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Enfin un organisme de veille et d'intelligence économique !

par Mohamed Faouzi Boucheloukh*

En 2021, l'Intelligence économique en Algérie fête ses 20 ans. L'Intelligence économique (IE) africaine aussi fête ses 20 ans cette année.

Dans son plan d'action pour la mise en œuvre du programme du président de la République présenté en septembre 2021 devant l'APN, le gouvernement algérien s'est engagé et ce, en page 27, à mettre en place un organisme de veille et d'IE.

Il s'agit d'une action structurante à un moment charnière et on a fini par prendre conscience de l'enjeu et du manque d'un tel organisme dans le paysage économique du pays. L'année pandémique 2021 tire à sa fin et cette fin d'année est une bonne période pour une introspection, mais aussi pour une projection dans l'avenir. Deux décennies plus tard où en sommes-nous avec l'IE ? Quel impact a eu l'adoption de l'IE sur l'économie algérienne ? Notre démarche a-t-elle débouché sur des actions concrètes ? Cette introspection doit nous permettre aussi d'identifier les obstacles qui empêchent la généralisation de l'IE en Algérie et de déterminer nos objectifs pour les prochaines années avec de meilleures résolutions. C'est aussi l'occasion idéale de dépoussiérer nos rêves, de stimuler notre imaginaire et d'élargir nos horizons.

On peut remémorer toutes les actions que nous avons accomplies. Qu'elles soient grandes ou petites, elles ont leur importance sur le développement de l'IE.

En effet, il faut rappeler qu'en fin d'année 2001, l'association des industries du gaz (AIG) affilée à Sonatrach organisa la première journée d'études sur l'IE et particulièrement la veille stratégique. L'animateur de cette journée d'études était Dr Kamel Rouibah un membre de la diaspora algérienne. Il s'agissait alors d'un évènement pionnier posant les fondements de l'IE en Algérie ou cette dynamique est née officiellement. Nous pouvions notamment y trouver plusieurs propositions pour y instaurer une véritable pratique d'IE dans les grandes institutions, les grandes entreprises ainsi que les PME algériennes. Confrontée à de sérieuses menaces sur ses parts de marché à cette époque, Sonatrach actionna alors son Think-Tank l'AIG, pour organiser cette journée d'études, dont j'ai eu la chance d'avoir participé et d'avoir été membre de la commission de veille stratégique (VS) de l'AIG ainsi que membre de sa commission informatique durant plusieurs années. Cette commission de VS a permis d'initier les premières cellules d'IE au sein des grandes entreprises nationales. La direction générale de Sonatrach a décidé de redynamiser l'AIG en 2021 et il est temps aussi de redynamiser sa commission IE ou Veille stratégique. En outre, les 17 et 18 mars 2002 s'est tenu à Alger le premier colloque sur l'IE en Algérie. Organisé par le World Trade Center local, cet évènement fut le fruit du partenariat entre le DESS d'IE de l'ITRI de l'université Marc Bloch à Strasbourg et l'école de guerre économique (EGE) de Paris. En décembre 2006, le concept d'IE a été adopté officiellement en Conseil des ministres. Cette adoption n'est pas restée sans effet, puisqu'à partir de 2007 une formation de Master en IE a été créée en Algérie avec le soutien de l'ESIEE et de SKEMA Business School de Paris. J'ai eu l'honneur d'avoir enseigné dans ces formations de Master avec entre autres l'ex-N°1 de l'IE en France et aussi le Haut Responsable à la coopération industrielle et technologique franco-algérienne.

Aujourd'hui, je me réjouis de voir que grâce à ces formations, des systèmes d'IE fonctionnent très bien dans certaines importantes entreprises algériennes. Ces formations, destinées aux cadres des grandes entreprises et des institutions ont été suivies par le lancement d'autres formations de master en IE, notamment à l'ISGP en 2011 qui a validé une démarche de partenariat avec l'Ecole de la guerre économique de Paris et aussi à l'Ecole nationale supérieure de management (ENSM) en 2012, et aussi par la recherche, certes embryonnaire, mais réelle, avec des thèses soutenues chaque année, des publications scientifiques, des colloques, des conférences,… L'année 2008 a été marquée par la création de la direction générale de l'IE, des études et de la prospective au sein du ministère de l'Industrie. Son rôle était d'accompagner les entreprises algériennes dans leur démarche de mise en place des systèmes de veille. En 2010, cette DG lança le premier manuel de formation en IE en Algérie qui répondait à la volonté de contribuer à l'encadrement des actions de formation dans ce nouveau domaine en Algérie et en 2008, l'Agence nationale pour la promotion de la PME (ANPME) lança son premier bulletin de veille mensuel. En 2012, cette même DG lança un programme d'accompagnement de onze entreprises pour la mise en place des dispositifs de veille. De 2014 à 2016, l'Agence nationale de promotion du commerce extérieur (ALGEX) profita d'un jumelage avec l'Union européenne pour se doter de nouvelles méthodes d'analyse en IE. En 2017, le ministère de l'Industrie et des Mines profita d'un séminaire de sensibilisation à la veille stratégique qui s'est tenu à l'ISGP, dans le cadre d'un jumelage avec l'Union européenne, pour relancer la politique publique d'IE, aussi bien défensive qu'offensive. Elle s'est matérialisée par exemple dans la formation action « veille stratégique et IE » déployée à l'Institut national de la productivité et du développement industriel (INPED) à partir de mars 2018, au profit de cadres des groupes industriels rattachés à ce ministère. Au niveau international, l'IE algérienne est présente dans plusieurs colloques et conférences. Elle est présente aussi dans une prestigieuse académie d'IE depuis plus de dix ans avec à la clé un Trophée obtenu devant de puissants et prestigieux organismes internationaux.

L'IE est une méthode de gouvernance, une politique publique, un domaine de recherche, qui s'appuie sur un processus légal de collecte, analyse, valorisation, diffusion et protection de l'information stratégique économique qui est une information qui détient une valeur économique et dont l'importance peut remettre en question ou orienter la stratégie d'une organisation, d'une entreprise, d'un territoire ou même d'un Etat. Véritable outil d'aide à la décision et à l'anticipation, l'IE soutient la compétitivité et la croissance des entreprises. C'est un système de pensée, un mode de fonctionnement, un ensemble de techniques et une démarche entreprise ou territoire permettant de comprendre l'environnement dans lequel on évolue, d'anticiper les événements susceptibles d'impacter notre activité, tant en termes de contraintes que d'opportunités, de décrypter les stratégies des concurrents, et d'identifier les bons relais et les vecteurs efficaces d'influence ou lobbying. La mise en œuvre d'une politique d'IE favorise la gestion stratégique de l'information comme l'un des leviers majeurs au service de la performance économique et ce, afin de forger l'avenir de l'économie et des entreprises.

En effet, dans un contexte de mondialisation et d'ouverture des marchés, la compétitivité des entreprises, des territoires et même des Etats, dépend de leur capacité à se projeter dans l'avenir et à anticiper les risques et opportunités. Pour y parvenir avec succès, l'IE s'inscrit dans la durée, elle devient une culture d'entreprise au service de la création de richesse.

D'où l'apport de l'IE, laquelle repose sur la production de l'information d'anticipation, grâce à la veille stratégique, sa protection appropriée, ainsi que le lobbying. Avec tous les changements qui s'opèrent autour de nous, la seule manière de demeurer pertinent dans l'activité que nous avons, est de constamment repousser les limites de notre apprentissage.

En effet, lorsqu'on pense avoir toutes les réponses, l'environnement change toutes les questions et là, il sera question d'esprit de survie, de pérennité, de croissance et de résilience. Mondialisation oblige, notre environnement est de plus en plus changeant et nos savoir-faire ont tendance à tomber de plus en plus vite en obsolescence et cela nécessite d'en acquérir sans cesse de nouveaux avec plus ou moins de réussite. Ainsi, posséder de bons savoir-être permet de mieux naviguer dans notre environnement et de s'adapter au changement et à ce titre ils deviennent très recherchés car plus rares et différenciants. Le développement, relativement récent, des concepts de surveillance et de l'information d'anticipation dans les sciences de gestion tient principalement à cette formidable transformation de l'environnement des entreprises.

En effet, une organisation ou une entreprise ou un territoire est un système ouvert en interrelation permanente avec un environnement de plus en plus turbulent, marqué par la mondialisation et la révolution des nouvelles technologies. Cette instabilité crée un profond sentiment d'incertitude dans la prise de décision des cadres et chefs d'entreprises. Un paradoxe apparaît entre le manque et la surabondance d'information également. Pour diminuer l'incertitude, gérer au mieux l'information et améliorer les stratégies, l'IE s'est imposée comme un outil indispensable. Par ailleurs, face à la menace des réseaux mondiaux de surveillance, la politique des Etats, indissociable de celle des entreprises, devrait s'intensifier. Surveiller l'environnement reste une nécessité absolue pour les entreprises, les territoires et les Etats. C'est dans la synergie entre l'action de l'Etat et les choix stratégiques des entreprises et des territoires que se trouve la clé de la puissance économique. Or, force est de constater que cette coordination fait cruellement défaut dans notre pays actuellement. L'environnement des organisations est toujours aussi changeant et les arguments en faveur de la pratique de surveillance sont plus que jamais d'actualité.

Il faut dire que la réussite japonaise a joué le rôle de catalyseur dans ce phénomène persistant avec son développement formidable des années 80 et dont l'origine remonte à l'ère Meiji qui dont sa constitution de 1868 proclamait déjà dans l'un de ses cinq serments prêtés à l'empereur cet engagement : « Nous irons chercher la connaissance dans le monde entier afin de renforcer les fondements de la règle impériale ». Dans ce domaine, l'Allemagne a longtemps servi de modèle aussi. En effet, au 19ème siècle, l'Allemagne de Bismarck élabora son système d'information pour bénéficier de la révolution industrielle et combattre la domination mondiale de l'Angleterre victorienne.

Aujourd'hui, la spécificité du système d'IE allemand réside dans l'alliance stratégique entre les banques, les grands groupes industriels, les compagnies d'assurance et qui centralisent les flux d'informations. Cette organisation centrale est liée aux sociétés de commerce, aux PME/PMI, aux cabinets privés, etc. dans un même esprit d'intérêt national. Le modèle d'IE turc qui s'est inspiré du modèle d'IE allemand, est souvent cité en exemple avec son étonnante expérience de modernité de son économie mais aussi pour ses prouesses et succès économiques. Il faut dire qu'en une dizaine d'années à peine, la Turquie est passée d'une économie très marginale et peu compétitive à celle d'une puissance en émergence soit la 16ème au monde. Ce bond extraordinaire, pour ne pas dire ce miracle économique, lui a d'ailleurs valu le titre emblématique de « Tigre économique » à l'image des tigres asiatiques, comme la Malaisie ou l'Indonésie, à tel point que le réputé magazine britannique The Economist l'a surnommée, dans une livraison, « la Chine de l'Europe ». Si la Turquie est devenue un acteur de poids dans l'économie mondiale et a réussi à arracher une plus grande place sur la scène internationale, c'est grâce à son modèle d'IE, résultat d'un long apprentissage et avec comme départ un prêt du FMI de 14 milliards de dollars (pour plus de détail, voir mes articles notamment sur le quotidien El-Watan). Malgré que certaines composantes de ce modèle sont encore fragiles, inachevés ou discutables, la Turquie s'est considérablement développée, accédant peu à peu à une reconnaissance internationale, notamment grâce à une insertion fructueuse dans l'économie mondiale.

Ce modèle qui a fortement misé sur l'industrie et l'assainissement du milieu des affaires, peut lui-même être une source d'inspiration. L'IE est la réponse organisationnelle et managériale à l'avènement de la société de savoir. L'enjeu de cette société est de maîtriser et de rendre pertinentes les millions de données produites, connectées et diffusées via les technologies de communication de plus en plus poussées. Malgré toutes les actions entreprises pour l'appropriation de l'IE par les entreprises algériennes, l'IE est encore peu visible et on se demande toujours pourquoi cette discipline n'arrive pas à se positionner correctement entre les autres nouvelles disciplines en économie managériale. Il est clair qu'on n'a pas utilisé les meilleures méthodes et les outils les plus pertinents et on a peut-être loupé certains procédés qui sont stratégiques. Compte tenu de ce retard pris, des raccourcis s'avèrent indispensables. Ces raccourcis dépendent cependant d'une identification appropriée des besoins de l'Algérie en IE. Face à l'ampleur et à la rapidité des mutations actuelles, l'IE peut aider les entreprises algériennes à renforcer leur compétitivité dans le cadre de la politique tracée par les pouvoirs publics pour sortir de la dépendance des exportations des hydrocarbures.

*Enseignant Ecole Nationale Supérieure de Management (ENSM) - Membre Emérite d'une académie européenne de l'IEDSI dans une grande entreprise industrielle.