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L'épreuve de la préparation aux pandémies

par José Manuel Barroso*

BRUXELLES - La pandémie de la COVID-19 nous a inculqué une pléiade de dures leçons. La plus importante étant que les épidémies de maladies infectieuses présentent des risques non seulement à la santé publique, mais aussi à la sécurité dans le monde. Comme la prolifération des armes nucléaires, le terrorisme et les changements climatiques, la COVID-19 a révélé que les pandémies peuvent rapidement ébranler l'équilibre social et le bien-être économique.

Cela relève maintenant de l'évidence. Pourtant avant la crise de la COVID-19, les maladies infectieuses apparaissaient en filigrane des préoccupations internationales concernant la sécurité. Pour qu'aboutissent les efforts visant à changer cet état des choses en mettant en place de nouveaux mécanismes de financement et de contrôles pour les plans de secours en cas de pandémie, les demi-mesures ne suffiront pas à la tâche. Pour éviter que l'histoire ne se répète, les préparatifs doivent être le reflet de l'ampleur réelle du défi. Il nous faut désormais reconnaître que les pandémies représentent l'une des plus graves menaces à la sécurité dans le monde et l'une des plus probables.

Pour empêcher les pandémies futures, il faudra non seulement investir au même niveau que pour les autres menaces à la sécurité mondiale, sur lesquelles des sommes pharaoniques sont régulièrement dépensées, mais adopter également une toute nouvelle orientation de pensée sur la sécurité dans le monde. La pandémie représente une nouvelle forme de crise mondiale, qui est causée et exacerbée par les maillages de plus en plus serrés du monde moderne.

La pandémie de la grippe espagnole il y a un siècle était une crise de même acabit. À l'époque, la plupart des gens vivaient dans des milieux ruraux beaucoup moins peuplés et les voyages étaient bien plus lents et le fait d'une infime minorité. Nous avons assisté à une chose semblable en 2008-09, alors que les économies se sont effondrées comme des dominos. Ce fut la première crise mondiale du siècle et nous en sommes encore à essayer de comprendre la crise qui définira assurément ce siècle : celle des changements climatiques.

Dans chaque cas, le dénominateur commun est que la crise exige des solutions qu'aucun État individuel ne peut amener de son propre chef. On ne peut lutter contre une maladie infectieuse au moyen de contre-mesures traditionnelles en matière de sécurité comme des sanctions économiques, des échanges diplomatiques bilatéraux, des moyens dissuasifs ou des manœuvres militaires. Il faut plutôt faire appel à la collaboration scientifique, à des réseaux de santé capables d'adaptation et à des investissements à long terme dans les réseaux de santé mondiale. Il ne sert à rien de démontrer sa force et d'intervenir unilatéralement pour protéger son territoire national. La collaboration internationale, le multilatéralisme stratégique et la compassion transnationale sont les seuls instruments valables pour sortir de ce genre de catastrophes.

Si l'on en juge la répartition dans le monde des vaccins contre la COVID-19, la réaction nécessaire se fait attendre. Le coronavirus gagne encore du terrain et le manque de coordination à l'échelle mondiale en est la principale raison. Au lieu de trouver des modes de coopération vers des solutions communes à une crise sans précédent, les pays persistent à mettre leur intérêt national en priorité, aux dépens de l'intervention mondiale nécessaire.

La solution mondiale au problème de répartition des vaccins est la facilité d'accès mondial aux vaccins COVID-19 (COVAX) créée l'année dernière. En assurant un accès équitable aux vaccins pour les habitants des pays les plus pauvres, non seulement COVAX sauve des millions de vies et en protège des centaines de millions d'autres        ; l'organisme offre également le meilleur chemin vers la reprise. Même d'un point de vue strictement économique, COVAX est beaucoup plus économique que toute forme de mesure de relance budgétaire ou monétaire.

Il y a maintenant plus de 1,5 milliard de doses de vaccins produites chaque mois - un incroyable exploit moins d'un an après l'agrément du premier vaccin et à peine 18 mois après la pandémie. On prévoit que plus de 12 milliards de doses auront été produites d'ici la fin de l'année. Même si cela suffit pour vacciner tous les adultes sur la planète, il y a loin de la coupe aux lèvres, car la répartition est tellement inéquitable. Scandaleusement, ce n'est que 3,1 % des personnes vaccinables des pays à faible revenu qui ont reçu au moins une dose, en moyenne, comparé à plus de 71,1 % des personnes dans les pays à revenu élevé.

Cette disparité est aussi immorale qu'elle manque dangereusement de vision. En prolongeant la pandémie et en laissant plus de possibilités au virus de produire de nouveaux variants, le monde entier en pâtit. Mais cet échec ne pourra être corrigé tant que les États n'agiront pas à l'échelle internationale. Même si plus de 190 pays appuient COVAX, bon nombre de pays peinent à trouver l'équilibre entre la protection de leur propre population et des interventions qui servent l'intérêt de tous en ce qui concerne la santé mondiale et la relance de l'économie mondiale.

La mobilisation d'un plan mondial d'urgence est nécessaire tant pour mettre fin à cette crise que pour éviter la prochaine. La santé des gens n'est pas la seule en jeu. Comme la COVID-19 l'a prouvé, les pandémies peuvent pousser des millions de personnes dans la pauvreté et restreindre leur mobilité comme jamais auparavant. De telles conditions peuvent pervertir l'équilibre des pays les plus stables, en augmentant les menaces de polarisation politique, les troubles sociaux et la violence. Plus la crise perdure, plus grande est la menace.

Les crises mondiales obligent à mondialiser les ressources essentielles - dans le cas qui nous concerne aujourd'hui, les vaccins. Les États du G20 ont le pouvoir de montrer la voie en cessant de se constituer des réserves pour leur seul bien propre et d'interdire les exportations de vaccins qui ont entravé l'approvisionnement et en effectuant plus de dons de doses à COVAX. Mais aussi urgentes que puissent être de telles mesures, elles sont avant tout des solutions de fortune — qui règlent une crise faisant partie d'une crise encore plus vaste. Pour éviter de répéter les mêmes erreurs qu'avec la COVID-19, des mécanismes de préparation pandémique plus étendus et fondés sur le modèle de la mise en commun des ressources à l'échelle mondiale que COVAX a mis de l'avant. On ne peut attendre que la prochaine épidémie devienne également une menace envers la sécurité mondiale. Car si jamais ce moment arrive, il sera déjà trop tard.



Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier

*Ancien président de la Commission européenne (2004-14) et premier ministre du Portugal (2002-04), est président de Gavi, l'Alliance du vaccin.