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Mémoires d'un Malgache

par Lakhdar Abdelhamid Dit «Benaïssa»*

Suite à la lecture de l'ouvrage Boussouf et le MALG, dont certaines parties traitent de l'écoute, je me vois dans l'obligation d'intervenir, étant le seul officier ayant servi l'écoute qui a débuté le 07 janvier 1957 jusqu'à 1962, afin de porter, dans ce qui suit, certains faits établis, permettant aux historiens d'écrire l'histoire ‘des réseaux d'écoutes de l'ALN, dans une version plus proche de ce que fut la réalité, dans certains cas. Je remercie l'auteur de m'avoir cité deux fois (page 99 en note de bas de page, et à la page 108 mêlant mon nom de famille avec mon nom de maquis). Toutefois, permettez-moi de relever quelques passages, qui nécessitent quelques éléments d'information, pour combler ces lacunes, et que je porte humblement à la connaissance des lecteurs.

Bien sûr, il n'y a aucune intention de polémiquer dans ce qui suit, sinon, le souci premier de contribuer à l'écriture de l'histoire, si tant elle est la somme des récits et parcours individuels ou collectifs qui la font et qui construisent graduellement une vue d'ensemble, de ce qui devient le patrimoine de la nation.

1- Les relations humaines dans les transmissions

Voici quelques passages par des commandants officiels des transmissions, qui nous éclairent sur les relations humaines dans ces services, extrêmement ‘confidentialisés'. Ce contexte exigeait de longues périodes de réclusion, pour éviter toute fuite, ainsi que le frère A. Bouzid nous en donne une illustration dans son ouvrage «L'arme des transmissions» (2013). «Ce n'est que bien plus tard, 1958-1959, que j'eus le privilège de visiter les centres DDR et DVCR, sous la conduite du frère Boussouf en personne car, sans sa présence, aucune visite n'était permise. Le cloisonnement entre les services était des plus stricts. Néanmoins, le contact était établi en permanence par le truchement d'un agent de liaison» (2013 :82). Les contacts interservices étaient centralisés au plus haut niveau de la hiérarchie.

La valeur d'un cadre se juge à la lecture de son bilan, surtout quand ce dernier est relevé, écrit et publié par des commandants officiellement reconnus, dans leurs ouvrages respectifs, comme le Commandant Abdelkader Bouzid dit ‘Abou El Feth', qui a fait appel à des frères du ‘Service d'écoute réseaux ennemis' pour écrire l'histoire. Il cite, entre autres, le frère Lakhdar Abdelhamid dit ‘Benaïssa', qui, dans un article à Mémoria, sous la plume de Leila Boukli journaliste, et en présence de deux commandants ‘Si Saphar' et ‘Si Mahfoud Hadjadj', a décrit des séquences de cette épopée sous le titre «Une vie au service des transmissions» (Mémoria, Supplément N°08, décembre 2012).

Un autre passage du même ouvrage nous confirme cette règle de fer. «C'est ainsi que dans les premiers mois de l'année 1960, le frère ‘Si Boussouf' me mit en contact avec un colonel libyen du nom de Tadjari, ma mission était de choisir un lieu convenable pour installer les services techniques. Ayant visité trois casernes anciennement occupées par les armées italienne et anglaise, mon choix se porta sur l'une d'elles en raison de sa sécurité, sa superficie et sa proximité de la ville de Tripoli» (2013 :82).

Les articles de A. C. Deroua parus dans la rubrique ‘Contribution' du quotidien Le soir d'Algérie, en particulier celui ‘Le Saâd Dahleb que j'ai connu' (25/07/2021), nous donne un éclairage assez vraisemblable, sur la nature des relations de hiérarchie professionnelle qui existaient entre les différents services et cadres de l'ALN pendant la révolution. Les contraintes de sécurité dominaient les rapports avec la hiérarchie ; alors que les nécessités de cloisonnement, entre les différentes branches du corps armé dans le maquis, rendaient ainsi plus étanches, et plus centrés intra-service, les échanges spécifiques entre les éléments aux responsabilités partagées.

2- Les centres d'écoute

Dans l'ouvrage Guérilla sans visage (2009) du commandant Hassani Abdelkrim dit ‘El Ghouti' apparaissent deux photocopies, l'une de la note de service invitant l'aspirant ‘Benaïssa' à procéder à l'installation du centre d'écoutes de Bouarfa, et l'autre d'un ordre de mission de l'EMG Ghardimaou avec le nom de l'officier ‘Benaïssa', chef de service contrôle radio de l'Est algérien Tunisie, SCR/EA de se rendre en frontière contrôler les centres d'écoutes (pages 124 et 125).

Dans Ondes de choc (2002) du commandant Saddar Senouci dit ‘Si Moussa' apparaît la liste détaillée des officiers responsables des services composants les commandements de l'Ouest et de l'Est. «Chaque service relève d'un officier, parmi lesquels nous citerons Melouk Mohamed, Lamri Ahmed, Baghdadi Ali et Benchaou Ahmed pour l'Ouest, et Benelmadjet Abdelhamid, Maâkel Aïssa, Hakem Mohamed Saïd, Lakhdar Abdelhamid à l'Est» (page 103).

Dans l'ouvrage Aux origines du MALG (2015), écrit par le Commandant DVER, Abderrahmane Berrouane dit ‘Si Saphar' apparaissent quatre paragraphes importants à signaler.

A) «Le premier janvier 1957, fut créé le premier centre d'écoute de l'ALN, en centre moderne, encadré par un personnel formé et expérimenté, dont seuls deux éléments étaient venus de l'armée française, parmi lesquels Lakhdar Abdelhamid dit ‘Benaïssa', tous les autres ayant reçu leur formation dans les rangs de l'ALN» (p.96).

B) «Rendons ici hommage aux dévouement de nos hommes de l'ombre, notamment à Lakhdar Abdelhamid dit ‘Benaïssa', Salah Ali Bakir, Damerdji, Benyoub Boucif, Sayad Mohamed, Malek Mohamed et tous les autres qui ont acquis, au fil du temps, une expérience, une intuition et un flair très rares» (p.100).

C) «Lakhdar Abdelhamid, qui a passé toute la révolution au service d'écoute et terminé comme poste de chef de centre d'écoute, sait de quoi il parle. ‘Entre janvier 1957 et le 19 mars 1962, raconte à Mémoria Revue (op.cit.) ‘quelques 600.000 messages ont été captés, exploités et ont connu les suites qui s'imposaient'. Un tel travail, titanesque, n'a été rendu possible que grâce au dévouement, à l'abnégation, à la cohésion et à l'engagement des acteurs, tous secteurs et niveaux confondus» (page 102).

D) «Pseudonymes des principaux responsables des transmissions et des services spécialisés de l'ALN» (page 293), après Boussouf Abdelhafid : Si Mabrouk ; Boukharouba Mohamed : Si Boumédiène ; Touati Ahmed : Si Chaabane ; Mokrane Mohamed : Si Nacer ; ‘Si Saphar' nous donne la liste de presque tous les officiers ayant assumé des responsabilités importantes et ayant approché ‘Si Boussouf', et ce dans le cadre de leurs fonctions respectives, c'est-à-dire DTN, DVCR, et DDR ; en ajoutant : «Les listes complètes des membres des différentes directions se trouvent dans l'Annuaire du MALG réservé aux membres du MALG et à leurs familles» (page 214).

Un autre cadre très discret Ali Cherif Deroua, responsable de la partie Moyen-Orient, qui vient de publier 13 articles dans Le Quotidien, dont le dernier le 25/07/2021 sous le titre «Le Saâd Dahleb que j'ai connu», retrace la subtilité des contacts entre hauts responsables. L'approche de ‘Si Boussouf', ou du degré d'estime d'un personnage, aussi important soit-il, sont-ils des critères de classement dans la hiérarchie? Est-ce que le degré de ‘familiarité' avec cet homme politique rehausse l'estime que l'on a de soi ?

A la page 238, de l'ouvrage Boussouf et le MALG (2020), les listes des futurs premiers officiers à l'indépendance sont incomplètes, quant à la formation de pilotes et officiers de marine. Pour la marine, la promotion qui a été envoyée «quinze élèves destinés à la marine à l'Académie navale d'Alexandrie» deux d'entre eux ont rejoint l'Algérie en 1962, en tant que commandants de deux dragueurs de mines offerts par l'Egypte. Ces officiers qui ont assuré d'importantes responsabilités au lendemain de l'indépendance, un, le Lieutenant Ali Nourine, dont la base de la marine initialement Lapérouse, porte le nom aujourd'hui, commandant de l'Aurès, est mort en martyr, et le second, le lieutenant Lakhdar Barka Fethi commandant du Sidi Ferruch est toujours en vie.1

Dans sa grandeur d'âme, dans sa gentillesse et sa générosité, ‘Si Saphar' nous laisse en guise de souvenir, une photo authentique du centre de la base Didouche de Tripoli, prise lors de la visite du prédisent du GPRA, Si Ferhat Abbas.

La photo de la base de Libye, visite de F. Abbas (Ould Kablia, 2020 : 90) est la même que la photo de la base de Libye, visite de F. Abbas (Berrouane, 2015 : 227) ; à ceci près, que la légende de la première «Août 1960. Visite de Ferhat Abbas, accompagné de Mohamedi Saïd à la base Didouche Mourad en Libye», alors que celle de Berrouane est beaucoup plus complète, car elle indique la position des personnes y figurant, et en même temps, la hiérarchie qui les implique, disposition très importante, dans un cadre martial «Visite de Ferhat Abbas à la base Didouche. A partir du fond et de droite à gauche : les 4 en mouvement, Mohammedi Saïd, Ferhat Abbas, l'auteur et Ghaouti, en rang, groupe DDR (au garde-à-vous) : Ould Kablia Dahou, Temmar Abdelhamid, Hamlat Ali ; groupe DVCR (au garde-à-vous) : Hellal Abdelhamid, Laala Mohamed, Ghazi Djilali, Belarbi Boulanouar. (1960).» (voir les deux photos en annexe). Merci, ‘Si Saphar', repose en paix.

Quand on se propose d'écrire l'histoire du fondateur et chef incontesté du MALG, en plus des témoignages et récits de vie, il est légitime de consulter les ouvrages écrits par ses responsables les plus importants, dont A. Berrouane nous donne, je cite «Une liste non exhaustive d'ouvrages écrits par les moudjahidine du MALG» à la page 305, (et qui est cité en bibliographie de Boussouf et le MALG) et dont la chronologie des ouvrages va de 2002 jusqu'à 2014.

Outre l'intérêt méthodique d'en compiler la lecture, cela ajoute de la précision référencée, par rapport au propos anecdotique, quand on ignore ou on omet une parcelle de vérité, sans oublier que l'on dénie, implicitement, à leurs auteurs le rôle et l'hommage qui leur est dû. Il faut prendre conscience, que de telles omissions, même par inadvertance, peuvent être lues et vues, dans certains cas, comme de la rétention d'information. La révolution algérienne appartient à tous ses enfants, et son seul héros, c'est le peuple.

C'est une très bonne initiative que de vouloir écrire l'épopée de ce noble service, mais il aurait été préférable de se rapprocher des responsables authentiques, ceux qui ont été le noyau de sa création, qui l'ont développé, et qui en furent les responsables jusqu'en 1962. Le frère A. Berrouane en donne une liste détaillée (2015 :293) sous le titre «Pseudonymes des principaux responsables des transmissions et des services spécialisés de l'ALN». Je m'excuse auprès de mes frères, de les citer encore une fois (par ordre alphabétique), je le fais uniquement pour l'histoire de cette institution vital à la guerre, en son temps, et pour l'inscrire dans son authenticité ; en prenant contact avec les seuls survivants qui ont fait partie du noyau de ces services :

- Baghdadi Abdesslam dit ‘Ali' : transmission 1956.

- Benachenou Mourad dit ‘Hamou' : transmission 1956.

- Benmiloud Nourredine dit ‘Bensouda' : transmission 1956.

- Bennacef Mustapha dit ‘Larbi' : transmission 1956.

- Gaouar Abdelmadjid dit ‘Aïssa' : transmission 1956.

- Hadjadj Mustapha dit ‘Mahfoud' : transmissions 1956.

- Hakiki Benamar  dit ‘Rachid' : transmission 1956.

- Lakhdar Abdelhamid dit ‘Benaïssa' : transmission 1956.

- Melouk Mohand dit ‘Sabry': transmission 1956.

Tous ces responsables ont assuré de grandes responsabilités au lendemain de l'indépendance, dans l'honnêteté et la discrétion, sont encore en vie, et je leur souhaite longue vie.

Ayant épluché tous les documents et photos en ma possession, j'arrive à la conclusion que seuls les commandants authentiques responsables de directions importantes étaient en mesure d'approcher ‘Si Boussouf' et ce, dans l'exercice de leurs fonctions respectives : DTN, DVCR, DDR.

Toute initiative venant d'un des acteurs, quel qu'il soit, de cette révolution, dont l'histoire est loin d'être complètement écrite, est louable et la bienvenue dans le concert des témoignages qui sont, encore, plus nombreux à paraître ces dernières années. Enfin, je termine, en précisant, que tous les documents et photos authentiques sont en ma possession, et j'invite tous ceux qui veulent écrire l'histoire de la révolution algérienne, de les consulter, une fois remis à la bibliothèque du MALG. Aux lecteurs de faire leur opinion.

Pour avoir participé à de nombreuses journées d'études, débats et présentations d'ouvrages écrits par mes pairs du MALG, j'ai pu observer les obstacles et dérives qui se posent à l'écriture de l'histoire. Les commentaires et analyses des historiens et autres acteurs importants de cette épopée m'ont permis de comprendre certains mécanismes de reproduction des faits de mémoire, qui rentrent dans le patrimoine d'une nation. La distance, qui nous sépare des faits d'histoire reportés, présente cette terrible ambivalence : celle de nous éloigner de la subjectivité, avec le temps, et donc du risque de sombrer dans ‘l'ego-histoire', ce qui est une bonne chose. Mais d'un autre côté, elle peut rendre les détails des événements, actes et personnes concernés, évanescents dans les brumes des mémoires vieillissantes avec l'âge des narrateurs témoins2 (comme le dit si bien ‘Si Saphar') et teinter ce que fut la réalité, d'approximations, glissement de sens qui peut correspondre à une réécriture des faits et ouvrir la porte, à de possibles dérives fictionnelles.

A trop vouloir dire du récit d'un peuple, on finit par le réduire à un assemblage de faits vraisemblables, dont l'essence n'est pas fausse, approximative par des détails, qui font illusion. C'est le défaut méthodique des macro-récits, sur la révolution algérienne, par des auteurs non historiens. Ils s'opposent aux micro-récits des narrateurs qui parlent d'une réalité objective, parce que vécue, et caractérisée par le marqueur de la précision descriptive.

Ces micro-récits, deviennent une source d'information première, pour la bonne raison que les situations décrites, ont souvent été un marqueur expérimental de leur rôle ; marqueur physique, par les dégâts corporels subits et les états d'invalidité conséquents aux longs séjours dans des lieux strictement confinés ; et enfin marqueur patriotique, parce que conçu comme un don de soi, qui ne nécessite pas de rémunération, si ce n'est rester dans les souvenirs qui fondent l'éternité de la patrie.

Les deux méthodes ne s'opposent pas, bien au contraire, les micro-récits permettent de remplir les cases manquantes dans la grande fresque du macro-récit, et complètent ainsi le discours qui édifie une nation.

*Ancien officier ALN. Cadre de l'Etat algérien à la retraite

Notes :

1Lors de l'arrivée par bateau du président égyptien Gamal Abdel Nasser en avril 1963, ces deux premiers bateaux de la marine de guerre algérienne, étaient sortis du port d'Alger, pour faire la haie d'honneur. Une terrible tempête s'est déchaînée ce jour-là, et l'Aurès a cassé son gouvernail, le bateau allant à la dérive, le commandant a fait sauter tout l'équipage en mer qui a été recueilli et sauvé par le Sidi Ferruch, nonobstant le risque de collision, et le commandant Ali Nourine étant resté le dernier, a péri dans le naufrage de son navire. Le Canard enchaîné avait ironiquement titré «la marine de guerre algérienne a perdu la moitié de sa flotte».

Références :

- Berrouane Abderrahmane nom de guerre ‘Saphar', (2015) : Aux origines du MALG, Témoignage d'un compagnon de Boussouf, Alger, Barzakh éditions.

- Boudaoud Mohamed dit ‘Si Mansour' (2015) : Les armes de la liberté. Mémoires et témoignages, Alger, éditions RAFAR.

- Bouzid Abdelkader dit ‘Abou El Feth', (2013): L'arme des transmissions, témoignage. Alger, Lahzhari Labter éditions et Pixal communication éditions.

- Hassani Abdelkrim ‘El-Ghouti', (2009) : Guérilla sans visage, Tome I, Les premiers réseaux, Alger. OPU

- Ould Kablia Dahou, (2020) : Boussouf et le MALG, La face cachée de la révolution, Alger, Casbah éditions.

- Saddar Senoussi, (2002) : Ondes de choc, Les transmissions durant la guerre de libération, Alger, ANEP éditions.