer de pareils montants sinon à provoquer un krach mondial du dollar.

Ce plan nous rappelle les plans historiques de sauvetage et de relance déjà votés en 2008, 2009, 2011 (plan Paulson...). L'Amérique, devenue l'épicentre de la pandémie mondiale, est passée d'un petit plan d'aide de 8,3 milliards de dollars à 2.200 milliards dollars, après 22 jours. N'est-ce pas incroyable ? Prodigieux ? Miraculeux ? Les donnes mondiales ont été bouleversées, «fini la déflation ou plutôt elle va progressivement s'estomper et faire place à l'inflation et la montée du prix du pétrole, de l'or...».

Qui est l'instigateur de cette politique macroéconomique aux États-Unis ? N'est-ce pas le Covid-19 ? L'adage «à quelque chose malheur est bon» a tout son sens dans cette pandémie que l'on peut dire «providentielle»; elle a obligé l'Amérique, qui détient la bourse d'argent mondiale, à délier les cordons et «sortir» les liquidités nécessaires, pour soutenir l'économie, et se faisant, par les contreparties nécessaires, pétrole en particulier, détenues par les pays du reste du monde, aider financièrement le monde.

Et c'est ce qu'a fait la Fed. Les parlementaires américains ont certes voté les plans de soutien et de relance économique, mais ils n'ont pas de «currency board» (caisses d'émissions) pour le financement. Et c'est justement la mission de la Réserve fédérale. Le 11 juin 2020, la Fed annonce qu'elle continuerait à soutenir le système bancaire et rachèterait au moins à 120 MDS d'obligations par mois aux banques, entre 80 milliards de dollars d'obligations souveraines (titres de dette du gouvernement US en bons de Trésor) et 40 milliards de titres privés (prêts immobiliers).

Si on fait le compte des liquidités qu'aura à injecter la Fed américaine : un QE de 700 milliards de dollars (Mds$), plus 8,3 Mds$, plus 100 Mds$ auxquels il faut ajouter 120 Mds$ par mois, soit 1.440 Mds$ en un an, ces montants représenteraient au total un QE de 2.248,3 milliards de dollars pour 2020. Soit à peu près les plans votés par le Congrès américain en mars 2020. Donc, tout le fardeau financier pour l'économie américaine et pour une grande partie du monde repose sur les injections monétaires qu'aura à opérer la Fed américaine.

Qu'en est-il du côté de l'Europe ? Il est évident que dans la gestion financière de l'économie-monde, les grandes Banques centrales occidentales se concertent entre elles pour éviter des fluctuations erratiques des taux de change des monnaies internationales. Tout dysfonctionnement monétaire entre ces Banques centrales se traduirait par un désordre tel qu'il remettrait en question leur «pouvoir monétaire exorbitant» sur le monde.

Si la Fed ne se concerte pas avec la BCE et procède massivement à des injections monétaires massives (planche à billets) donc ex nihilo, et malgré les contreparties physiques que sont le pétrole et l'or, le dollar va se déprécier fortement. Une forte dépréciation du dollar US pourrait entraîner une fuite de capitaux hors des États-Unis et provoquer un krach boursier comme ce qui s'est passé le 19 octobre 1987, le «lundi noir». Ou encore en 1923, le retrait des capitaux américains a provoqué une forte création monétaire en Allemagne qui, à son tour, a provoqué une hausse exponentielle des prix, qui s'est soldée à la fin par une hyperinflation.

Justement, pour éviter cette situation, trois jours après la décision de la Fed d'injecter 700 milliards de dollars d'achats de titres, la BCE annonce, à son tour, le 18 mars 2020, un plan d'urgence de 750 milliards d'euros destinés à des rachats de dette publique et privée pour tenter de contenir les répercussions de la pandémie sur l'économie. Il s'ajoute aux 120 milliards d'euros annoncés par la BCE, le 12 mars 2020, en guise de mesure de soutien face au coronavirus qu'elle allait injecter sur les marchés afin de soutenir l'économie de la zone euro. En rajoutant ses rachats de 20 milliards d'euros par mois depuis le 1er novembre 2019, l'enveloppe de 120 milliards d'euros débloquée du 12 mars 2020 et le plan d'urgence, la BCE aurait injecté 1.150 milliards d'euros.

Mais la situation financière en Europe ne s'arrête pas là face à une crise de coronavirus qui a mis l'économie européenne dans une situation de confinement extrême. Ce qui retentit très négativement sur les entreprises et les ménages. Aussi, un autre plan de rachat de dette est mis en œuvre par la BCE. Aussi, annonce-t-elle qu'un programme de rachat de dette publique et privée «PEPP», déjà en cours depuis mars avec une enveloppe initiale de 750 milliards d'euros, est augmenté de 600 milliards d'euros et prolongé jusqu'à «au moins fin juin 2021», contre fin 2020 initialement. L'enveloppe totale passe, de mars 2020 à juin 2021, à 1.870 milliards d'euros.

Aux États-Unis, neuf mois plus tard, le 22 décembre 2020, le Congrès américain a approuvé un nouveau plan de soutien de 900 milliards de dollars pour aider les familles et les entreprises. La veille, les médias ont fait état que 14 millions de nouveaux chômeurs américains ont vu leur allocation expirer à minuit. C'est dire la situation catastrophique à laquelle est arrivée l'économie américaine; les États-Unis comme l'Europe et le monde entier se débattent dans une crise sanitaire qui ne s'arrête pas.

Le lancement de plans massifs américains affectera inévitablement la monnaie chinoise. Un excès de masse monétaire en dollar et en euro poussera à la hausse le taux de change du renminbi (yuan) chinois, ce qui affectera le commerce extérieur de la Chine, rendant plus cher les exportations chinoises. Seul moyen pour dégonfler l'appréciation du yuan, les autorités monétaires, i.e. la Banque centrale de Chine, avec l'accord du gouvernement chinois, procèdera comme les autres pays émetteurs de monnaies internationales à une politique monétaire non conventionnelle. En clair, elle mènera un programme de quantitative easing.

C'est ainsi que, deux mois plus tard, le 22 mai 2020, la Chine annonce un plan d'investissement massif d'un montant de 3.750 milliards de yuans (481 milliards d'euros) pour financer les infrastructures et, par ricochet, la consommation. De plus, le gouvernement chinois a annoncé l'émission de «Corona bonds», un emprunt d'Etat de 1.000 milliards de yuans en réponse à l'épidémie. Avec le déficit public de 1.000 milliards, cet emprunt (128 milliards d'euros) permettra de soutenir l'emploi et les collectivités locales. Et malgré ces mesures, les autorités chinoises ont prié ces dernières de se serrer la ceinture, compte tenu des bouleversements économiques dus à la crise sanitaire. Le taux de chômage en Chine a atteint 6%, néanmoins bien moins aux 10% et plus aux États-Unis et en Europe.

De nouveau, avec l'élection de Joe Biden, le nouveau président américain, le Congrès américain adopte, le 10 mars 2021, un plan de relance colossal d'un montant de 1.900 milliards de dollars. Si on fait le décompte des montants que la Fed aura à répondre sur les différents plans de soutien, entre mars 2020 et mars 2021, et donc le montant total à injecter, il s'élève à 5.048,3 Mds$.

Il est naturel qu'après 2020, une année pratiquement de confinement pour une grande partie du monde, avec des récessions presque généralisées, sauf la Chine dont le taux de croissance a baissé mais est resté positif, l'économie occidentale reparte en 2021 avec des conséquences positives pour une grande partie du reste du monde.

Et cela se voit déjà avec l'évolution du cours du pétrole. En effet, si le prix du pétrole a atteint 18,94 dollars le baril, le 21 avril 2020, et ce, avec un arrêt presque total de l'économie mondiale, et 36,11 dollars, le 6 novembre 2020, il repartira à la hausse dès janvier 2021. Il est à 57,14 dollars le 12 janvier 2021; à 70,45 dollars le 10 mars 2021; à 77,81 dollars, le 6 juillet 2021; à 86,92 dollars le 27 octobre 2021; à 95,33 dollars le 11 février 2022 (Données Site : prixdubaril.com).

Que peut-on dire de cette évolution haussière du prix du baril de pétrole ? Il est clair qu'elle évolue en adéquation, d'une part, avec les liquidités injectées par la Fed dans le cadre des plans de soutien et de relance votés par le Congrès américain, et, d'autre part, avec la reprise économique mondiale. Il est clair aussi que la dette publique américaine a fortement augmenté entre 2020 et 2022. Selon les médias américains, «le Trésor américain a annoncé que la dette nationale des États-Unis dépassait désormais comme délirante de 30.000 milliards de dollars. Un nouveau palier franchi plus rapidement que prévu en raison de la crise sanitaire : la dette a augmenté de 7.000 milliards de dollars depuis 2019».

Sur le plan économique et financier, le problème n'est pas la dette intérieure qui peut être maîtrisable mais la dette extérieure qui fait des pays étrangers des créanciers de l'Occident et de celui-ci ses débiteurs, une situation tenable tant que les pays étrangers demandent des monnaies internationales occidentales. Si, par exemple, ces pays optent pour une autre monnaie internationale, le renminbi chinois, par exemple, et de plus en plus, les investisseurs tournés vers cette monnaie, la situation pourrait alors être périlleuse pour les pays occidentaux. Et c'est la raison pour laquelle, les Banques centrales occidentales ont opté pour des politiques monétaires non conventionnelles, i.e. procéder massivement aux rachats d'actifs de dettes publiques américaines, européennes... détenues par des non-résidents (pays étrangers).

Et, aujourd'hui, avec ces milliers de milliards de dollars injectés par la Fed, et la hausse inévitable du prix du pétrole et de l'or, forcément, les pays exportateurs de pétrole vont voir leurs réserves de change augmenter, et c'est une bonne nouvelle pour eux et pour le reste du monde qui profite aussi de cette financiarisation de l'économie mondiale qui booste leurs économies.

Cependant, une question se pose aujourd'hui, et elle est primordiale, une question-phare même pour l'avenir du monde. Si, tout compte fait, la pandémie a «brisé» la politique d'assèchement monétaire du monde par la Fed, mise en œuvre entre 2014 et 2019, et aujourd'hui a débloqué la situation en ouvrant grand la bourse de l'argent, et a apporté de l'oxygène à une situation qui devenait de plus en plus critique pour les pays du reste du monde, en particulier des pays exportateurs de matières premières, de pétrole, de gaz et produits agricoles, il reste que tout n'est pas gagné pour ces pays.

Certes, les prix du pétrole, des matières premières ont augmenté, et forcément ces hausses vont occasionner à ces pays une hausse de leurs réserves de change via leurs exportations, il demeure que cette situation idyllique de hausse des prix risque de ne pas durer. En effet, depuis l'annonce de la Banque centrale américaine (Fed), le 3 novembre 2021, qu'elle va réduire ses achats d'actifs mensuellement de 15 milliards de dollars entre obligations souveraines et privées, à compter de ce mois, en clair, un « deuxième tapering », signifiant que la réduction de 120 milliards de dollars par mois va se faire progressivement; à raison de 15 milliards de dollars de réduction par mois, à compter de novembre 2021, le QE de 120 milliards de dollars par mois sera ramené à zéro, à la mi-2022, i.e. en juin 2022.

Le problème est que « la Fed s'est ravisée » en décembre 2015, elle a indiqué qu'elle cessera ses rachats d'actifs dès mars 2022, ce qui lui permettra de contrer l'inflation qui est élevée. Cela lui permettra de relever ses taux directeurs qui sont aujourd'hui maintenus entre 0 et 0,25% depuis mars 2020. Et donc la situation change totalement pour l'évolution des cours pétroliers. Il est évident que si la Fed, en mars 2022, met fin à ses quantitative easing, le monde reviendra à la situation de l'année 2014 qui a vu les prix du pétrole s'effondrer.

On peut penser que le prix du baril continuera à monter, qu'il pourra aller jusqu'à 100 dollars, mais il ne le demeurera pas très longtemps. Probablement, il va baisser et revenir à ses cours autour de 60 dollars, au deuxième semestre 2022. D'autant plus que ce pronostic est « confirmé » pas la Fed elle-même qui indique que le taux d'inflation va baisser, en 2022, aux États-Unis. Comme on le lit dans l'article du site AGEFI, titré « La Fed cessera ses achats d'actifs dès mars prochain » du 15 décembre 2021 :

« La Banque centrale américaine (Fed) table sur une inflation plus forte que prévu en 2021 et 2022, et a, pour l'endiguer, annoncé mercredi qu'elle cesserait plus tôt qu'anticipé ses mesures de soutien à l'économie, ouvrant la voie à trois relèvements de ses taux directeurs en 2022.

L'inflation aux Etats-Unis devrait être de 5,3% en 2021 et 2,6% en 2022, a indiqué la Fed dans un communiqué publié à l'issue de la réunion de son comité de politique monétaire, quand elle prévoyait en septembre, respectivement, 4,2% et 2,2%.

Pour contrer cette escalade des prix, la puissante institution envisage de cesser ses achats d'actifs dès mars, avec trois mois d'avance sur le calendrier initial. Le ralentissement progressif des achats d'actifs, débuté en novembre, devait en effet, initialement, se terminer en juin. Cela lui permettra ensuite de relever ses taux directeurs, maintenus mercredi dans la fourchette de 0 à 0,25% dans laquelle ils avaient été abaissés en mars 2020, face à la propagation de la pandémie de Covid-19 aux Etats-Unis ».

Dès lors, la fin des 120 milliards de dollars par mois et la remontée des taux d'intérêt directeurs constitueront un début de cauchemar pour les pays exportateurs de pétrole et de matières premières, avec de nouveau un endettement ou un surendettement pour les pays qui sont déjà endettés. Ceux qui ne le sont pas les rejoindront avec un décalage de quelques années. La guerre sino-américaine continuera de plus en plus avec des représailles de part et d'autre. Mais si les États-Unis ont l'avantage du « pouvoir exorbitant du dollar », la Chine a l'avantage de sa patience, de sa compétitivité internationale. Sa population active près de 800 millions de travailleurs, laborieux dans leur travail, le renminbi s'internationalise et sa « route de la soie » commencée en réalité bien avant 2013 lui permet de tisser sa toile sur le monde. Ce que ne font pas les États-Unis ni l'Europe profitant uniquement de ce pouvoir de l'argent mondial, qu'ils ont encore entre leurs mains, pouvoir qui risque un jour de changer de mains.

Précisément, un équilibre doit être trouvé à ce dysfonctionnement qui se profile en 2022, avec le deuxième tapering, le premier s'étant opéré en 2014 et s'est terminé en 2019, avec la survenue de la pandémie Covid-19 qui a bouleversé les plans de la Fed américaine. Si le deuxième tapering commence en 2022, cela signifie qu'il va durer surtout que la pandémie mondiale est en train de s'essouffler et tout donne à penser qu'elle est dans sa phase finale. Et donc le 2ème tapering durera plusieurs années du moins tant qu'il n'y a pas d'issue à la confrontation sur le plan économique entre les États-Unis et la Chine. Or, comme « la nature a horreur du vide », un nouvel acteur se profile déjà à l'horizon, c'est la Russie qui a massé 100.000 hommes à la frontière de l'Ukraine. Les États-Unis ne cessent d'affirmer que la Russie s'apprête à envahir l'Ukraine. Comme le témoigne un message du site 20minutes.fr du 12 février 2022, qui a pour titre « Conflit Ukraine-Russie : l'avertissement de Washington suggère « que Poutine va entrer en guerre ce week-end ou en début de semaine ». On lit :

« L'avertissement est sans équivoque. Les Etats-Unis ont affirmé vendredi que la Russie pourrait envahir l'Ukraine avant la fin des Jeux olympiques, qui se terminent le 20 février, et avoir recours à « des bombardements aériens ». Même si Washington assure ne pas avoir d'élément indiquant que Vladimir Poutine ait arrêté sa décision, 3.000 soldats supplémentaires vont être envoyés en Pologne dans les prochains jours, et de nombreux pays ont appelé leurs ressortissants à évacuer l'Ukraine dans les 24 ou 48 heures. Selon des hauts responsables américains cités sous couvert d'anonymat par l'agence AP, le département d'Etat va annoncer ce samedi matin une évacuation obligatoire des personnels diplomatiques de l'ambassade américaine à Kiev [...].

Jeudi, une téléconférence a d'ailleurs réuni une douzaine de dirigeants occidentaux : Joe Biden, Emmanuel Macron, le chancelier allemand Olaf Scholz, le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, Charles Michel, ainsi que le Premier ministre britannique, Boris Johnson, le président polonais, Andrzej Duda, ou encore le président du Conseil italien Mario Draghi et le Premier ministre canadien, Justin Trudeau.

Arrivée de nouvelles forces russes

« Nous continuons à voir des signes d'escalade russe, y compris l'arrivée de nouvelles forces à la frontière ukrainienne », a déclaré Jake Sullivan, selon qui cette invasion peut « intervenir à tout moment », y compris avant la fin des JO. Il balaie ici les spéculations d'observateurs estimant que Vladimir Poutine ne se risquerait pas à irriter son allié Xi Jinping en attaquant pendant les Jeux. Non seulement Moscou a déployé de nouvelles forces, mais des images satellites semblent montrer que des hôpitaux de campagne ont été installés ces derniers jours ».

Il est évident que ce conflit « entre les États-Unis et la Russie » est ancien; il date même depuis la dislocation de l'ex-URSS. Les pays d'Europe centrale et orientale se sont détachés de l'ex-aire soviétique et ont rejoint l'aire occidentale. L'Ukraine, depuis la révolution orange fin 2004-début 2005, puis en 2014, s'est détachée, à son tour, de l'aire russe. Puis est venue l'annexion de la Crimée par la Russie, le 18 mars 2014, suite à un référendum unilatéral organisé par le Parlement de Crimée, ne reconnaissant pas les autorités provisoires à Kiev et proclamant la réintégration de la Crimée à la Russie. Les sanctions occidentales contre la Russie, après cette annexion, ont porté, entre autres, sur ses exportations pétrolières. Les cours du pétrole ont fortement baissé; des sanctions qui sont allées de pair avec la fin du programme du QE3, en octobre 2014.

La guerre du Donbass a suivi la crise de Crimée, en avril 2014, avec une insurrection armée contre le pouvoir de Kiev. Depuis, la situation s'est détériorée et ni le premier accord Minsk 1 signé en septembre 2014 ni les accords Minsk 2 signés en septembre 2015 n'ont réglé la question des deux provinces de la région du Donbass (Donetks et Louganks); le conflit perdure entre pro-russes soutenus par la Russie et pro-européens soutenus par l'Occident.

En Biélorussie, depuis les élections présidentielles de 2020, la situation sur le plan politique a aussi changé même si l'ancien régime politique est toujours au pouvoir. Il est évident que l'Occident cherche à « grignoter » l'espace sous influence russe jusqu'à mettre les forces de l'OTAN à la frontière de la Russie et des régimes démocratiques alliés à l'Occident, aux frontières de la Russie. Ce qui aurait une influence inévitable sur la situation interne de la Russie.

On comprend dès lors que se joue, dans le conflit du Donbass, l'avenir même de la Russie. L'intérêt que porte la Russie à l'Ukraine est stratégique. Si l'Ukraine passe à l'Occident, viendra le tour de la Biélorussie, puis l'affaiblissement de la Russie. Quant à l'Occident, il fait miroiter aux masses les avantages de la démocratie sans montrer qu'il vise lui aussi la puissance face à la Russie et la Chine.

Sur le plan des forces russes massées à la frontière ukrainienne, peut-on penser que la guerre est inévitable ? Elle n'est pas inévitable du moins pour un temps proche. Le conflit va certainement perdurer sur le plan diplomatique; il est donc peu probable qu'il y aura imminence de la guerre comme l'affirment les États-Unis. Si une invasion est déclenchée, cela viendrait à donner raison à l'Amérique, et la Russie apparaîtrait comme un agresseur.

Aussi, les Russes sont conscients de cette situation, par conséquent, ils vont faire perdurer le bras de fer avec les États-Unis, et donc resteront à la frontière de l'Ukraine le temps qu'il faudra jusqu'à ce que pointe une éclaircie.

Quant aux États-Unis, ils multiplient les annonces alarmistes sur une invasion imminente, il est clair qu'ils veulent pousser la Russie à attaquer, ce qui n'est autre qu'une attaque psychologique pour faire tomber la Russie dans le piège d'une guerre entre une grande puissance et un pays qui ne menace pas, si ce n'est un litige sur deux provinces frontalières qui refusent l'autorité centrale ukrainienne.

Donc, les Russes ont plutôt intérêt à attendre une éclaircie, et ce sera probablement la guerre mais avec un événement qui la justifierait. Quant à parler de désescalade, elle n'a pas de sens réel tant les enjeux sont considérables. De plus, un retrait des forces russes pourrait porter atteinte à la crédibilité de la Russie; et plus grave, il laisserait le champ libre à l'Occident, qui continuerait une guerre de subversion dont l'enjeu est de faire entrer des pays de l'aire ex-soviétique dans l'aire occidentale.

Côté Occident, sur les conséquences d'une guerre, les États-Unis n'auront rien à perdre puisque ce ne sont pas eux qui sont menacés. Et l'Ukraine ne fait pas partie de l'OTAN. Cependant, cette nouvelle menace russe sur l'Ukraine ou une guerre qui suivrait apparaîtrait comme un événement impondérable qui vient à la suite de la pandémie Covid-19. Guerre ou non, cette crise politique majeure peut influer sur les politiques monétaires de la Fed si les États-Unis se trouveraient obligés à financer des dépenses d'armements et d'augmenter le budget du Pentagone pour renforcer les capacités opérationnelles face à la Russie et la Chine.

Et cela déjà s'est opéré, il faut le rappeler, entre septembre et novembre 2017 lorsque la Corée du Nord a procédé aux essais, pour la première fois, d'une bombe thermonucléaire (bombe H), et procédé aussi aux essais d'un missile intercontinental capable de frapper une cible à 13.600 km, ce qui a mis le territoire américain à portée d'une attaque nucléaire nord-coréenne. Ces essais confirmés internationalement ont provoqué un branle-bas de combat aux États-Unis, le danger d'une attaque nord-coréenne devenait une réalité. Que s'est-il passé sur le plan pétrolier ? Les cours du pétrole ont bondi de 47,80 dollars, le 1er septembre 2017, à 67,91 dollars, le 1er janvier 2018; à 84,77 dollars le 1er août 2018. Ils ne sont redescendus fortement qu'à partir de cette date; le 1er novembre 2018, le prix du pétrole est à 54,29 dollars (Chiffres Site : prixdubaril.com).

Il est évident que la Fed a fait tourner la « planche à billets » devant la menace nord-coréenne et financer toutes les dépenses d'une guerre en vue contre la Corée du Nord, ce qui a nécessité des injections massives de liquidités ex nihilo (émises à partir de rien), et de nouveau, la hausse du prix du pétrole pour servir de contreparties physiques à ces émissions monétaires. Sans la hausse du prix du pétrole, le dollar dévissera sur les marchés monétaires; une forte dépréciation du dollar empêchera la Fed d'injecter de fortes liquidités pour financer les dépenses militaires contre la Corée du Nord. On comprend que suite aux rencontres entre Donald Trump et son homologue nord-coréen, Kim Jong-un, que la situation entre les deux pays s'est apaisée; les prix du pétrole ont commencé ensuite à diminuer, signifiant que la Fed mettait fin à ses émissions monétaires; le danger étant écarté.

Au final, que peut-on dire des enjeux qui divisent les grandes puissances ? Chacune cherche à avoir l'ascendant sur l'autre ou à tenir en respect l'autre. Pour ce qui est du monde demain, même si le conflit finira par s'apaiser, et il faut le dire que « provisoirement », la crise du Donbass sera simplement reportée compte tenu des enjeux considérables qu'elle revêt entre l'Occident à la Russie, ou que la pandémie finira par s'essouffler, un impondérable est toujours « possible », dans le sens qu'une guerre éclate malencontreusement ou qu'une autre pandémie de portée mondiale survienne ; de nouveau les cartes du monde seront rebattues ; ceci simplement pour dire que le monde n'est pas figé, qu'il avance nonobstant les stratégies des institutions des grandes puissances qui affûtent leurs armes pour dominer le monde.

La vraie domination vient de ces institutions, il faut le dire, se rappeler comment l'Union soviétique est tombée comme un château de cartes, par le seul moyen des politiques de ces institutions – l'URSS a été financièrement asphyxiée et s'est disloquée avec tout son glacis européen, les pays d'Europe centrale et orientale passés en Occident et suivie de la dislocation de la Fédération de Yougoslavie. La seule remarque que l'on peut faire dans ce processus de fin d'une grande puissance est que l'Occident avait pour lui l'histoire, i.e. que l'Union soviétique devait disparaître, et c'est ce qui s'est passé.

Mais « asphyxier » une grande partie du monde, l'Occident n'a pas pour lui l'histoire, bien au contraire, il a l'histoire contre lui. Aussi que des impondérables surviennent « guerre qui changerait le rapport des forces, une nouvelle pandémie mondiale, ou un phénomène qui arrive de portée mondiale », et les Banques centrales occidentales se retrouveront obligés à revoir leurs cartes, leurs politiques, à penser au reste du monde qui n'a pas de monnaies internationales.

N'est-ce pas là un prodige, une providence ? Combien ces institutions occidentales ne penseront pas au reste du monde, la providence aura à penser à leur place à ce reste du monde, démuni face à la mainmise occidentale. Et c'est ce qu'on devrait retenir de cette pandémie, un microscopique virus qui, paralysant l'Occident et l'humanité, a obligé les grandes Banques centrales et les Parlements des grandes puissances à « mettre la main dans la poche » pour se financer et financer le monde.

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale - Relations internationales et Prospective