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Frontières, confins, no man's land : de l'espace topologique comme réseau de loyauté à finalité mystico-religieuse à l'espace topographique comme «limes» à finalité géopolitique: l'exemple du maghreb

par Nadir Marouf (*)

Inutile de rappeler que ce titre, apparemment par trop académique, résulte d'une longue réflexion qui s'est faite jour à l'occasion de séminaires de recherche dans les universités étrangères où j'ai enseigné, comme à l'occasion de rencontres informelles avec des collègues et amis.

Inutile de dire aussi que ce papier s'impose à moi pour formaliser ce qui, jadis, relevait de discussions à bâtons rompus sur le différend à répétition entre l'Algérie et le Maroc depuis quasiment l'indépendance de ces pays.

Déjà à l'orée de l'indépendance marocaine, Allal Alfassi, leader du parti de l'Istiqlal arguait du fait que l'indépendance de son pays ne sera complète qu'au terme de la récupération du grand Sahara. Il faisait allusion aux oasis du Touat, Gourara, Tidikelt, soit l'ensemble de l'actuelle wilaya d'Adrar, laquelle ne compte pas moins qu'une superficie de 500.000 km2. Il ne parlait pas du Sahara occidental, encore occupé par l'Espagne de Franco, ni de la rive méditerranéenne de Ceuta et de Melilla, considérés à l'époque comme un fait acquis pour l'Espagne. Rappelons en effet, pour ce qui est des possessions ibériques, que le Makhzen n'a jamais cru devoir les libérer manu militari. Le mouvement insurrectionnel portait sur le sol du protectorat français. En revanche, c'est sous la conduite de Abdelkrim El-Khettabi, appuyé par les militants de l'Etoile nord-africaine, que s'est enclenché une lutte armée pour l'indépendance du Rif, non contre la monarchie encore annexée avec la bienveillance du Maréchal Lyautey, mais contre l'Espagne et la France réunies. Quant aux Oasis occidentales, elles ont été libérées par l'armée de libération nationale algérienne dans la foulée de la guerre d'indépendance. Mais revenons aux fondamentaux.

LA NOTION DE «FRONTIERE» : UN CONCEPT À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Le sens moderne de frontière, apparu au 14e siècle en Occident, semble être issu d'une conception lexicographique. Ce concept répond au mot allemand «GRENZE». On serait enclin à superposer les deux concepts: l'étymologie latine «frons/ frontis» a donné «front» en français (trad. faire face, affronter). Dans son emploi absolu, le front désigne la zone de bataille, au sens politique, voire militaire, d'où l'idée de frontière. Ce terme surgit plus nettement dans le langage politique en 1730 suite aux négociations autour de la ligne de séparation entre la France sous Louis XIV et l'Espagne. Plus généralement, il prend le sens de «limite». L'acception allemande de «grenze» s'applique généralement à des terroirs, voire à des régions proches de ce que Gracchus Babeuf, au milieu du 18e siècle, désignait par «communs», d'où l'appellation de «commune». Cette dernière entend réhabiliter par le droit positif, avec l'avènement de la Troisième République, une conception communaliste telle le ‘arch chez nous, c'est-à-dire régie par des droits réels propres aux groupes villageois, jadis méprisés par une Révolution d'obédience bourgeoise qui ne donnait crédit qu'à la propriété privée.

Cependant la comparaison s'arrête là. Le Grenze est, en fait, une région culturellement et linguistiquement homogène susceptible d'extension. Elle correspond à ce que l'anthropo-géographe allemand Frédéric Ratzel (1844 - 1904) a défini comme espace vital voué à s'agrandir en rapport avec sa force d'expansion. La conception radzelienne de l'établissement humain, d'inspiration darwinienne, semble avoir servi de matrice idéologique au 3e Reich en formation, du moins selon un certain nombre d'auteurs contemporains.

En revanche, la commune d'inspiration babouviste est d'essence centripète, absente de toute conception expansionniste à l'égard des villageois voisins. D'ailleurs cette conception communaliste n'a pas manqué d'attirer l'attention de Marx à ses débuts, comme en témoigne sa controverse avec Vera Zassoulitch à propos du Mir russe, proche de nos terres collectives d'antan, où la possession primait sur la propriété, et où prévalait la notion de Ihya ( : vivification). Cette vision de la propriété, jadis méprisée par Max Weber (pour qui la possession est à la propriété ce que l'archaïsme est à la modernité), est depuis le 20e siècle un sujet sensible pour les tenants du droit international, chez qui la «RES COMMUNIS» (qu'on pourrait traduire par «blad Al Djemaa») constitue le support normatif majeur de ce qui plaide en faveur du Patrimoine Commun de l'Humanité (PCH).

Pour revenir à Marx, le contexte était différent: la voie paysanniste (alias maoïste) était considérée comme idéologiquement retardataire, au contraire de la voie prolétarienne, ouvriériste et usinaire, donc éligible au progrès dans le socialisme.

Quant à la Révolution française de 1789, son qualificatif de révolution bourgeoise tient à ce que l'affirmation fondamentale de la propriété privée rend justice au sujet, individu libre, faisant front à la propriété éminente de la Noblesse et au système des privilèges.

Dans ce nouveau credo, les communs passent à la trappe, et ne sont réhabilités par la Troisième République que sous le terme de «propriété communale» gérée par les élus municipaux dûment reconnus par l'Etat régalien. Jadis, le droit de préemption, appelé «Chefaà» chez nous, était régi par la j'maà qui statuait sur des aliénations en terre indivise. Aujourd'hui, cette juridiction passe, dans l'ex-métropole, du droit réel au droit positif, exercé autant par l'Etat que par les conseils municipaux.

La France coloniale a reconnu tardivement (sous le Second Empire) le bien-fondé des terres communales dans leurs versions coutumières de terres ´arch dans les limites où le principe d'effectivité était constaté, ce qui posait néanmoins le problème des terres de parcours, considérées comme « vivantes » par les communautés locales et non reconnues comme telles par le législateur français. Toutes les terres exclues du patrimoine ‘arch étaient intégrées aux terres communales régies par les administrateurs de communes-mixtes, qui les donnaient en location moyennant bail emphytéotique (jouissance paisible allant jusqu'à 99 ans) et assortie d'un cahier des charges quant à l'usage de ces terres (1).

Cette disposition a continué à fonctionner en Algérie jusqu'à l'ordonnance du 8 novembre 1971 portant Révolution Agraire. Les terres communales connurent un autre destin après l'échec prévisible de cette « épopée».

La frontière en Europe occidentale, et notamment en France (productrice des normes transposées, pour le meilleur ou pour le pire, aux colonies nord-africaines et sahéliennes) a fait fi des règles coutumières qui régissaient au cours du long moyen-âge ses propres institutions, à savoir une conception de la propriété éminente consubstantielle du droit canon réservé aux familles royales. A ce titre, les légitimités monarchiques étaient structurées par les réseaux d'alliances onomastiques, au contraire d'une conception juridique stricto sensu de la frontière. Les alliances matrimoniales se faisaient entre familles royales et décidaient du sort des territoires, pays, nations ou empires, dont la configuration n'avait de sens qu'au regard des conjonctures politiques, souvent d'ordre successoral, qui en faisaient ou défaisaient le tracé. Ainsi la dynastie des Habsbourg qui se composait de la Suisse, Autriche Hongrie, s'étendît au Benelux (Belgique, Hollande, Luxembourg) avec une rallonge en Bourgogne, entendait reconstituer le Saint-Empire Romain Germanique fondé au 9e siècle par Charlemagne. Charles-Quint et son frère Ferdinand se partagent l'empire aux termes duquel le premier reprend l'Espagne et la Hollande. De la même manière, plus tard, le roi Louis XIV revendique, pour les mêmes raisons onomastiques, l'Espagne, ce qui a donné lieu à une guerre sanglante, à laquelle se mêle l'Angleterre.

Mêmes guerres de successions entre la dynastie des Plantagenêts (Angleterre) et celle des Valois, surgeon de la dynastie capétienne qui succède à la dynastie carolingienne à l'orée du 10e siècle. Cette guerre, dite guerre de Cent ans (1337 - 1453) n'est que le reflet, à l'instar des autres, des contentieux successoraux au sein des «frères ennemis». C'est la sanction réservée au principe d'allégeance.

LE SORT DES ALLÉGEANCES AU MAGHREB

Il n'est pas question de parcourir 13 siècles d'histoire qui, du 9e siècle avec les Idrissides de Tlemcen et Fès au 21e avec les Alaouites du Tafilalet ont fait et défait le Maghreb. Le hasard a voulu que la Reconquista ait rompu le pouvoir dynastique à partir du début du 16e siècle, aux trois pays que sont l'Algérie, la Tunisie et la Lybie, désormais intégrés à l'Empire ottoman, dont la mission était de mettre fin à la domination espagnole, à l'exception du Maroc qui a préféré gérer seul le statu quo de l'occupation des rives méditerranéennes et atlantiques (Rio de Oro par l'Espagne de 1884 à 1973, et Mogador par le Portugal de 1515 à 1768).

Quant au Maghreb des Beys dépendant de la Porte Sublime, l'oligarchie régnante soumettait ses sujets à une exaction fiscale majoritairement contestée, du fait que l'allégeance comme contrepartie du principe de soumission n'est consentie qu'à la lignée des Chorfas. La marque de fabrique du sultanat ottoman pour asseoir sa légitimité était d'ordre méritocratique, puisqu'il a chassé les Chrétiens de la terre de l'Islam. Subsidiairement, c'est la Porte Sublime qui est dépositaire de l'original du Coran, œuvre du 3ème Calife Othman. Cela n'a pas été suffisant pour asseoir une légitimité de substitution au principe lignager dont le prophète constitue la catégorie inaugurale. En revanche, le mouvement confrérique des M'rabtin, majoritairement d'extraction rurale, a pu constituer un contre-pouvoir. L'historiographie orientaliste est riche d'anecdotes retraçant les résistances populaires au fait du Prince. La légende de Sidi M'hammed Ben-Abderrahmane des Aït-Smaine de Kabylie fait état de l'audience acquise par ce santon auprès de ses fidèles qui finit par inquiéter le Dey d'Alger. Son tombeau aurait été déplacé clandestinement au Hamma près d'Alger, à l'instigation de la Régence. Depuis, cet ancêtre éponyme fut appelé «Sidi-Bouqabrîn» ( l'homme aux deux tombeaux).

La version officielle arguait d'un miracle, en vertu duquel le santon est devenu un personnage «totémique» proche du pouvoir! (2).

Le mouvement contestataire n'incombait pas seulement aux personnages mystiques incarnant le sacré. D'autres formes de résistance plus temporelles sont à rappeler. On retrouve dans le corpus littéraire du 18e siècle des chants profanes, faisant partie du genre «haouzi» à Tlemcen, où le chant courtois dédié à la bien-aimée est assorti de véritables réquisitoires contre le Sérail: c'est le cas d'un poème chanté de Ben M'saieb, intitulé : « rabbi qdha ‘aliha wal-wa'd ad'ha », ponctué par un refrain « ma bqa l'ha bach t'aned al-m'dûn » (Allah l'a bannie et le sort fut jeté sur elle /refrain : elle n'a plus de quoi rivaliser avec les Cités). C'est une véritable élégie où Tlemcen est comparée à une ville déchue, comparée aux temps des cerises que fut celui Banû-Zeyyane (dernière dynastie congédiée par l'arrivée des Turcs). Ce thème du bouka ‘alal-madîna est légion dans ce patrimoine musical, qu'on retrouve également chez Ben-Sahla (fin 18e) et Ben-Triki ( 17e-18e). On le retrouve aussi dans le chant Melhoun dit « ´Arûbi » (Benguennoun, Mostefa Ben Brahim) d'extraction rurale proche de la geste hilalienne.

Dans le cas du Maroc où la continuité monarchique se réclamant du lignage prophétique peut donner à penser que s'y applique la formule de La Boetie («servitude volontaire»), l'allégeance royale a connu des apories, provenant de milieux éloignés de la Cité, berbères en l'occurrence, incarnés par des fouqafa d'obédience mystique, et se revendiquant, sinon d'une « noblesse de robe », du moins d'une noblesse «d'épée « s'opposant au pouvoir temporel, fût-il noble d'extraction.

Jacques Berque (3) signale le cas de la confrérie inaugurée par Abû-Bakr ad-Dilâi originaire de Dila, se trouvant dans les contreforts de l'Atlas. Durant un interrègne entre la fin de la dynastie saadienne de Marrakech et celle des Alaouites du Tafilalet, qui dura un quart de siècle, il prêcha pour la moralisation des mœurs, dont le relâchement semblait prégnant à la fin des dynastes de Marrakech, et finit par rallier à sa cause des fidèles, y compris en dehors de son fief d'origine, ce qui a permis à son petit-fils d'installer son règne à Fès (4). Cela ne dura pas longtemps. En effet, une nouvelle dynastie, se réclamant de ´Ali, venant de la région du Tafilalet à l'est du Sahara (près de Figuig) est arrivée armée jusqu'aux dents, s'empara du pouvoir sous la conduite de Moulay Ismaïl (1672). Le troisième descendant du fondateur de la Zaouïa, Ahmed Al-Dila-i, ainsi que ses fidèles, échappèrent à la mort grâce à l'intercession d'Ahmed Al-Maqarri, un jurisconsulte respecté originaire de Tlemcen et officiant à la Madrassa des Qaraouiynes, qui intercéda pour sauver une partie de sa famille encore en vie. Ahmed Al-Dila-i a pu ainsi rejoindre Tlemcen avec sa famille, grâce à cette demande en grâce.

Il semble que cette diaspora familiale occupât le quartier d'El-Eubbad, là où se trouve le tombeau du mystique soufi Sidi- Boumediene (12ème siècle), contemporain d'Ibn-Rochd (5). Aussi les transfuges de Dila sont-ils enterrés au cimetière tlemcenien de Sidi-Senoussi. Je tiens cette information de Wilfried Rollman, chercheur spécialiste du Rif, que j'avais rencontré à Harvard University (Boston) en 1989.

Cet épisode n'est pas isolé. Le resistantialisme berbère, s'investissant du sacré, a eu souvent l'occasion de mettre à mal la légitimité lignagère des chorfas se réclamant de la primogéniture prophétique.

Du reste, une telle légitimité n'a pas manqué de s'éloigner du rôle d'exemplarité morale et religieuse dont elle était censée être le parangon.

Non seulement la fin du règne saadien était truffé de maladresses morales et politiques (fréquentations «diplomatiques» en direction des Chrétiens d'Espagne et d'Angleterre, jugées iconoclastes par les milieux confrériques de la gent populaire de l'intérieur, mais aussi certains égarements en matière de mœurs (consommation de vin, de drogue, etc. à l'ombre du Palais !).

Dès lors, le précédent resistantialiste des gens de Dila a dominé la scène mystico-politique au cours de ce 17ème siècle qui a causé la ruine de la dynastie hachémite des Saadiens.

L'historiographie orientaliste signale l'existence d'un autre «homme de Dieu», vivant dans la pauvreté, invoquant Dieu dans la transe et la «Hijra» (l'éloignement, voire le renoncement). L'image qui en est donnée rappelle ce que Max Weber (Le Judaïsme antique, Ed.Pocket) relatait à propos du personnage prophétique, comme Jérémie, dont on ne sait s'il était une sorte de Derouiche tourneur ou un fou…), qui prêchait dans la «Khaloua» (alias désert) propre aux soufis. Il s'agit de cheikh Abû-Mahalli, un homme du Sud algérien mais dont l'historiographie diverge sur l'origine (il serait né tantôt à Fès, tantôt dans le Tafilalet /Figuig, tantôt à Béni-Abbès, à 250 Km au Sud de Béchar).

Au cours de son itinérance mystique, il rencontre les gens de la «tariqa» de Sidi-Cheikh, qu'on peut situer dans la région d'Al-Bayyad (Geryville, partie ouest des Hauts- Plateaux algériens). Jacques Berque (6) nous propose une domiciliation saharienne, celle de Béni-Abbès. Mais peu importe le lieu, s'agissant d'un ascète, qui peut tout à la fois rester cloîtré sous le poids de la «khaloua» et, rompant avec cette assignation à résidence, partir au loin à la recherche de Dieu. Ainsi, il prend le chemin de La Mecque alors qu'il est très affaibli physiquement, puis recommence dans les mêmes conditions de souffrance, en quête de purification. Il finit par élire domicile chez Sidi-Cheikh dont il épousa la fille. Cette alliance matrimoniale n'a pas empêché ce santon en formation de rompre avec la confrérie du maître, dont il contesta sa prétendue origine prophétique. Abû-Mahalli finit par atteindre une audience au-delà du cadre local, pour devenir régionale, voire « nationale ». Il passe de l'itinérance mystique à la prétention au trône, à un moment où la fin de règne des dynastes saadiens est chaotique : querelles de succession, quasi-capitulation du royaume, sous la pression de multiples confréries berbères se mettant sous la bannière d'Abu-Mahalli : sédition du Sous conduite par cheikh Sidi Brahim de la zaouïa de Tazzer-Walt; surgissement simultané de Sidi-Yahya, cheikh de la zaouïa de Zeggada. « Tout le Sous lui obéissait et sa capacité de lever des troupes était considérable. C'est pourquoi Zeydan écrivait à ce saint personnage: « vous avez le droit de défendre ma couronne car je suis un des vôtres. Il faut donc agir en ma faveur et combattre avec moi quiconque conspirera contre moi »(6). Cet épisode tragique se termine par une guerre de destitution menée par Abu-Mahalli vers 1609. Il fut tué, mais la désaffection de la dynastie saadienne finit par se retrouver sans maître. L'épisode de l'interrègne relaté plus haut donne l'occasion aux Berbères sanhaja de prendre la relève. Nous connaissons la suite réservée à cette « révolution maraboutique », selon l'expression de Jacques Berque.

Par ailleurs, ce contexte insurrectionnel, toujours inachevé, met en position de dyade : m'rabtîn contre chorfa, et cela se reproduit à l'échelon local : au Touat comme au Gourara et au Tidikelt (oasis ouest-algériennes), cette topologie sociale se traduit par une segmentarité inscrite au sol : Ksours d'obédience chorfas, majoritairement au Touat d'un côté, Ksours d'obédience m'rabtîn majoritairement à Timimoun. Les uns se donnant pour patronyme : « Ihamed «, les autres « Sûfiân «. Les premiers étaient exemptés d'impôt sur la production palmycole, au contraire des autres (notons que l'allégeance consentie par les populations sahariennes consiste dans un échange inégal : le prince accorde son BIENFAIT au peuple pour avoir droit au paradis, contre prestations diverses en retour, dont l'impôt (lezma) en marchandises ou en esclaves). Une telle discrimination pousse certains groupes m'rabtîn à se donner une noblesse chérifienne en trafiquant les sisilsilat, pour passer au camp dominant et accroître ainsi leur légitimité canonique. Ce fut le cas de la Taibiya de l'Oranie qui se réclamait de la branche des Chorfas de Ouazzane au Maroc. De même, certaines confréries algériennes ont élu domicile au Maroc, comme la Tidjaniya, dont le Cheikh fondateur est issu de Ain-Madhi, au sud-est de l'Algérie.

Il se trouve en effet que ces santons ont préféré quitter leur pays à une époque où la Régence ottomane semblait peu fréquentable. Il est curieux de lire certaines monographies attribuant à ce Cheikh une origine fassi. Pour la petite histoire, la zaouïa des Tidjane a prospéré et prospère encore aujourd'hui dans le Sahel, surtout au Sénégal. Durant les deux missions que j'ai effectuées récemment à Dakar, je me suis rendu compte de la prépondérance de cette confrérie, à côté de celle des Mouride, d'obédience «autochtone».

Il n'est pas exclu de constater que lors des dernières consultations présidentielles, le candidat n'a de chance de l'emporter que s'il prête allégeance à la maison des Tidjane, dont le leadership est par ailleurs encouragé en amont par le Makhzen marocain. Le temps de l'allégeance prêtée par Bilad es-Soudan aux rois de Marrakech sur fonds de polarité religieuse (lire « Tarikh-es-sawdan de Abderrahmane Es-Saadi, cf. Nadir MAROUF, Lecture de l'espace oasien, Sindbad,1980) s'est amplifiée durant le temps présent. Il n'y a qu'à constater l'ampleur des investissements marocains au Sahel : la Banque Commerciale Marocaine occupe la première place au Sénégal en termes de chiffre d'affaires, à côté de la BNP, classée 2e au palmarès. Prégnance confrérique et business y font bon ménage.

Cette digression n'est pas sans intérêt : elle nous donne l'esquisse de la reproduction de l'antique allégeance royale sur fonds de leadership politico-économique. Le Sahel aspire à être un Dominium, ou un Commonwealth à la britannique, version marocaine.

On remarquera subsidiairement que cette sociométrie des affinités marchandes, opérant comme une résurgence redéployée pour obtenir les nouvelles affinités politiques, notamment en ce qui concerne la tournure que prend le dossier du Sahara Occidental, en dit long sur la nécessité d'accorder diachronie et synchronie, anthroplogiquement parlant.

L'Algérie semble se réveiller à son tour pour pénétrer le marché africain par la route de Tindouf, en attendant que cela puisse produire un renouveau des liens de solidarité d'antan. Espérons qu'il n'est pas trop tard pour bien faire.

RETOUR AUX FRONTIÈRES

Dans ce qui précède, j'ai volontairement ratissé large pour mettre en évidence la complexité du présent. La saga qui entoure le dossier du Sahara Occidental a pris des allures passionnelles, pour ne pas dire dangereuses, quand on constate le délitement des relations pendantes entre l'Algérie et le Maroc. Cette saga peut se résumer aux controverses initiales contenues dans l'article de Maurice Flory (7) sur le rapport de la Commission Internationale de Justice de La Haye, en sa session du 16 octobre 1975.

La teneur des débats portait sur le statut juridique du Sahara Occidental, quant à savoir si, à la veille de son occupation par l'Espagne en 1884, ce pays était «sans maître», autrement dit «terra nullius» ou un territoire placé sous allégeance marocaine.

Suivant l'hypothèse retenue, le peuple autochtone de ce territoire était justiciable de décider de son destin au titre du principe de décolonisation admis par le droit international, ou, dans le cas où ce peuple était sous allégeance à la monarchie chérifienne, celle-ci en est la destinataire légale. Les choses se compliquent quand le Maroc revendique l'ensemble du territoire au nom de «Bilad-Al-Islam», quand la Mauritanie entend en revendiquer la partie sud, en vertu d'un autre principe d'allégeance appelé «Bilad Chenguiti «. L'enjeu de la revendication mauritanienne est de se placer du même côté normatif que le Maroc, en arguant du fait que la norme canonique n'est pas exclusive, et que la norme coutumière à fondement ethnocentrique est justiciable de la même considération au regard du DROIT. Il faut rappeler en effet que la «Saguia-l-Hamra» (Rio de Oro) était placée sous allégeance maraboutique, en la personne d'un personnage édifiant du nom de «Ma-al-‘Aïnîn». Nous nous trouvons dans le même cas de figure que celle de la bipolarité « m'rabtîn / Chorfa « qui a traversé tout le Maghreb. A cela s'ajoute le fait que la Mauritanie était elle-même revendiquée par le Makhzen marocain, au nom du même principe d'allégeance qui, au temps des Saadiens, avait sous son contrôle une partie du Sahara algérien (Oasis occidentales) y compris Tindouf et Bechar ainsi que le Mali et la Mauritanie. La colonisation française a établi une cartographie des frontières (souvent tracées au cordeau entre Algérie, Niger et Mali) qui remettait en cause de facto le No man's land chérifien, lequel ne se déclinait pas en termes de frontière territoriale mais en termes de réseau de fidélité au royaume du fait que celui-ci se réclame du prophète et que tout ce qui se soumet au royaume, se soumet à Dieu. Le principe d'allégeance dont se réclame la monarchie relève du même «tonneau» que celui qui relie les peuples catholiques au Pape.

Ajoutons à cela que la comparaison avec le statut du Saint-Siège romain tombe sous le sens, quand on sait que depuis le début du 16e siècle, le Maroc des Saadiens était la seule monarchie indépendante, quand on sait qu'à la même période l'Empire ottoman régnait sur tout le monde arabe, laissant au Maroc le monopole de la tradition califale.

Pour toutes ces raisons, il apparaît clairement que l'Algérie ne pouvait pas reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental sans admettre sui generis la souveraineté du Royaume chérifien sur une partie de son Sahara, soit l'actuelle wilaya d'Adrar dont la superficie équivaut à celle de la France ! D'ailleurs Allal El Fassi, le fondateur du parti de l'istiklal, n'a pas manqué de le signaler publiquement en 1956, l'indépendance du Maroc une fois acquise (8).

CONCLUSION

Si l'argument d'inanité de la revendication marocaine semble aller de soi, sachant que ce qui est convenu d'appeler «Blad El Makhzen» (le territoire de Blad El Islam) a été de tout temps contrebalancé par Blad es-Sibaa, autrement dit des territoires qui ont acquis une autonomie de fait, l'élément fiscal étant le seul critère d'effectivité de l'appartenance ou non au pouvoir monarchique. Cette mise à distance a concerné, comme expliqué plus haut, non seulement l'Algerie des Beys mais aussi le Maroc des Chorfas.

Il est vrai que l'émiettement du Maroc en mini-sultanats autonomes a pris fin progressivement depuis l'arrivée des Alaouites, mis à part le Rif et certains cantons de l'Atlas. Mais cela n'enlève rien à l'archaïsme institutionnel et normatif sur lequel s'appuie la diplomatie marocaine aujourd'hui. D'ailleurs, au moment où le dossier du Sahara Occidental était discuté par la Cour Internationale de Justice, au sein duquel notre représentant d'alors, Monsieur Mohammed Bedjaoui, avait plaidé magistralement en faveur de la thèse de la décolonisation, les conclusions de la Cour de La Haye allaient dans le sens du référendum pour l'autodétermination. Elle finit par réfuter l'argument du Maroc qui s'entêtait à faire remarquer que le Sahara Occidental est composé de nomades démographiquement quasi inexistants, donc non éligibles à consultation référendaire. Cette réfutation tient au fait que si l'argument démographique rapporté à l'étendue du territoire devait être pris en compte, cela poserait un problème rétroactif pour des nations comme l'Australie, l'Islande, voire la Mongolie, dont la densité démographique est au moins comparable à celle du Sahara Occidental. Le Maroc se trouvant à court d'arguments crédibles, son roi n'a pas trouvé mieux, dans les jours qui suivirent cette session du 16 octobre 1975, que de donner ordre à ses sujets d'envahir massivement le Sahara, au nom de la «marche verte», c'est-à-dire pacifique , ce qui n'a pas manqué de donner lieu à réprobation de la part de la communauté internationale .

Or cette saga dure depuis un demi-siècle sans résultat. On assiste à une situation où ni les conclusions de la Cour Internationale de La Haye, consultée pour les besoins de la cause par le secrétariat exécutif des Nations Unies, ni les nations occidentales (à part quelques-unes) n'ont levé le petit doigt pour que justice soit rendue au peuple sahraoui, laissant seule ou presque seule l'Algérie sur le banc («des accusés ?») hormis quelques pays africains de plus en plus minoritaires.

Il se trouve en effet que les mœurs politiques changent quelquefois, et pas toujours dans le sens de l'équité. Inutile ici de rappeler le pourquoi et le comment des alliances politiciennes qui se font jour, notamment sur le dos de l'Algérie. D'aucuns expliquent le désamour envers notre pays par l'évolution interne qui est la sienne depuis l'époque de Boumediene, jadis respecté de par le monde. Tout se passe comme si le dossier du Sahara s'enlise au profit du Maroc, parce que l'Algérie devient le mauvais élève du développement, donc le mauvais avocat, risquant d'être contre-productif y compris aux yeux du Polisario. Nous assistons aujourd'hui, en revanche, à une avalanche de vidéos sur la toile, étalant la réussite marocaine, dans l'industrie (automobile s'entend), dans le commerce, l'agro-alimentaire, l'environnement, j'en passe et des meilleures. Cet activisme médiatique est, à l'évidence, loin d'être neutre. Le sens de l'opportunisme à la fois économique et diplomatique est mis à son actif et donc à celui de sa crédibilité politique. La suspicion dont peut être l'objet notre pays ne manque pas de «contaminer « le menu peuple, voire les revendications autonomistes, ou tout au moins dissidentes déployées de l'extérieur, ce qui n'exclut rien pour ce qui pourrait advenir demain à l'intérieur du pays.

Loin de faire de la politique fiction, mon devoir de citoyen m'impose de plaider pour un sursaut, un vrai sursaut, pour que nos enfants, aujourd'hui inquiets pour leur avenir, retrouvent l'espoir de vivre dans une Algérie qui dessine l'avenir, confiante en son destin.

(*) Professeur Emérite des Universités

Notes :

(1) Cette disposition a été soutenue par le Senatus Consulte de 1863 qui a fini par reconnaître le bien-fondé des terres collectives au titre de droits réels. Les dispositions de la loi Warnier rétablissent les terres communales comme étant susceptibles d'être données en bail locatif dit «emphyteotique» par les mairies de plein exercice ou les Communes mixtes. Les terres communales ont survécu jusqu'à la Révolution Agraire de 1971. Elles ont été transformées en terres privées de l'Etat, qui s'est substitué à la commune pour des concessions (usucapiendi) privatives pour une durée de 40 ans.

(2) Cf. Nadir MAROUF, Mythes et croyances populaires en Algérie, In : Encyclopédie des Mythes et croyances du monde, Lidis-Brepols, Paris 1985.

(3) Jacques Berque, Ulémas, insurgés, fondateurs au Maghreb, XVIIe siècle, Ed.Sindbad, 1982.

(4) Dila : nom d'une conféreriez fondée par Abû Bakr ben Mohammed el-Mejjati es-Sanhaji (de sanhaja, berbères du Sud). Cette fondation (1536 - 1612) a émergé dans le Piémont occidental de l'Atlas. Vers 1566, sous le règne Abdellah Al Ghalib, ce cheikh berbère, d'abord cantonné dans le sanctuaire de sa prédication soufi, entretient, dans un premier temps, de bonnes relations avec la dynastie saadienne de Marrakech. Au début du 17ème siècle, à la suite du décès du sultan Ahmed Al-Mansûr et de l'accession au trône de Moulay Zeydân, plusieurs régions du Maroc échappent au contrôle du pouvoir saadien. Le Sous jusqu'à la vallée du Draa est sous le contrôle de la Zaouïa d'Illigh, les plaines du Nord, depuis les côtes atlantiques jusqu'à Taza, sont contrôlées par un autre cheikh berbère du nom d'Al'Ayachi. L'embouchure de Bouregreg devient province indépendante contrôlée par les Morisques (anciens transfuges d'Al-Andalûs ). Tétouan devient Cité-État gouvernée par la famille Naqis. Enfin le Tafilalet (ancienne Sijilmassa) est sous le contrôle des Alaouites, qui se donnent une descendance prophétique. Ils sont les seuls à accéder au trône à Fes, après 25 ans de chaos politique dû à l'extinction violente des dynastes saadiens.

(5) Cf. Mustapha Jlok, «La sainteté et le culte des saints», In: Patrimoine culturel marocain, Ed.Maisonneuve & Larose, 2003. Voir aussi Michael Peyron « Dila», In Gabriel Camps (Dir), Encyclopédie berbère, Aix-en-Provence, edisud, 1995.

(6). En marge de l'entourage d'Abû Mahalli, il y a d'autres fondations insurrectionnelles plus tardives comme la tariqa Karkariya, au Nador, la zaouïa de Sidi Brahim à Taghit (près d'Adrar), la zaouïa Regganiya (en réseau avec les zaouïas marocaines), celle Sidi-Ahmed al-‘Aroussi, etc.

(6) Pour ce qui est du parcours mystique de Abû-Mahalli et des fondations alliées, lire : Mercedes Garcia Arenal : Ibn Abi Mahalli, Open Édition Journals; également Jacques Berque, op.cit. Note 3 Supra.

(7) Maurice Flory, Jurisprudence Internationale - L'Avis de la Cour Internationale de Justice sur le Sahara Occidental, Annuaire Français de Droit International, année 1975.

(8) Le dénommé Boucetta, alors secrétaire du parti de l'Istiqlal, déclarait publiquement, en marge de la session de la Cour de La Haye : « Il est de notre devoir de réclamer le retour à la mère-patrie de tous les territoires marocains qu'occupe encore l'Algérie, sans que pour autant il y ait eu un référendum « (sic). Cf. Revue Française d'Etudes Politiques Africaines, mai 1975, no113.