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Comment surmonter la crise de confiance: Des citoyens envers les gouvernants ?

par Mohand Tahar Belaroussi*

«Le courage, c'est oser se lever et parler, mais c'est aussi savoir rester assis et écouter»WINSTON CHURCHILL

Cette contribution tentera de mettre en évidence la problématique de la crise de confiance des citoyens envers les gouvernants, laquelle découle de leur échec répété des politiques de développement aux conséquences socio-économiques lourdes, imputables avant tout à une vision incomplète et fragmentaire. Nous nous prononçons, d'abord, fermement en faveur de l'élaboration d'un projet de société clair, ambitieux, cohérent et viable soutenant nos valeurs authentiques et plaçant la Science et la Technologie au cœur de la conception du développement économique, seul moyen susceptible de regagner la confiance des citoyens. Ensuite, nous ferons un exposé historique relativement bref sur l'expérience de la Corée du Sud comme exemple de réussite en matière des politiques de développement économique et social, laquellea fait appel à la Science et la Technologie pour dynamiser sa croissance économique. Enfin, nous terminerons par une rétrospective historique de l'évolution de notre pays dans ce domaine – qui se veut brève pour éviter de se perdre dans les détails secondaires d'un sujet qui en compte tant – en formulant quelques propositions qui permettraient dedéclencher un processusd'édification d'une Algérie nouvelle.

1. La nécessité d'élaboration d'un projet de société plaçant la S&T au cœur de l'action

D'une manière générale, chacun s'accorde à dire que la crise actuelle aux multiples facettes est une crise de confiance des citoyens envers ses gouvernants qui constitue une réelle problématique politique, économique, sociale et environnementale. En effet, grandir dans notre société, pour la nouvelle génération – celle de l'indépendance – c'est trop souvent grandir dans un environnement cruel où tout ne semble qu'illusions et fausses promesses, un univers d'où ont disparu l'espoir et la vision sociale qui ont inspiré ceux qui ont affronté la guerre de libération nationale. L'explication la plus plausible des raisons qui sont à l'origine de cette crise qui perdure depuis des décennies, réside principalement dans les échecs répétés des gouvernants successifs en matière d'élaboration d'une véritable politique de développement dont les conséquences sont fatales pour notre pays qui s'est vu en proie à une instabilité politique, économique et sociale ainsi qu'à une corruption et un gaspillage à grande échelle. Une véritable politique de développement devrait cependant fixer des modalités concrètes d'action et ses méthodes techniques, ainsi qu'une vision aussi lucide que possible des éléments et interactions qui sont impliqués dans le processus complexe du développement.

Pour regagner la confiance des citoyens, nous devons les rassembler autour d'un projet clair, ambitieux, cohérent et viable plaçant la Science et la Technologie (S&T) au cœur de l'action que mènera notre élite intellectuelle et politique, ouverte et intègre, à laquelle adhérera la société civile à travers son mouvement citoyen le «Hirak», de plus en plus soucieux de former sa volonté collective, en vue de la poursuite d'un but commun, explicité sous forme d'un projet de société : le plan de développement national1,2. Il sera donc nécessaire d'insuffler un nouvel élan à l'édification d'une Algérie nouvelle en renouant le lien avec nos concitoyens, car nous leur sommes redevables, ainsi qu'envers nous-mêmes, et aussi à l'égard des générations futures, et nul n'a le droit, en conscience, de s'en désintéresser. Cependant, engager toute la société dans un nouvel élan au développement économique et social relèverait plutôt du volontarisme politique que du scientifique.

Et c'est ce choix qui exprimerait le sens de nos responsabilités : le souci de faire prévaloir les intérêts à long terme de la nation sur les intérêts personnels et la gestion exclusive des urgences ; et celui de ne pas trahir ceux qui se sont sacrifiés pour libérer notre pays. En agissant ainsi, nous restons fidèles à la vision sociale qui a inspiré la révolution de libération nationale. Sachant qu'elle-même est restée fidèle à ses valeurs authentiques de l'Islam dont elle avait tiré le plus pur de son essence et les éléments les plus forts de son action. Il s'agit d'une vérité simple, aussi simple que de comprendre ce qu'exprime fort bien Jean Jaurès : «que rester fidèle, c'est transmettre, du foyer des ancêtres, non la cendre, mais la flamme, et que c'est en allant vers la mer qu'un fleuve reste fidèle à sa source ». Refuser d'accepter cette vérité serait se couper de sa source et priver sa population de toute perspective réelle.

Dans cette perspective, si nous nous identifions dans ce processus ascendant et évolutif inspiré par nos valeurs, nous nous libérons de notre disposition à l'inertie et au fatalisme. Nous surmontons notre sentiment d'impuissance et de désespoir. Ce qui est indispensable maintenant de faire, aidant à la prise de conscience, c'est un effort concerté de communication afin d'éclairer le butà notre marche errante pour une vie décente en relation avec les idées nouvelles qui se présentent, de montrer qu'il est possible de l'atteindre et de réfléchir aux mesures intermédiaires qui créeront les conditions qu'exigent celles de la vie moderne à l'ère numérique pour un véritable développement national. Des conditions permettant à chacun d'y jouer un rôle actif et créatif, et d'y prendre à la fois conscience de son indépendance et de son interdépendance à l'égard des autres pour un développement durable dans un monde interdépendant où la technologie est omniprésente et qu'il n'est pas possible d'échapper à notre destinée commune.Pour le bon fonctionnement de l'ensemble, l'individu et la société doivent former un tout. C'est là, le sens le plus noble de la politique, celle de la volonté de forger une société solidaire, ouverte etde la connaissance fondée sur les principes de justice sociale. A la vérité, ce qui doit être modernisé, ce n'est pas nos valeurs civilisationelles, comme le laisse entendre certains, c'est plutôt la politique, les institutions et la société enlisée dans l'immobilisme où le politique enlise la nation dans l'inertie et dans le mâchonnement généralisée de la complaisance.

Pour faire face à l'inertie, l'indifférence, le manque de respect et d'écoute, cet ensemble de relations caractérisé par une irresponsabilité et une désinvolture généralisées et par des comportements routiniers3, il nous appartient de maintenir le cap tout en respectant ce que nous dictent notre conscience et nos convictions en toutes circonstances. Nous pensons que la matière même de cette contribution et son développement apporterait quelques éléments qui permettraient de parvenir, du moins nous le souhaitons, à mieux appréhender davantage les enjeux et à admettre l'alternative stratégique adaptée aux conditions locales et à la mesure de notre potentiel qu'un homme de bon sens ne saurait s'empêcher d'accepter.

Alors que le reste du monde et particulièrement les nouveaux pays émergents d'Asie s'affirment grâce aux progrès de la S&T, l'Algérie court inévitablement à sa perte si elle continue de tourner le dos aux idées scientifiques et technologiques nouvelles déjà présentées seules garantes d'un développement durable de son économie et de l'émancipation de sa société. Telle est la vérité révélée de nos jours.

Au-delà des problèmes de mal gouvernance et de gaspillage des ressources, la S&T ne participent pas au processus de développement du pays en raison d'une absence de volonté d'élaborer une véritable politique de S&T et du manque de personnel qualifié en matière de planification, de programmation, de management et d'évaluation de la S&T.

2. Conscience à science et gouvernance : l'exemple de la Corée du Sud4,5,6

D'ailleurs, dans ce contexte et afin d'en tirer des leçons et les mettre à profit, l'époque contemporaine nous offre des exemples éloquents de pays ayant effectué des progrès considérables en cette matière. C'est le cas de la République de Corée, de rurale et pauvre, il y a presque soixante-dix ans, elle est devenue l'un des pays les plus développés dans le monde. Selon un long message très fort et très significatif que m'a envoyé en 2007, le Directeur des Relations Internationales de KAIST (Korean Advanced Institute of Science and Technology), le Professeur Yong Sok O, en réponse à ma question concernant les décisions majeures prises par le gouvernement coréen qui ont favorisé l'essor économique de son pays après la guerre dévastatrice de 1950 à 1953, nous citons certains passages de ce qu'il a écrit : «la Corée n'a pratiquement pas de ressources naturelles. Elle n'a que des hommes. Des hommes éduqués, mais sans expérience», «Le Gouvernement de Johnson a voulu récompenser les coréens de leur effort de faire la guerre à la place des américains. Elle (la Corée) a demandé de lui construire un centre de recherche scientifique», «Nous étions un pays où les gens mourraient de faim», «Le jour où la Corée a réalisé l'exportation d'un million de dollars, le peuple coréen a pleuré de joie, d'avoir accompli un tel exploit».

Ceci étant dit, pendant les quelques années qui ont suivi cette guerre, le gouvernement coréen s'est efforcé de faire progresser le pays en améliorant son agriculture. Il y a cependant vite renoncé pour se tourner vers une industrialisation fondée sur la S&T dans le cadre de ses plans successifs de développement économique. La Corée du Sud s'est en effet employée très tôt à dynamiser sa politique scientifique et technologique notamment depuis l'arrivée au pouvoir du président Park Chung-hee (1962-1979), soit dit en passant, un militaire,qui a permis d'ouvrir la voie audéveloppement rapide du pays.

Un premier plan quinquennal de développement économique accordait la priorité aux industries légères orientées vers l'export avec une politique de substitution aux importations. Ce plan incluait déjà des stratégies pourle développement de la S&T. Cependant, cette politique de substitution aux importations, c'est-à-dire une politique basée sur une main-d'œuvre bon marché et visant à décourager les importations de certains produits pour parvenir à une plus grande autonomie et à promouvoir l'industrialisation, exigeait des usines et du personnel qualifié. La Corée, qui ne possédait pas les capacités à cet égard, a dû acquérir desusines clef en main pilotes et développer la capacité d'assimiler totalement la technologie importée et de se l'approprier. Dans cette politique, figuraient en bonne place l'apprentissage et la rétro-ingénierie (Reverse Engineering) comme instruments clés pour le développement technologique. Ce sont là des mécanismes de transfert de technologie que nous avons déjà décrit dans notre article précédent7. C'est ainsi qu'en 1967, dans le cadre du deuxième plan consacré au développement de l'industrie lourde, la Corée établit le premier institut de recherche pluridisciplinaire, le ‘Korea Institute for Science and Technology(KIST)'. L'année d'après, un ‘MinistryOf Science and Technology (MOST)' futétabli. Pour faire face à la nécessité de former des scientifiques, le gouvernement fonda en 1971 le premier établissement d'enseignement supérieur scientifique, l'Institut supérieur coréen de la science, KAIS (rebaptisé KAIST(Korea Advanced Institute ofScience and Technology), en 1989). Plusieurs instituts publics de recherche industrielle spécialisés en électronique, nucléaire, chimie et télécommunications furent également créés tels que le KIST, le KAERI, le KRICT. En 1981, ils ont été regroupés et placés sous la tutelle administrative du MOST. Entre 1968 et 1991, par des incitations financières, la Corée aurait rapatrié, de façon permanente ou temporaire, 1975 scientifiques et ingénieurs, provenant en majorité des Etats-Unis.

La politique nationale en matière de recherche et développement (R&D) était entre les mains du MOST qui, en liaison avec les autres ministères, notamment la Défense, la communication, le commerce, l'Industrie et l'Energie, l'Education et la Santé, et les Affaires sociales, fixe les objectifs, attribue les budgets et définit les priorités. Quant à la coordination interministérielle pour l'exécution des grands projets nationaux en S&T, elle était assurée depuis 1972 par un comité placé directement sous la tutelle du Président de la République, présidé par le Premier ministre, avec pour secrétariat général le MOST. Les responsables des différents ministères impliqués siègent dans ce comité en tant que membres permanents. Le comité compte également des membres conseillers nommés par le Président.

Dans les deux décenniessuivantes, de 1980 à 2000, les politiques de la S&T coréennes accordaient une priorité aux modifications des technologies importées et une politique de «rattrapage». Le gouvernement coréen a incité ses entreprises à se doter de laboratoires et à se lancer dans un effort de R&D ciblé sur des objectifs économiques choisis notamment en fonction de la demande des marchés internationaux. Ces politiques vont se fixer pourcap de se mettre à niveau pour les technologies les plus avancées dans les domaines des TIC et d'industries de la connaissance.En 1990, le ministre de la S&T annonçait un projet de mise en place d'une «ceinture technologique» qui consistait à développer des technopoles dans les provinces et les connecter entre elles par des réseaux de transports et de communications, qui permettraient de diffuser les innovations technologiques à travers tout le territoire. La Corée du Sud compte maintenant 18 technôpoles nationaux.

Le président Lee Myung-bak (2008-2012) a organisé pendant son mandat une réflexion stratégique sur les nouveaux leviers pour en faire un moteur de croissance sud-coréenne pourassurer le développement à terme de l'industrie et renforcer la compétitivité desentreprises à l'international. Plusieurs comités de très haut niveau, réunissant des scientifiques, d'ex-hommes politiques et des industriels, dont un comité sur lacroissance verte et un comité Future vision, conçoivent, en échange permanent avecl'industrie, les axes stratégiques du pays et les déclinent en plans d'action opérationnels et les ministères se chargent de les mettre en œuvre. Ces orientations ne donnent pas lieu à un débat public. Les financements de l'État, faut-il le souligner, sont clairement identifiés et ciblés sur des projets trèsprécis et extrêmement prescriptifs.

Le premier résultat de cette réflexion est un document stratégique de référence pour le pays : le plan Croissance verte à faible émission carbone (Green growthstrategy).Couvrant la période 2009-2013, cette stratégie économique nationale s'articulait autour d'un double objectif : devenir la 7èmepuissance écologique mondiale à l'horizon 2020, puis la 5èmeà l'horizon 2030. Les technologies vertes prennent uneplace prépondérante.

En 2008, la Corée lança le projet 577 Initiative qui tenait lieu de référence sous l'égide du ‘Ministry of Education, Science, and Technology'. Il vise à doter la Corée d'une politique «créative» orientée sur l'innovation. Il vise également à porterles dépenses de R&D à 5 % du PIB en 2012et à se concentrer notamment sur septdomaines technologiques : technologies industrielles clés (automobile, constructionnavale, machines et procédés de fabrication, semi-conducteurs, ...), technologiesindustrielles émergentes (en santé principalement), technologies fondées surla connaissance (logiciels, systèmes,...), technologies menées par l'État (transport,espace,...), technologies relevant de questions nationales (maladies infectieuses, efficacité énergétique), technologies répondant aux défis sociétaux (santé, énergies renouvelables) et technologies de base et convergentes (nanotechnologies, biocapteurs,robots intelligents).

Le Plan fondamental 2018-2022 en S&T place la R&D au cœur du développement économique du pays. Les domaines prioritaires de la stratégie de R&D en République de Corée sont directement liés au thème majeur de la quatrième révolution industrielle (I-KOREA 4.0 pour intelligence, innovation, inclusion, interaction). Les cinq «nouveaux moteurs de croissance» identifiés comme prioritaires par le gouvernement sont l'intelligence artificielle, la réalité virtuelle, les véhicules autonomes, les matériaux avancés légers et les villes intelligentes.

En 2018, 4,8 % du PIB (67.2 milliards d'euros) ont été consacrés aux dépenses intérieures de R&D (DIRD) ce qui place la République de Corée au 1errang mondial. Il convient de signaler qu'en Corée, la recherche est largement financée par les acteurs privés, notamment par les fondations créées par de grandes entreprises coréennes, comme Samsung ou LG. En 2017, les investissements privés en R&D se sont élevés à 46,8 milliards d'euros, soit 79,4 % des investissements totaux.

Enfin, un autre aspect important des politiques coréennes qu'il convient de souligner est l'attention accordée au processus de management de la S&T et les liens à établir entre la S&T et les objectifs socio-économiques, laquelle s'est traduite par la création, en 1987, de l'institut de recherche STEPI (Science &Technology Policy Institute) chargé de mener des études et des travaux de formation et de recherche dans l'élaboration des politiques en matière de science, de technologie et d'innovation.

Et ses faits réels, avérés et non abstraits,nous mènent à la conclusion suivante, depuis le début de l'histoire du développement économique coréen, la politique scientifique et technologique de la Corée a toujours fonctionné de concertavec les politiques économiques et industrielles,et cela depuis l'arrivée au pouvoir du président Park Chung-hee en tant que protagoniste clé et précurseur de progrès du développement économique et de continuité dans les politiques poursuivies par le pays en cette matière. Le système d'innovation national coréen, en tant que composante centrale du système économique et social du pays, doit permettre d'assurer à la fois croissance économique, bien-être social et humain, tout en sensibilisant et en formant le grand public aux problématiques du futur. Cependant, il est très important de souligner que tout cela n'est pas seulement dû à la bonne volonté politique d'hommes isolés, c'est la motivation de la population toute entière pour le progrès technologique qui représentait dans ce pays un atout majeur.

3. Brève rétrospective historique de la planification économique nationale

Au cours des premières années de l'indépendance, l'activité économique était menée au sein des structures héritées de l'époque coloniale sans modification notable et restait profondément marquée par des problèmes et des difficultés inhérents aux conditions de la décolonisation. L'Algérie souffrait cruellement de l'insuffisance de cadres dans tous les domaines de l'économie et son appareil industriel était dans un état embryonnaire. C'est à partir de 1967, avec l'arrivée au pouvoir du défunt président Houari Boumediene (1965-1978), qu'est apparu un projet de développement économique et social, renforcé par les deux plans quadriennaux dans les années 1970. Ce projet s'inscrivait dans le cadre d'une stratégie de rupture avec le système colonial, de passage d'une économie exportatrice primaire à une économie diversifiée. Les hydrocarbures devaient être utilisés non seulement comme source d'énergie et comme matière première à transformer localement, mais également comme source de financement pour la mise en place d'un ensemble d'«industries industrialisantes» auquel des compétences étaient mobilisées pour sa réalisation en l'occurrence les industries agro-alimentaires, des matériaux de construction et du bâtiment, métallurgiques, mécaniques, électriques et électroniques, chimiques, etc.

Dans le cadre de ces plans quadriennaux, la priorité étaitaccordée à la formation scientifique et technologique orientée vers les secteurs industriels cités supra, en lançant la mise en place d'un réseau d'établissements appelés « Instituts de technologie » très spécialisés. Ces instituts tels que l'IAP, l'INELEC, l'INES, l'INGM, l'INH, etc., localisés pour la plupart à Boumerdès en tant que pôle technologique.

Par ailleurs, pour répondre aux besoins futurs de l'industrie en termes de formation de scientifiques devant accompagner le processus de développement,le gouvernement créa en 1974 l'Université des Sciences et de la Technologie d'Alger englobant l'Ecole Nationale Polytechnique (ENP)qui a pris par la suite la dénomination de l'Université des Sciences et de Technologie Houari Boumediene (USTHB).

Sur le plan d'élaboration et de mise en œuvre de politiques nationales de la recherche scientifique et technologique, de manière succincte, l'Algérie s'est employée très tôt à mettre en place les instruments nécessaires par lesquels elle mettra en pratique leur mission et vision d'organisation. Au début des années 1970, le gouvernement a créé un ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique (MESRS) par l'intermédiaire duquel a été créé l'¢organisme national de la recherche (ONRS) et le conseil national de la recherche scientifique (CNRS).

Dans la décennie 1980, le cours instauré par le défunt président Chadli Bendjedid (1979-1992) se retrouve sur le plan de l'action économique. En effet, le gouvernement d'alors, croyant bien faire, s'est engagé dans l'énorme restructuration des entreprises algériennes qui consiste à démembrer les grandes sociétés nationales algériennes et à réorganiser le tissu économique autour d'entreprises plus nombreuses, de taille inférieure, fonctionnant dans une logique d'efficacité et de rentabilité. Il s'agit, peut-être à cette époque-là, d'un processus dicté et influencé par l'évolution de l'économie mondiale caractérisée par l'émergence des tissus de petites et moyennes entreprises.Une telle décision était fondéeofficiellement sur un bilan critique de l'action des sociétés nationales au cours des quinze années écoulées, sans aucune consultation démocratique, autrement dit, en s'appuyant sur l'avis d'une structure de consultation indépendante composée d'experts scientifiques et industriels de haut niveau. Cependant, cette profonde remise en cause de la pertinence des politiques et des acquis d'un processus de développement menées depuis plus de dix ans, en particulier dans le domaine économique, constituait une entrave sérieuse au développement du pays.Plutôt que de corriger les imperfections constatées, on a adopté la politique de la terre brulée en matière de planification stratégique des années 1970.

Dans ses années 1980, diverses expériences d'organisation de structures de politique scientifique et technologique ont été tentées : En 1982, le conseil supérieur de la recherche scientifique et technique (CSRST) ; en 1986, le Haut-Commissariat à la Recherche (HCR), créé auprès de la Présidence de la République suite à la dissolution du CRST et du CEN.

Dans la décennie 1990, fut désigné auprès du Chef du gouvernement, un ministre délégué à la recherche, à la technologie et à l'environnement. En janvier 1992, furent créés deux instruments de la politique de la recherche scientifique, à travers deux décrets exécutifs portant création, fonctionnement et organisation: - des commissions intersectorielles de promotion, de programmation et d'évaluation de la recherche scientifique et technique ; du conseil national de la recherche scientifique et technique (CNRST). Ce conseil présidé par le Chef du gouvernement comprend les responsables des ministères impliqués en tant que membres permanents, le délégué à la planification, les présidents des commissions intersectorielles. Le conseil comprend également dix personnalités choisies en raison de leur expérience scientifique et huit dirigeants d'entreprises économiques.Ce conseil, qui présente des similitudes avec le comité interministériel coréen, a pour mission d'arrêter les grandes orientations de la politique nationale de recherche scientifique et de développement technologique, de coordonner sa mise en œuvre et d'en apprécier son exécution. L'ironie du sort, c'est que ce conseil ne s'est jamais réuni ! En conséquence, il fut remplacé en 2020 par le Conseil National de la recherche scientifique et des Technologies (CNRST), institué par la constitution en tant qu'organe consultatif, qui est placé auprès du Premier ministre. Pire encore, ses missions ont été modifiées. Plutôt que d'arrêter les grandes orientations stratégiques, ce conseil est seulement chargé d'émettre des avis et des recommandations sur les grandesorientations de la politique nationale de recherchescientifique et de développement technologique qui lui sont soumises, en somme, un organe d'évaluation. Ce conseil, au regard de sa composition, perd son caractère essentiellement interministériel et, au vu de ses missions, perd sa contribution à l'élaboration d'unepolitique ambitieuse et visionnaire pour amener le changement et mettre fin à la stagnation économique et sociale manifeste.

Dans les deux décennies 2000 et 2010, depuis son accession au pouvoir après la «décennie noire», le feu président, Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), bénéficiant d'une conjoncture pétrolière extrêmement favorable, a lancé trois plans de développement esquissant les priorités politiques et les cadres économiques de long terme pour l'aide au développement national : un plan de soutien à la relance économique (2001-2004) doté de 7 milliards de dollars ; suivi d'un plan de soutien à la croissance (2005-2009) de 50 milliards de dollars (rehaussé à 100 milliards en mars 2006) ; et d'un plan de développement (2010-2014) de 286 milliards de dollars. Les marges de financement étaient mobilisées en faveur d'un programme d'investissement public ayant pour objectif de renouer avec une croissance (endogène) de long terme, à travers le développement des infrastructures de transport, de télécommunications, d'éducation et de santé, etc.Il convient de souligner que ces plans ne prenaient pas en considération l'intégration des politiques scientifiques et technologiques dans le processus de planification.Dans le cadre de ces plans, il s'agissait essentiellement de répartir la rente pétrolière entre les différents ministères en fonction de leurs besoins respectifsplutôt que dans l'optique ambitieuse d'une stratégie de développement définie au préalable dans la plus haute instance du pays. Cela a ouvert l'accès à la rente aux convoitises des rapaces sans foi ni loi.

Dans la décennie 2000, la Direction Générale de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique fut créé en vertu de la Loi n°08-05 23 février 2008, modifiant et complétant la loi n° 98-11 du 22 août 1998, sous l'autorité du ministre de la recherche scientifique. Elle est chargée de la mise en œuvre, dansun cadre collégial et intersectoriel, de la politiquenationale de recherche scientifique et de développementtechnologique. Elle est également chargée de gérer le Fonds National de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique (FNRSDT).

Tout compte fait, depuis l'indépendance du pays en 1962, l'Algérie n'est pas parvenueà créer cette symbiose entre le monde académique et le monde économique.Comme nous l'avons déjà souligné, l'acquisition «clés en main'' d'installations industrielles ou la modernisation de celles déjà existantes ne suffisent pas pour industrialiser un pays. Il s'agit essentiellement de disposer d'un système de R&D&I cohérent intégrant la recherche scientifique et technologique, le développement expérimental et les services scientifiques et technologiques qui soient dûment articulés, en amont, avec le système éducatif et, en aval, avec le système de production de biens et de services. Les entités de R&D au sein des entreprises constituent le chaînant manquant dans notre système national de recherche.

En conclusion, il est utile de rappeler ici, dans ce contexte, les propos du président Abdelaziz Bouteflika, lors de sa rencontre avec les walis le 25 juin 2006 «nous sommes parvenus à la conclusion que notre génération n'est pas en mesure de créer une économie alternative au secteur des hydrocarbures». Voilà qui résume bien à la fois la situation globale de notre pays et son volet économique jusqu'à ce jour8.

Face à ce constat, nous croyons qu'il est légitime de se poser des questions fondamentales: - Est-ce que cette présente contribution et celles des autres permettront-elles à nos dirigeants d'avoir une oreille un peu plus attentive et une attitude de respect envers des hommes et de femmes de bonne volonté qui souhaitent se rendre plus utiles à leur société ? - Est-ce que la nouvelle génération, composée de l'élite scientifique et intellectuelle du pays, doit se résigner à l'inertie et au fatalisme et se soustraire à l'effort d'émancipation de notre société ? La réponse est évidente et immédiate : c'est non ! Mais, ce qui compte d'abord, c'est son implication d'emblée à l'élaboration d'un véritable plan développement de notre économie basé sur la S&T.

Le modèle de la République de Corée,décrite ci-dessus, et celui de bien d'autres pays, en particulier du Sud-Est asiatique, devenus forts économiquement, sont éloquents. Ils peuvent servir d'exemples en matière d'organisation, de visions, de stratégies et de planification et être adapté à notre réalité. Nous espérons qu'ils contribueront à susciter une prise de conscience accrue chez nos dirigeants de la nécessité d'intégrer la S&T au cœur du plan de développement socio-économique. Il s'agit, pour notre pays, de mettre en place un système global de planification, doté d'instruments de prospective et de planification stratégique, basé sur la S&T à caractère transversal et placé auprès des plus hautes instances du pays.

Ce qu'il faut maintenant, l'étincelle en quelque sorte, comme cela a été fait à laveille du déclenchement du 1er Novembre 1954, consisterait à créer au niveau national le noyau central de très haut niveau scientifique en associant nos chercheurs en Algérie et expatriés à rayonnement international, axé sur les domaines scientifiques et technologiques clés, de manière approfondie et clairement définie, qui constitueraient des leviers essentiels sur lesquels reposent toutes les technologies actuelles et à venir, de sorte que l'enseignement scientifique et le renforcement des capacités dans tous les domaines spécifiques sont des conditions préalables à l'innovation et à la croissance nécessaires au développement.

Mais qui peut prendre en charge une telle action? Malheureusement, les pouvoirs publics n'ont visiblement pas les moyens - ou est-ce le courage politique? - d¢imposer une actionurgente et concertée de ce genre. Une réorganisation de l'ensemble ne peut donc être que le résultat d'une réaction en chaîne basée sur un plan stratégique par étapes. Idéalement, celui-ci résulterait du système global de planification, ainsi qu'il est proposé ci-dessus, consolidé par une large concertation entre l'industrie, l'administration, les centres de recherche et les universités. Mais pour qu'une telle volonté de planification ait une chance de se mettre en place, animée d'une volonté suffisante de changement, il serait évident que l'initiative émane du Président de la République.

*Docteur en microélectronique, ex-directeur de la DPREP/DGRSDT/MESRS - Ex-directeur de recherche - Consultant auprès d'InnovBridges-DZ

Références :

1. «Plaidoyer pour élaborer et bâtir un projet de société : Apport de la technologie microélectronique», M.T. Belaroussi, Le Quotidien d'Oran, 25 mars 2021

2. «Place de la Science et de la Technologie dans un plan de développement véritable pour une économie nouvelle», M.T. Belaroussi, Le Quotidien d'Oran, 9 septembre 2020

3. «Science Et Inconscience : la désinvolture et l'irresponsabilité d'un Système», M.T. Belaroussi, Le Jour d'Algérie, 30 septembre-2 octobre 2007

4. «Science et Technologie en Asie», La Recherche, Vol. 26, Janvier 1995

5. «Corée du sud : les stratégies d'une puissance scientifique et technologique émergente», Guy Faure, L'Esprit du temps, N° 39, 2014

6. «Politique d'enseignement supérieur, de recherche

et d'innovation», Fiche Corée du Sud, 22 janvier 2021, KOR.pdf (enseignementsup-recherche.gouv.fr)

7. «Les errements de nos politiques industrielles», Le Quotidien d'Oran, 21 avril 2011

8. «Science et technologie et développement national : entre la certitude et l'illusion», M.T. Belaroussi, Le Quotidien d'Oran, 23 juillet 2006