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Robba La Berbère, fille du Mcid (Sfisef) et de Benian (Ala Miliaria): Réalité historique et archéologique

par Driss Reffas*

En m'intéressant à l'histoire antique de mon pays, et en parcourant l'ouvrage de C.A. Julien (Histoire de l'Afrique du Nord- Des origines à la conquête arabe) j'ai été surpris de lire le nom de Robba, dans la page 236, où est mentionné le lieu de sa sépulture sous la Basilique qui porte son nom à Benian (Ala Miliaria) dans la wilaya de Mascara. Intéressé par l'importance historique que revêt l'information pour ma région, j'ai décidé d'engager minutieusement des recherches. C'était en l'an 2000, le mois d'août.

Au bout des trois premières années, tout un pan de l'histoire de notre région du 2ème au 5ème siècle, après J.C s'étala devant moi. Le Djebbel à quelques bornes de Sfisef, ma ville natale, dans la plaine du Mcid porte le nom de Robba, envoûta des générations pendant des siècles, précisément depuis l'émergence de l'Islam, c'est-à-dire après la conquête arabe. Ce monticule de 80 m de hauteur, appelé Djebel Lalla Robba par les autochtones attire par les formes de ses pierres, la curiosité. Mais en fait qui est Lalla Robba? D'où vient-elle, et pourquoi ses pierres aux formes bizarres ?

«L'énigme Lalla Robba», un écrit dans lequel il était important de mettre en valeur cette élévation par une description physique détaillée. Quatre versants qui se distinguent par de gros blocs atteignant jusqu'à 5 m de hauteur, de formes parallélépipédiques, collés les uns aux autres. Sur le versant-est, moins abrupt sont visibles des dalles circulaires délimitées par des grosses pierres de même configuration. Des blocs détachés du sommet garnissent les versants. Au bas du versant-sud est élevé un mausolée, pareil à celui des «Salihines» éparpillés sur les champs, aux sommets des collines dépourvus de sépultures. Il est visité par les femmes enceintes désirant une fille. Des prières sont dites, une bougie allumée est déposée et un morceau de tissu est accroché au mur. Si de cette visite est née une fille, elle est prénommée Robba. Ce prénom est très répandu dans notre région, et en Oranie d'une façon générale. Des formes particulières des blocs de pierres est née la légende selon laquelle : «Dans un passé très lointain, lors de la célébration d'un mariage, une dame, après que son enfant ait fait ses besoins, lui aurait fait sa toilette avec un gâteau (Msemène). La colère divine s'est abattue sur les fêtards, transformés en pierres, même leurs ustensiles ont accusé le même sort. La dame en question a subi une ascension vers le ciel ». Certainement que cette légende a autorisé la préservation du site, mettant en valeur le nom de Robba, sans pour autant connaître le cheminement historique de cette appellation. Selon C.A.Julien, dans son ouvrage intitulé : ‘L'histoire de l'Afrique du Nord des origines à la conquête arabe', il précisa dans la page 236 : «Les fouilles opérées à Miliaria (Benian), à la fin du siècle dernier, nous permettent d'évoquer les empoignades sanglantes entre hérétiques et orthodoxes dans la Maurétanie occidentale où le donatisme restait puissant.

Ces empoignades mirent à jour les caveaux de plusieurs dignitaires de la secte, notamment celui de la religieuse Robba, qui aurait succombé en l'an 434 sous les coups des ‘traditeurs'.» Cette partie du chapitre de l'ouvrage cité, m'a permis de situer la localité de Benian, aujourd'hui Ala Miliaria en Maurétanie Occidentale (Césarienne) pendant l'époque romaine, du nom de Robba et du terme traditeur (1). Une année après, le 27 septembre 2003, ma deuxième publication est apparue sous le titre : ‘De Benian (Ala Miliaria) à Mcid: L'énigme de Djebbel Robba s'éclaircit.» D'autre part, beaucoup de sources bibliographiques affirment l'existence de la basilique d'Aqua Sirense (Bouhanifia) à sa tête l'évêque Honoratus frère de la religieuse Robba. L'activité du mouvement donatiste se confirmait davantage dans le vaste périmètre englobant Djebbel Robba et ses alentours, Aqua Sirense (Bouhanifia) et Ala Miliaria (Benian). Les Fouilles de Benian entreprises par le célèbre archéologue Stéphane Gsell, en 1898, publiées sous les auspices de l'association historique pour l'étude de l'Afrique du Nord (Paris), m'ont incité à me rendre sur le site en question en compagnie du président de l'APC de Benian. Les ruines de l'antique cité d'Ala Miliaria se trouvent à 03 km à l'est de la nouvelle ville. Certainement construite sur une bonne partie des ruines, car les habitants ont été souvent surpris de trouver des objets (monnaie, poterie..) en creusant les fondations. Une partie des vestiges des remparts de la forteresse comme décrite par Gsell est encore apparente. Des fouilles sauvages ont été entreprises par des étrangers, apparemment des enseignants égyptiens au cours des années 60 et 70. Ces fouilles ont mis à jour 02 caveaux des 07 de la basilique ensevelie, par Gsell après avoir terminé les fouilles. Malheureusement, le site archéologique est devenu une propriété privée où est érigée une ferme. Les lames des charrues au cours des labours ont fait paraître en surface des quantités importantes de morceaux de poteries, mettant à nu aussi des fosses à céréales et autres éléments qui définissaient le mode de vie des habitants pendant cette période (rigoles d'arrosage, tuyauteries d'évacuation en plomb).

De cette première visite est née ma troisième publication sous le titre : ‘La basilique de Robba localisée à Benian'. Il est important de souligner que l'Ala miliaria (l'aile des mille cavaliers) tint d'abord garnison dans la capitale de la province Cesarea (Cherchell), et ce n'est que vers la fin du IIème siècle et début du IIIème siècle qu'elle s'installa à Benian. Cette dernière fut la plus importante unité militaire du Limes (2). D'ailleurs l'enceinte protégée par des remparts, fut bâtie dans le but de créer une vie de société, avec ses habitations pour les familles des militaires, magasins, écuries.... La localisation quoique restreinte du mouvement donatiste dans le périmètre regroupant les localités d'Ala Miliaria(Benian), Aqua Sirense (Bouhanifia) et Mcid (Sfisef) ont un dénominateur commun qui s'articule entre la période de l'édification des sites et le nom de Robba. Cette dernière est née à la fin du quatrième siècle c'est-à-dire en 398, et les cités d'Ala Mliaria (Benian), Aquasirense (Bouhanifia) ont été édifiées vers la fin du IIème et le début du IIIème siècle sur le long de Oued El Hammam comme précisé par S. Gsell dans sa publication «Fouilles de Benian». Ce dénominateur commun a été enrichi par la découverte par mes soins et ce avec l'aide précieuse du centenaire Hadj Habib Sabri (Que Dieu ait son âme) en 2008, du site du douar Souabria sur les hauteurs de la forêt Guetarnia (Sfisef) à 08 km du Djebbel Robba. Les tessons ramassés et remis au musée national ‘A. Zabana' d'Oran, ont été datés du IIéme et IIIème siècle. Aussi les pièces ramassées par un gendarme de la commune du Mcid au Djebbel Robba déterminent la même période. Les données historiques et archéologiques récoltées par mes soins durant plus de 10 années de recherche, confirment que le mouvement donatiste était présent dans les régions de Sfisef, Bouhanifia et Mascara durant les IIIème, IVème et Vème siècle, et que probablement Robba est née dans cette partie du Sud-Ouest de la Maurétanie Césarienne.

L'énigme Djebbel Lalla Robba, notamment le titre de noblesse ‘Lalla' attribué à Robba par les autochtones durant les siècles derniers afin de l'immortaliser de «Walia Saliha», n'a plus sa raison d'être, du fait que Robba était une religieuse de foi chrétienne, adepte du mouvement donatiste , loin des cités administrées par Rome religieusement conquises par l'église catholique St Augustinienne. Un mouvement politico-social avec comme toile de fond le refus de l'unité religieuse défendue par Rome. Le donatisme trouve en fait une façon particulièrement habile de remettre en cause ce principe d'unité de l'empire qui demeure une action d'ordre politique. Rome considéra le donatisme comme un mouvement schismatique (3) dans un premier temps, puis il le condamna à l'hérésie (4). L'église donatiste de foi chrétienne refuse le baptême pratiqué par l'église catholique à sa tête notre compatriote St Augustin de Taghaste (Souk-Ahras), évêque de Nippone (Annaba). Robba était donatiste appartenant à l'église chrétienne saine, refusant la hiérarchisation ecclésiastique romaine à travers laquelle l'Empereur assurait l'autorité. Le donatisme de l'antique Algérie à sa tête Donat a permis aux historiens contemporains de le définir comme une expression anticolonialiste. A ce sujet William Hugh Clifford (5) écrit justement : «Donat défend une série de valeurs que Cyprien (6) et Tertullien (7) avaient défendues. Il représente le courant principal de développement de l'église Nord-Africaine. De plus, il attire à son église un mouvement social-révolutionnaire...» Aussi Dominique Arnaud (8) à travers sa publication ‘Histoire du Christianisme' écrit: «Au niveau social et politique, l'église donatiste ou l'église des saints, devient très vite le lieu de ralliement de tous les champions de l'indépendance, les adversaires du pouvoir établi, les insaisissables Berbères, les campagnards mécontents...» Gsell affirma, à la fin de sa publication sur les fouilles de Benian -page 50-, avoir expédié l'inscription de la donatiste Robba à titre de don au musée chrétien du Louvre. Cette importante information m'a donné l'occasion de saisir officiellement la direction du musée du Louvre. Cette dernière après une minutieuse recherche m'a envoyé la photo de l'épitaphe de Robba.

Un dossier conséquent fut envoyé au ministère de la Culture pour une éventuelle étude archéologique sur les sites de Djebbel Robba du douar de Souabria et de Benian. Dans sa réponse du 04 mai 2009, le ministre précisa : «Je vous félicite d'interpeller la mémoire collective pour aller à la rencontre des traces encore fraîches de cette importante phase de notre histoire et je conviens avec vous que ce sont des personnages de la dimension de Lalla Robba qui doivent nous inciter à revisiter notre histoire.» Et de continuer : «Je partage pleinement votre point de vue car l'Algérie insurrectionnelle et révolutionnaire de novembre 1954 ne peut s'inscrire que dans le prolongement des révoltes donatistes portées, des siècles auparavant, par un peuple berbère qui a refusé l'ordre impérial et catholique romain, j'ajoute qu'elle en est l'aboutissement.» Pour terminer : «Aussi ai-je instruit les services concernés du ministère de la Culture d'envoyer une mission à Benian et Sfisef pour des investigations sur le terrain, de faire entreprendre une recherche historique afin de préparer un dossier de classement du site de Lalla Robba et de sa basilique.» Malheureusement, les sites n'ont jamais été visités par les services concernés du ministère de la Culture. Charles André Julien historien, journaliste français spécialiste de l'Afrique du Nord (Maghreb) et militant anticolonialiste, évoqua succinctement dans son ouvrage ‘L'histoire de l'Afrique du Nord, des origines à la conquête arabe', la religieuse Robba pendant la période vandale en 429 en mettant en exergue son activité militante, son assassinat en 434 par les traditeurs Berbéro-romains et son ensevelissement sous la Basilique d'Ala Miliaria, édifice religieux qui porta son nom. De cette lecture fortuite et non loin de la citadelle donatiste d'Ala Miliaria a été valorisé historiquement le sanctuaire de Djebbel Robba au Mcid (Sfisef), tout près du site archéologique du douar Souabria découvert en 2008 et officiellement daté du IIème et IIIème siècle. Non loin des deux sites cités, a été érigée à la même période qu'Alamiliaria, la cité des eaux chaudes Aqua Sirense dans laquelle Honoratus frère de Robba était évêque donatiste de sa basilique.

Tout un espace de l'histoire antique de notre région non viabilisé pendant des siècles a vu le jour sous sa véritable identité où l'histoire et l'archéologie constituent la grande part de vérité. Notre Robba la Berbère donatiste, convaincue par la sainteté de son mouvement religieux qui constituait un véritable front de refus, appuyée par les circoncellions, a su mobilisé la paysannerie dans sa diversité sociale (circoncellions et donatistes). Dans ce vaste périmètre agricole consolidé par trois repères à savoir : Djebel Robba, Aqua Sirense et Ala Miliaria, elle a dirigé une action de sensibilisation, traduite souvent par des bagarres rangées contre les colons berbéro-romains à la solde de l'église romaine, détenteurs de domaines agricoles au détriment des Berbères non romanisés les Circoncellions et des Berbéro-romains donatistes. Il est à noter que l'objectif principal des circoncellions semble être d'imposer le donatisme comme «la vraie foi» chrétienne en Afrique contre les catholiques adeptes de St Augustin le Berbéro-romain. Une forme de résistance nationaliste. Dans ce sens l'historien J.Mesnage (9) dans son manuscrit ‘L'Afrique Chrétienne - Evéchés et Ruines antiques'-1912- Editions E. Leroux-Paris- indique : «Les chefs donatistes n'étaient en fait que des révoltés à l'égard de l'autorité romaine. Quant aux indigènes (circoncellions), ce sont toujours des vaincus frémissant sous le joug. Or, on proteste comme on veut contre le joug qui opprime; ne point parler la langue du maître, c'est déjà se séparer de lui par quelque chose d'essentiel, mais prier autrement que lui (donatistes) est beaucoup plus encore, car cela constitue une révolte morale qui satisfait bien mieux les sentiments de nationalité.» Pour notre compatriote, l'historien Mahfoud Keddache, il précisa sur le donatisme: «Ce fut une véritable tentative de révolution sociale tendant à la libération des opprimés, esclaves ou mains d'œuvre de condition libre au chômage; il s'agissait bien d'un phénomène économique, d'une réaction d'un prolétariat agricole réduit à la misère.» Robba l'antique Algérienne, la martyre des persécutions romaines est enterrée à Benian, et nulle part ailleurs. Certainement et sans équivoque, elle a vu le jour quelque part dans ce périmètre symbole de l'antique résistance paysanne : Mcid (Sfisef), Aquasirense (Bouhanifia) et Ala Miliaria (Benian) .

*Chirurgien-Dentiste-Auteur et libre penseur-Libre chercheur en histoire antique.

Notes

(1) : Nom donné aux Chrétiens qui, en Afrique, durant les persécutions de Dioclétien, avaient livré aux autorités les livres et les objets sacrés pour échapper à la mort.

(2) : frontière romaine fortifiée. Elle était située à environ 300 km du bord de la mer.

(3) Séparation des fidèles d'une religion, en refusant son autorité.

(4) Doctrine, opinion émise au sein de l'Église catholique et condamnée par elle.

(5) Historien ecclésiastique anglais, archéologue et prêtre anglican.

(6) Il naît en Afrique du Nord vers 200, de parents païens d'origine berbère3. Il fait d'abord une carrière de rhéteur à Carthage. Il professe la rhétorique et se convertit assez tard au christianisme.

(7) Né entre 150 et 160 à Carthage et décédé vers 220 dans la même ville, est un écrivain de langue latine issu d'une famille berbère romanisée et païenne. Il se convertit au christianisme à la fin du IIème siècle et devient le plus éminent théologien de Carthage.

(8) Historien français contemporain.

(9) (1859–1922) est un père blanc français, auteur de plusieurs ouvrages sur le christianisme en Afrique.